La France affiche son ambition pour la souveraineté numérique via le logiciel libre. Pourtant, la réalité du terrain est plus nuancée. L'État déploie ses propres outils comme LaSuite mais signe aussi un contrat de 152 millions d'euros avec Microsoft. Cette transition est beaucoup moins fluide que prévu.

La France et l'open source : qui sont les moutons noirs et pourquoi ça traîne encore ?
La France et l'open source : qui sont les moutons noirs et pourquoi ça traîne encore ?

La France a posé des briques open source dans presque tous les recoins de son administration. Pourtant, la dépendance à Microsoft reste bien présente, surtout dans l'éducation. Entre ambitions politiques, contraintes techniques et habitudes ancrées, la transition vers les logiciels libres est beaucoup moins facile qu'il n'y paraît.

LaSuite, Tchap, Onyxia : ce que l'État a réellement bâti

LaSuite numérique, c'est le nom donné au "poste de travail" collaboratif que la DINUM propose aux agents publics. On y trouve un chat, de la visioconférence, de l'édition de documents et des outils de partage de fichiers. L'ensemble se base sur des logiciels libres, hébergés sur des infrastructures publiques. Début 2026, LaSuite est accessible dans 15 ministères. La DINUM évoque 1,6 million d'agents potentiels et environ 600 000 utilisateurs actifs par mois. Autrement dit, une partie significative de la fonction publique y a accès, mais tout le monde ne l'utilise pas encore au quotidien. La migration est lente, mais bien effective. En début de mois, 80 000 agents de l'Assurance Maladie ont basculé sur LaSuite.

Tchap fait partie de cet ensemble. C'est la messagerie instantanée "maison" de l'État, bâtie sur le protocole Matrix. Elle permet des échanges chiffrés, avec des serveurs gérés par les services de l'État. En février 2026, les statistiques publiques indiquent environ 400 000 utilisateurs actifs et plus de 11 millions de messages mensuels. Depuis la rentrée 2025, Tchap est officiellement obligatoire pour les ministres. Son adoption a donc largement progressé dans les cabinets et les administrations centrales. L'outil s'enrichit, mais il n'offre pas encore toutes les fonctions d'un Microsoft Teams. Les appels audio et vidéo en groupe, par exemple, ne sont prévus que plus tard dans la feuille de route.

En parallèle, d'autres briques moins visibles avancent. Onyxia, développée par l'INSEE, est une plateforme de data science open source. Elle fournit des environnements Jupyter, RStudio ou VS Code dans un cloud interne, avec de l'orchestration Kubernetes. Bercy l'a déployée sous le nom Nubonyxia pour ses propres besoins d'analyse de données. Côté mesure d'audience, de nombreux sites de l'État ont abandonné Google Analytics pour Matomo, un logiciel libre que l'on peut héberger soi-même. En respect du RGPD, cela permet de collecter des statistiques sans envoyer les données vers des services américains.

En février 2026, le gouvernement a envoyé un signal fort. Une circulaire portée par le ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Hervé Berville, invite explicitement les administrations à "privilégier" les logiciels libres et les offres européennes dans la commande publique numérique. La même communication mentionne une étude sur un poste de travail complet sous Linux pour l'administration. La DINUM annonce aussi une accélération vers des offres cloud qualifiées "souveraines" au niveau européen. Sur le papier, la direction est claire. Et en fait, elle l'est depuis un certain temps. Ce n'est pas la première ciruclaire du genre.

Lasuite dinum

Education nationale : 152 millions d'euros pour Microsoft

Mais certains ont choisi de faire l'autruche. Quelques semaines seulement après la circulaire invitant les administrations à privilégier des logiciels libres et des offres européennes, l'Éducation nationale a confirmé la prolongation de son accord-cadre avec Microsoft. Le contrat court désormais jusqu'en 2029, pour un montant d'environ 152 millions d'euros hors taxes, dont 130 millions pour les licences. Il concerne près d'un million de postes, en incluant les services centraux, les rectorats, les établissements scolaires et une partie de l'enseignement supérieur et de la recherche. Ce contrat s'ajoute à un premier accord signé en 2020, lequel avait déjà été prolongé une première fois en 2025.

Inutile de dire que ce choix déclenche de nombreuses critiques. Plusieurs médias soulignent le décalage entre ce contrat et le discours officiel sur la souveraineté numérique. Des associations et syndicats rappellent que l'Éducation nationale est un ministère clé. Car c'est notamment au sein des établissements scolaires que se forgent les habitudes numériques de plusieurs générations d'élèves. Et en verrouillant l'écosystème éducatif autour des solutions Microsoft pour plusieurs années, autant dire que le message envoyé est complètement contradictoire.

L'Éducation nationale n'est pas l'unique cliente de Microsoft dans l'administration, mais c'est l'un des plus lourds en volume de postes et en budget. Surtout, cela compromet la mise en place de LaSuite dans l'éducation.

©Shutterstock

Contrats, technique, habitudes : autant de freins qui ralentissent la bascule

Dans ce cas de figure, les écoles auront-elles le droit de migrer vers LaSuite ? Pas sûr. Les grands accords-cadres sur plusieurs années verrouillent des volumes énormes. L'exemple de l'Éducation nationale montre qu'il est possible de prolonger un dispositif existant plutôt que de repartir de zéro avec une autre approche. On se souvient également du cas de l'École polytechnique. En 2025, l'établissement commence à migrer vers Microsoft 365. Ça a fait couler beaucoup d'encre et réagir les entreprises européennes comme Proton. Le CNLL, collectif des acteurs du libre, avait saisi la justice en estimant que la procédure n'avait pas correctement pris en compte les alternatives open source. L'école suspend alors la migration.

Début 2024, la Cour des comptes avait déjà pointé, début 2024, une offre LaSuite jugée "peu lisible" pour les agents. Le rapport regrettait une communication limitée et un service perçu comme instable. La DINUM a depuis renforcé la gouvernance du projet et clarifié la vision fonctionnelle. Mais le ressenti terrain ne change pas tout de suite. Sur Tchap par exemple, la messagerie répond aux besoins de conversation, mais ne remplace pas encore totalement Teams dans les ministères qui utilisent beaucoup la visioconférence et l'intégration avec Outlook.

LibreOffice

Et puis la question des formats reste sensible. La majeure partie des documents de l'administration est encore produite en OOXML, le format de Microsoft Office. Les suites libres comme LibreOffice ou OnlyOffice prennent en charge ces formats, mais certains documents complexes rendent la conversion délicate. C'est le cas des fichiers bourrés de macros, de formulaires ou de mises en page très poussées. Le passage à ODF, le format ouvert et normalisé, suppose un effort important d'accompagnement et la remise à plat de nombreux modèles internes. Sans décision politique très forte, ce changement reste lent.

Enfin, on ne peut pas ignorer le facteur humain. Une grande partie des agents travaille sur Microsoft Office depuis vingt ans. Changer d'ergonomie, de menus et de réflexes demande du temps. Une simple formation de deux heures pour appréhender une nouvelle interface ne suffit pas. La migration implique un vrai plan d'accompagnement. Et ce point, les mairies l'ont bien compris. Pour migrer naturellement vers une solution open source, il faut inclure les agents dès le lancement. Ces "directions métiers", comme les RH ou la compta, sont les premières concernées. En étudiant leurs habitudes réelles, l'administration évite que le logiciel ne soit d'emblée rejeté par les utilisateurs.

Les collectivités locales ont un temps d'avance

Les collectivités locales avancent donc parfois plus vite. Et cette flexibilité est due à plusieurs facteurs. Il y a tout d'abord l'aspect financier. Une licence Microsoft a un poids important dans le budget informatique d'une petite ville ou d'une intercommunalité. Les élus et les DSI cherchent donc des leviers pour réduire la facture récurrente. Le logiciel libre permet de lisser la dépense sur de l'accompagnement et de la formation, plutôt que sur des licences annuelles.

Il y a aussi la taille. Une mairie de quelques dizaines d'agents a forcément moins de dette technique qu'un ministère de plusieurs dizaines de milliers de postes. Les applications métiers et les workflows sont plus simples. Les décideurs peuvent donc basculer la bureautique et le poste de travail plus rapidement. Des villes comme Grenoble, Malakoff ou Fontaine ont ainsi déployé des postes à 100% libres, avec Linux, LibreOffice et Firefox. La Métropole de Lyon s'engage aussi dans ce mouvement. Elle travaille à une migration progressive vers Linux, OnlyOffice et PostgreSQL, notamment pour réduire sa dépendance aux bases de données propriétaires.

Ces collectivités bénéficient également de mutualisations via des syndicats intercommunaux et des structures comme l'Agence nationale de la cohésion des territoires.

L'ANCT propose sa "Suite territoriale", un pack d'outils libres pensé pour les petites mairies. Ce projet est piloté en collaboration avec l'ANSSI, des opérateurs publics et les élus locaux. L'idée est simple : offrir un socle commun performant tout en réduisant les frais pour chaque commune. L'April, de son côté, a lancé un "pacte du logiciel libre" ciblant les maires à l'approche des élections municipales de 2026. L'association recommande une liste d'outils comme LibreOffice, Firefox, GIMP, VLC ou OpenStreetMap pour les services municipaux.

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L'Allemagne impose ODF, la France recommande

Le contraste est net avec l'Allemagne. Fin mars 2026, le gouvernement fédéral annonçait que le format ODF devennait obligatoire dans l'administration, dans le cadre du "Deutschland-Stack", sa pile numérique souveraine. Cela signifie que les documents produits par les services fédéraux devront utiliser ce format ouvert, avec un horizon de mise en œuvre vers 2028. Les logiciels de bureautique pourront être variés, mais ils devront gérer correctement ODF. Pour The Document Foundation, qui soutient LibreOffice, cette décision aura un impact important sur le marché des suites bureautiques.

Surtout, l'Allemagne vise un ensemble cohérent d'outils et de services numériques, avec un principe simple: privilégier les solutions open source et les fournisseurs européens, et limiter les dépendances vis-à-vis des grandes plateformes américaines. Tiens, ça rappelle quelque chose…. OpenDesk, la suite de collaboration utilisée par plusieurs administrations régionales, fait partie de cette approche. Le Land de Schleswig-Holstein a déjà basculé des dizaines de milliers de postes vers des solutions libres, avec OpenDesk et LibreOffice. Mais ce n'est pas un pilote. C'est une migration opérationnelle sur un périmètre large.

En France, les signaux sont différents. La circulaire Lecornu, portée par Hervé Berville, invite à privilégier le libre, mais ne rend rien obligatoire. La question de formats ouverts comme ODF n'est pas tranchée de manière aussi ferme. L'État concentre ses efforts sur LaSuite et sur la transition vers des offres cloud européenne… au risque de multiplier la confusion. Techniquement, LaSuite et OpenDesk peuvent interagir grâce à des protocoles ouverts. Un agent français peut échanger avec un agent allemand sans quitter des infrastructures souveraines. Mais contrairement à la l'Allemagne, la France en reste encore au simple stade de la recommandation.

Lors du FOSDEM 2026, plusieurs intervenants ont rappelé un autre enjeu. Une partie des services publics européens repose sur des briques libres maintenues par des communautés ou de petites équipes. Et donc sans financement stable. La question n'est donc pas seulement d'utiliser de l'open source, mais de financer sa pérennité. C'est un discours qu'on a déjà entendu chez Cryptpad et un point qui vaut aussi pour LaSuite. La DINUM a demandé aux ministères de contribuer à hauteur de plusieurs millions d'euros pour consolider son modèle économique. Là encore, l'équilibre est encore en construction. Bruxelles s'est d'ailleurs emparée du sujet au niveau européen.

D'un côté, LaSuite, Tchap et Onyxia montrent qu'une administration peut déployer des outils libres à grande échelle, avec des chiffres d'usage qui commencent à être significatifs. Mais de l'autre, certains ministères clés renouvellent des contrats lourds avec Microsoft, en particulier dans l'éducation. Les collectivités locales expérimentent des migrations plus franches, parfois avec des moyens limités mais en concrétisant des décisions plus rapidement.

L'adoption est lente. Mais, elle ne stagne pas. Cette semaine encore, le gouvernement a officialisé vouloir quitter Windows pour Linux, avec en ligne de mire le transfert des données de santé des Français vers une solution souveraine avant la fin de l'année. Cet automne, chaque ministère devra remettre sa propre feuille de route pour réduire ses dépendances numériques étrangères. Reste à savoir si le rythme s'accélérera.