De novembre 2025 à juin 2026, plus de cinquante acteurs de la tech nous ont expliqué comment sécurité, IA et souveraineté redessinent l’avenir numérique de l’Europe. Voici ce qu’ils ont mis en avant au fil de ces interviews.

Sécurité, IA, souveraineté : ce que plus de 50 acteurs de la tech nous ont révélé sur l’avenir de l’Europe
Sécurité, IA, souveraineté : ce que plus de 50 acteurs de la tech nous ont révélé sur l’avenir de l’Europe

Entre la montée des discours souverainistes en Europe, l'intensification des cybermenaces dopées à l'IA, les débats incessants autour du chiffrement et le grand rendez-vous annuel de VivaTech, le terrain est resté fertile pour des discussions de fond. De Mullvad à l'ANSSI, en passant par Signal, Framasoft ou les start-up rencontrées Porte de Versailles, nos interlocuteurs ont partagé leurs convictions, leurs frustrations et, parfois, leurs alertes.

On passe en revue huit mois d'interviews avant une pause estivale.

VPN : une industrie sous pression réglementaire

C'est la thématique qui a mobilisé le plus d'interviews sur la période, et un même argument revient sans cesse pour justifier une régulation : la protection des mineurs, brandie pour imposer une vérification d'âge plus stricte, voire pour peut-être restreindre l'usage des VPN en France. Plusieurs acteurs majeurs du secteur ont répondu sur ce terrain. NordVPN a refusé de "sacrifier sécurité et confidentialité" au nom de la vérification d'âge, tandis que NymVPN a dénoncé un risque d'affaiblir les libertés numériques de tout le monde. Mullvad a alerté sur "une mégatendance mondiale vers plus d'autoritarisme, de censure et de surveillance", tandis que Surfshark s'est dit fermement opposé à "toute mesure qui exigerait de restreindre ou d'affaiblir les VPN". En écho, l'expert en cybersécurité Clément Domingo a qualifié d'"hyper dangereuse" l'idée d'une interdiction ou d'une régulation en France.

Ce même équilibre, protéger les plus jeunes sans sacrifier la confidentialité de tous, se rejoue ailleurs, notamment sur les plateformes de jeu les plus fréquentées par les enfants. D'ailleurs, mi-juin, Roblox a présenté à Clubic ses nouveaux comptes Roblox Kids et Roblox Select, pensés pour adapter l'expérience de jeu aux moins de 9 ans et aux 9-15 ans.

Sécurité, authentification et menaces du quotidien

La cybersécurité au quotidien a donné lieu à plusieurs rencontres instructives. Nitrokey a interpellé sur les pratiques de son concurrent Yubikey en affirmant que celui-ci "vous force à racheter un appareil pour corriger une faille", tout en valorisant son approche open source. Bitdefender a rappelé que "chaque attaque bloquée est une victoire, peu importe le logo". La CNIL a quant à elle rappelé que "la cybersécurité, ce n'est pas de temps en temps, c'est au quotidien".

En avril, BlaBlaCar a détaillé pour Clubic l'architecture de sécurité qui protège ses 29 millions d'utilisateurs actifs. Son directeur technique Nicolas Salvy a décrit un modèle "Zero Trust" en plusieurs couches. En mars, un reportage dans un laboratoire spécialisé nous a permis d'explorer concrètement les risques liés aux voitures volées, aux drones militaires et au piratage de GPS, autant de menaces très concrètes derrière les discours sur la cybersécurité.

Ces menaces du quotidien sont précisément celles que l'ANSSI doit absorber en continu, à l'échelle de tout un pays. Le directeur général Vincent Strubel est revenu sur la fuite de données de l'ANTS, sur la création de la structure Ariane chargée de renforcer le pilotage numérique de l'État, et sur le calendrier fixé pour la migration post-quantique. Il s'est aussi exprimé sur la question du chiffrement, une question que les éditeurs de messageries sécurisées doivent également trancher

Messageries sécurisées et chiffrement

Sur ce sujet, pour accompagner notre bilan de 2025 Signal a esquissé les enjeux de 2026 pour la vie privée numérique. Threema a défendu son approche en affirmant ne pas "exposer vos appareils, contrairement à Signal ou WhatsApp". Du côté du chiffrement des fichiers, Cryptomator a livré une interview saisissante sur les risques d'un monde sans chiffrement, et Bitwarden a plaidé pour "un monde où personne ne se fait pirater".

Messagerie mail privée : Tuta, Mailbox et Mailo

Dans le même esprit, trois fournisseurs de messagerie mail respectueuses de la vie privée ont accordé une interview à Clubic en quelques mois. Mailo a ouvert le bal en décembre 2025 en se positionnant "contre le pillage des données individuelles des IA". Tuta s'est ensuite présentée comme une entreprise de "combattants de la liberté et de la vie privée". Enfin, Mailbox a révélé en avril dernier que ses inscriptions avaient "bondi de 80% depuis Trump", signe d'un appétit croissant pour les alternatives européennes aux géants américains.

Moteurs de recherche et navigateurs alternatifs

Parmi les autres outils de base utilisé au quotidien, on retrouve aussi les moteurs de recherche et les navigateurs Web. DuckDuckGo a dévoilé ses ambitions chiffrées pour 2028. Brave Search a rappelé qu'"aucune institution humaine ne peut résister à la corruption" pour justifier une approche décentralisée. Pour sa part, Qwant a présenté sa vision de l'IA transparente et sa volonté de changer les règles avec la presse. Du côté des navigateurs, Kagi a défendu le modèle d'un navigateur "zéro télémétrie", tandis que Mozilla a rappelé que "sans Firefox, les bloqueurs de publicité n'existeraient pas".

Vers des smartphones privés, éthiques et réparables

Au-delà du duopole Android et iOS, hors des sentiers battus, on retrouve d'autres OS mobiles. GrapheneOS a répondu à la polémique autour des menaces de poursuites de l'État français, dénonçant la propagation d'"idées entièrement fausses". De son côté, le fondateur de /e/OS a sonné l'alarme sur "un point de bascule violent" concernant la souveraineté numérique, plaidant pour une émancipation des systèmes Google.

Dans la même veine, deux visions alternatives du smartphone ont retenu notre attention. Fairphone a défendu la réparabilité comme une évidence : "un téléphone qu'on peut réparer sur la table de la cuisine pour 30€". Jolla, de son côté, a revendiqué une liberté d'innovation face aux géants qui se trouvent en quelque sorte "prisonniers de leur propre écosystème", sans liberté d'innovation.

Logiciels libres et bureautique collaborative

La suite bureautique libre a été au cœur de plusieurs interviews. Nextcloud a occupé deux épisodes : dans la première partie, son fondateur revient sur la mort de GAIA-X et l'initiative EuroStack, puis dans la seconde, il a défendu une stratégie axée sur l'éthique avant de sauter sur une IA intrusive. CryptPad a plaidé pour un modèle économique vertueux : "si nous voulons des logiciels libres, nous devons les payer". LibreOffice, via la Document Foundation, a d'ailleurs dénoncé les entreprises qui "vivent aux dépens des particuliers", qui eux, font des dons pour soutenir le projet. Il pointe la sous-contribution du monde économique au logiciel libre.

Souveraineté numérique, cloud et paiements

Au regard du contexte international, la souveraineté numérique a constitué un fil rouge majeur de cette période, sur le terrain du cloud comme sur celui des paiements. Internxt a défendu sa vision du cloud chiffré en estimant ne pas "avoir besoin de tuer Google, juste d'ouvrir une porte". Ente a proposé une alternative à Google Photos en se construisant "pour les générations futures". Framasoft a alerté sur le fait que "plus nous créons des dépendances aux USA, plus il devient difficile de refuser leurs lubies". Enfin, YunoHost a mis en garde contre la tentation de créer des "GAFAM européens", qui "auraient les mêmes conséquences funestes".

Le même enjeu de souveraineté se retrouve côté paiements. Wero, l'application de paiement européenne, a affirmé que "la souveraineté des paiements n'a jamais été aussi cruciale" et annoncé avoir déjà doublé PayLib en nombre d'utilisateurs.

Intelligence artificielle : confidentialité, transparence et failles de sécurité

Plusieurs interviews ont abordé l'IA sous l'angle de l'éthique, de l'outil professionnel et, de plus en plus, de la sécurité. DeepL a mis en avant ses "normes les plus strictes par défaut" en matière de confidentialité des données de traduction. Affinity s'est positionné comme une "résistance au statu quo" face à Adobe, avec des outils créatifs professionnels accessibles sans abonnement. De son côté, la patronne de LinkedIn France est revenue sur l'IA et les faux profils générés sur le réseau professionnel, tandis que Thomas Berger (La Centrale) revient sur le rôle de l'IA appliquée à l'annonce automobile.

En mai, la start-up française Skyld a démontré qu'elle pouvait contourner les filtres de sécurité IA de Google (SafetyCore) et de Meta (Llama-Guard) avec une simple carte graphique grand public et des outils open source.

Cybersécurité et OSINT

Nous avons également interrogé des experts indépendants. Le chercheur en cybersécurité Baptiste Robert revient sur les principes de base à savoir réfléchir avant de cliquer, adopter un gestionnaire de mots de passe et même… mentir sur ses données personnelles. Un reportage sur les techniques d'OSINT a rappelé que chacun utilise ces outils de renseignement en source ouverte chaque jour sans le savoir.

VivaTech 2026 : la French Tech sous les projecteurs

Comme chaque année, Clubic était partenaire média de VivaTech, qui s'est tenu mi-juin, Porte de Versailles. L'occasion de rencontrer, en quelques jours, des dirigeants de tailles très différentes, de la filiale d'un grand groupe à la start-up qui cherche encore son premier million d'euros.

Sur le terrain de la souveraineté numérique, Damien Lucas, directeur général de Scaleway, a défendu l'AI Gigafactory portée par le consortium AION, assurant que "le match n'est pas plié" pour l'Europe dans la course à l'intelligence artificielle, à condition de ne pas répéter l'erreur commise avec le cloud. Sur le stand du CNRS, Gauthier Chicot, cofondateur de DIAMFAB, nous a expliqué pourquoi le diamant semi-conducteur pourrait remplacer le carbure de silicium, avec un argument géopolitique en plus de l'argument technique : contrairement au gallium, le méthane et l'hydrogène nécessaires à sa fabrication ne dépendent d'aucun monopole minier chinois.

Côté objets connectés, Clément Moreau, CEO d'Invoxia, a défendu le positionnement de son nouveau Tracker Pro Max face à l'AirTag, un traceur GPS 4G pensé pour les voitures et capable de tenir jusqu'à six mois d'autonomie. Sur le stand de l'INPI, Luc Métivier, cofondateur d'Agua de Sol, a présenté le SunAir Fountain, un panneau qui transforme l'humidité nocturne en eau potable, sans électricité ni réseau d'eau. Cédric Choffat, fondateur de Momentum Technologies, nous a fait monter à bord d'un LifePods, capsule de survie déclinée en deux versions : le modèle flottant, insubmersible même face à un tsunami, et le modèle terrestre blindé, capable de résister à des tirs de kalachnikov.

Sur des sujets plus grand public, Julie Bruguière, cofondatrice d'Ethylowheel, a présenté l'EthyloKey, un porte-clés connecté qui mesure l'alcoolémie en vingt secondes par contact cutané, avec un taux d'erreur inférieur à celui des éthylotests vendus en grande surface. Bouygues Telecom nous a, de son côté, fait tester sa traduction automatique de sous-titres, qui a déjà séduit Canal+.

À noter également

D'autres entretiens ont ponctué la période, en dehors des grandes thématiques de sécurité ou de souveraineté numérique. Côté espace, Ariane 64 a embarqué quatre boosters pour lancer les satellites Amazon Leo, puis nous avons pu suivre les coulisses de son lancement. Wikimedia est revenue sur les 25 ans de Wikipédia, Qobuz sur ses ambitions pour le streaming musical de qualité et Spliiit, la plateforme de partage de comptes, a répondu à ses détracteurs en dénonçant une situation où "les gens sont doublement perdants : ils paient et ont de la pub".

D'autres rencontres ont éclairé la French Tech au sens large : Pierre Desjardins (C12) sur la pépite française du quantique, Samsung sur sa stratégie pour rester numéro un mondial des téléviseurs et Hisense sur son accélération sur le marché TV français. Plus récemment, nous avons aussi suivi le développement du drone dirigeable français HyLight et l'envolée de la téléconsultation médicale pendant la canicule.