Trente ans après la naissance de Microsoft Office, un logiciel libre tient toujours tête au géant de Redmond. Italo Vignoli, responsable de la communication de The Document Foundation, explique pourquoi LibreOffice refuse de copier ses concurrents sur l'IA, comment il compte régler son compte à OnlyOffice, et ce que « souveraineté numérique » veut vraiment dire quand on n'a pas un centime de budget marketing.

L'Allemagne vient de faire de l'ODF le standard obligatoire de toute son administration publique. Une victoire symbolique pour LibreOffice. Mais pendant que l'open source célèbre cette avancée, la pression s'intensifie sur d'autres fronts. Microsoft intègre Copilot au cœur de Microsoft 365, Google a imposé la collaboration en temps réel comme nouveau standard, et OnlyOffice, autrefois présentée comme une alternative open source sérieuse, vient de sceller un accord avec Redmond.
Dans ce contexte, nous avons interrogé Italo Vignoli, l'une des figures les plus reconnues du monde open source et responsable de la communication de TDF depuis ses débuts. Entre stratégie assumée sur l'IA, modèle de financement fragile et ambitions pour la souveraineté numérique européenne, il dresse un état des lieux de LibreOffice en 2026.

Le 18 mars 2026, l'IT-Planungsrat allemand a fait de l'ODF le standard obligatoire pour l'ensemble de l'administration publique via le Deutschland-Stack. TDF a rapidement salué cette annonce. Quel rôle la fondation a-t-elle réellement joué pour en arriver là, et pensez-vous que ce modèle pourrait être réellement suivi par d'autres pays européens ?
Italo Vignoli : Le rôle de la fondation dans la décision de l'IT-Planungsrat a consisté à apporter un soutien à distance. En ce sens qu'elle n'a pas été directement impliquée dans la rédaction du document. Mais elle a œuvré pendant des années à la promotion de l'ODF comme seul format standard et ouvert pour les documents. Tant en contribuant à son essor comme norme grâce à l'apport de développeurs experts en formats qu'en le soutenant par des actions de marketing et de communication contre le monopole représenté par le format propriétaire de Microsoft.
Bien entendu, comme une grande partie du monde open source (car il existe une partie du monde open source qui, par commodité et par manque de connaissance, préfère le format OOXML), nous espérons que la décision de l'IT-Planungsrat ne représente que la première étape d'un processus qui impliquera successivement les autres pays européens.
La France dispose de son Socle Interministériel de Logiciels Libres avec LibreOffice, mais les déploiements à grande échelle dans le secteur public restent rares. Qu'est-ce qui bloque vraiment ? La volonté politique, le manque d'accompagnement, ou simplement le défi de la reconversion des agents ?
I.V : D'après notre expérience, le problème du manque de déploiements à grande échelle de LibreOffice en France, malgré les dispositions légales, est commun à d'autres pays européens. Et il est lié à plusieurs facteurs. Au premier rang, la résistance au changement de la part des utilisateurs freine le processus au niveau de la direction. Il y a aussi la volonté politique, et le sentiment d'un manque de soutien de la part de la communauté. Le soutien existe, mais il diffère de celui habituellement associé aux logiciels propriétaires. Il y a aussi le défi que représente la reconversion des utilisateurs, qui peut constituer des problèmes supplémentaires, mais ces derniers ne sont pas le problème principal.
Des initiatives comme « France Numérique Libre » témoignent d'un intérêt croissant des collectivités françaises pour l'open source. Y a-t-il des discussions en cours ou des accords récemment conclus avec des acteurs publics ou privés en France ?
I.V : La communauté française de LibreOffice est l'une des plus importantes. Elle est active depuis le début des années 2000 sous la houlette de Sophie Gautier, figure de proue des bénévoles francophones depuis l'époque d'OpenOffice.org. Elle entretient des relations tant avec l'administration publique française qu'avec les entreprises, mais on ne peut pas parler d'accords, seulement de collaboration. Car une fondation à but non lucratif ne peut conclure d'accords commerciaux avec aucune entité.
Microsoft intègre Copilot en profondeur dans Microsoft 365, nativement dans Word, Excel et PowerPoint. Comment LibreOffice reste-t-il pertinent face à cette offensive IA, sans les milliards de Redmond pour tenir la comparaison.
I.V : Microsoft fournit des services intégrés aux utilisateurs tout en exploitant les informations qu'ils partagent sans le savoir lors de leurs interactions. Nous estimons que cette approche de l'intelligence artificielle est très éloignée de la nôtre.
Pour l'instant, l'écosystème LibreOffice propose certaines extensions qui permettent d'intégrer des LLM tout en laissant à l'utilisateur le contrôle sur les contenus. Il n'y a pas d'intégration profonde et c'est un choix délibéré. L'IA doit mûrir pour devenir un outil véritablement au service des utilisateurs et non un moyen supplémentaire d'approfondir leur profilage en collectant des informations issues de leurs interactions.
Donc votre position est de maintenir l'IA hors du cœur du produit et de laisser cela à des extensions optionnelles comme LocalWriter ou le module Stable Diffusion. Mais n'est-ce pas une façon de se retirer volontairement de la course ?
I.V : LibreOffice ne court pas après tous les utilisateurs, mais uniquement ceux qui recherchent une suite bureautique capable de garantir le contrôle de leurs documents, la confidentialité de leurs données et la sécurité de leurs informations, c'est-à-dire la véritable souveraineté numérique individuelle.
LibreOffice ne se lance pas dans une course aux parts de marché, car celle-ci se fait au détriment des utilisateurs. Notre objectif est d'éduquer ces derniers à travers l'utilisation de technologies ouvertes et de standards ouverts, et de les orienter vers un avenir numérique meilleur que le présent.
Le 16 février, TDF a publiquement qualifié OnlyOffice d'« open source de façade » après son accord avec Microsoft. Pourquoi adopter une posture aussi agressive ? Considérez-vous OnlyOffice comme un concurrent ?
I.V : OnlyOffice est sans aucun doute un concurrent, et il représente une menace particulièrement sérieuse pour des entreprises comme Collabora qui développent des solutions bureautiques pour le cloud basées sur le moteur de LibreOffice. Malheureusement, à l'instar d'autres solutions, sa licence a été modifiée pour devenir propriétaire, d'où notre définition.
De plus, OnlyOffice, tout comme les autres suites open source de façade, utilise par défaut le format propriétaire de Microsoft, ce qui maintient tout le verrouillage. Nous continuerons à les combattre car, avec ce choix, ils vont non seulement à l'encontre du monde open source, mais aussi contre leurs propres utilisateurs.
Google Docs a fait de la collaboration en temps réel le nouveau standard, aussi bien pour le grand public que pour les professionnels. Pourquoi LibreOffice n'a-t-il pas réussi à s'imposer sur ce terrain ? Et est-ce toujours un objectif que vous poursuivez concrètement ?
I.V : Certes, la proposition de Google est très séduisante d'un point de vue marketing, mais la collaboration en temps réel est-elle vraiment une nécessité pour tous les utilisateurs, ou simplement une mode ? Nous pensons qu'il s'agit d'une véritable nécessité pour un petit pourcentage d'utilisateurs, tandis que la majorité pourrait très bien continuer à utiliser LibreOffice et à échanger des fichiers par e-mail, car la modification d'un même document s'effectue à des moments différents.
Bien sûr, nous réfléchissons à une solution qui puisse également répondre aux besoins de ces quelques utilisateurs qui ont réellement besoin de modifier le même document de manière simultanée et en temps réel.
LibreOffice souffre encore d'un problème d'image, perçu davantage comme une « alternative par défaut » que comme un « premier choix ». Est-ce un problème de communication, un manque de fonctionnalités, ou tout simplement la réalité d'une suite bureautique desktop dans un monde de plus en plus tourné vers le cloud ?
I.V : Lorsque le concurrent est Microsoft, il est probablement impossible d'être perçu comme le premier choix, que le logiciel soit sur ordinateur de bureau ou dans le cloud. De très nombreux utilisateurs utilisent les logiciels cloud comme s'il s'agissait de logiciels de bureau, et ne se rendent pas compte que le logiciel n'est pas installé sur leur PC.
Les fonctionnalités de LibreOffice sont comparables à celles de Microsoft Office, tant en nombre qu'en exhaustivité. Dans certains domaines, LibreOffice offre davantage de fonctionnalités que Microsoft Office et vice versa, mais cela ne constitue jamais une différence déterminante pour l'utilisateur. Toutes les autres suites bureautiques ont un nombre de fonctionnalités largement inférieur, mais là encore, seuls quelques utilisateurs remarquent la différence.
Bien sûr, en matière de communication, personne – pas même Google – ne dispose du budget et des capacités de Microsoft, qui a bâti une partie de son monopole précisément grâce au marketing. Le budget de LibreOffice est nul, car nous avons choisi d'utiliser l'argent des dons pour d'autres activités, et donc, en comparaison, le rapport de force est une fois de plus inégal.
Quelles sont les fonctionnalités récemment livrées qui mériteraient, selon vous, davantage d'attention, notamment pour les utilisateurs qui migrent depuis Microsoft Office ?
I.V : Microsoft Office et LibreOffice, comme je l'ai déjà mentionné, offrent un nombre comparable de fonctionnalités, et aucune nouvelle fonctionnalité ne justifie à elle seule la migration. Je soulignerais plutôt certaines fonctionnalités peu connues, que les utilisateurs venant de Microsoft Office pourraient trouver utiles.
Par exemple, LibreOffice propose plusieurs options d'interface utilisateur, dont au moins deux qui ressemblent à l'interface de Microsoft Office (qui, contrairement à ce que croit la majorité des utilisateurs, n'est pas du tout optimisée en termes d'ergonomie), et peuvent donc faciliter la migration en offrant une expérience similaire.
De plus, LibreOffice offre une série de fonctionnalités qui permettent aux utilisateurs d'échapper au verrouillage de Microsoft, ce que beaucoup ignorent, tout comme ils ignorent l'existence même de ce verrouillage.
Contrairement à Microsoft Office, qui utilise un format propriétaire conçu pour empêcher l'interopérabilité des documents, LibreOffice utilise le format standard et ouvert appelé Open Document Format (ODF). Celui-ci garantit l'indépendance des utilisateurs, car il n'est pas contrôlé par une seule entreprise, et assure aux utilisateurs le contrôle de leurs contenus.
Il s'agit d'une caractéristique extrêmement importante, surtout pour les documents publics, et ce n'est certainement pas un hasard si l'Allemagne et la France – ainsi que d'autres pays – ont choisi l'ODF pour leurs documents publics, afin d'échapper au monopole d'une seule entreprise.
Le Cyber Resilience Act introduit un statut d'« Open Source Steward » avec des obligations réelles en matière de cybersécurité. Et cela concerne directement des fondations comme TDF. Comment vous y préparez-vous sans faire peser cette charge réglementaire sur vos contributeurs bénévoles ?
I.V : Le projet LibreOffice a mis en place depuis longtemps déjà des procédures de développement axées sur la sécurité. À tel point que The Document Foundation est une autorité de numérotation CVE, c'est-à-dire un organisme agréé doté de compétences et de responsabilités spécifiques pour l'attribution d'identifiants CVE et la publication des enregistrements CVE correspondants.
LibreOffice est donc déjà tout à fait prêt à répondre aux exigences du Cyber Resilience Act. Mais comme le projet souhaite s'acquitter pleinement de ses obligations, nous collaborons avec d'autres communautés open source au sein du projet Open Regulatory Compliance, sous la direction de l'Eclipse Foundation.
En matière de sécurité, LibreOffice est bien plus sûr que toutes les autres suites bureautiques ou, si vous préférez, que tous ses concurrents, tant pour ses pratiques de sécurité que pour les caractéristiques de son format de document standard. Ce dernier est bien plus robuste et difficile à compromettre qu'un format propriétaire.
TDF fonctionne grâce aux dons et à des partenaires industriels, mais certaines grandes entreprises tech ont récemment réduit leurs contributions à l'open source. Comment vous assurez-vous de la solidité financière de la fondation sur le long terme ?
I.V : La plupart des dons proviennent de particuliers. Ils représentent plus de 95% du total. De fait, les stratégies des entreprises – qui n'ont jamais fait de dons significatifs – n'ont aucune incidence sur la situation. Malheureusement, les utilisateurs professionnels n'ont que rarement un regard mature sur les logiciels libres et open source. Les entreprises ont tendance à ne considérer que l'aspect de la gratuité pour réaliser des économies. Elles ne soutiennent pas les projets comme elles le devraient.
Si tous les utilisateurs professionnels de LibreOffice donnaient au projet ne serait-ce que 5 % de ce qu'ils économisent en supprimant les licences Microsoft, nous pourrions très probablement décupler les investissements. Nous pourrions développer de nouvelles fonctionnalités innovantes dans tous les domaines. Malheureusement, cela ne se produit pas, et les entreprises continuent de vivre aux dépens des particuliers, qui nous soutiennent et augmentent même leurs dons.
Quoi qu'il en soit, The Document Foundation est solide et dispose de réserves pour plusieurs années, même si les dons venaient à diminuer au lieu d'augmenter de manière assez régulière d'année en année, comme c'est le cas depuis quelque temps déjà.
Dans cinq ans, à quoi ressemble le LibreOffice que vous voulez avoir construit : une suite desktop renforcée, un outil de référence pour la souveraineté numérique institutionnelle, ou quelque chose qui ressemble assez peu à ce qu'il est aujourd'hui ?
I.V : LibreOffice restera en tout état de cause une référence en matière de souveraineté numérique. Du moins jusqu'à ce qu'une autre suite bureautique tout aussi performante prenne en charge nativement le format ODF. Et ce dernier est le seul capable de protéger les utilisateurs contre le verrouillage imposé par le format propriétaire de Microsoft.
Pour le reste, il existera certainement toujours une suite bureautique complète. Celle-ci servira de base au développement de logiciels cloud et mobiles dotés de fonctionnalités optimisées en fonction de la plateforme. Et elle intégrera des services fournis par l'intelligence artificielle, dès lors que l'IA aura atteint un niveau de maturité suffisant pour constituer une option intéressante pour les utilisateurs.
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