L'Europe n'a jamais eu autant d'alternatives à Microsoft et Google. Paradoxalement, c'est peut-être son plus gros problème.

Une nouvelle suite bureautique baptisée Office.eu a fait son apparition depuis La Haye, aux Pays-Bas. Son ambition affichée : offrir aux organisations européennes une alternative complète à Microsoft 365 et Google Workspace, hébergée sur des serveurs exclusivement européens. Sauf que la France avance déjà avec LaSuite, sa propre réponse souveraine, et l'Allemagne avec openDesk. Trois pays, trois projets, un seul problème : personne ne se parle vraiment.
Office.eu, une vitrine européenne au vernis néerlandais
Le discours de lancement ne manque pas de solennité. Maarten Roelfs, le PDG d'Office.eu, invoque la souveraineté, la transparence et les « valeurs européennes ». Le site arbore un « .eu » qui évoque un mandat continental. En réalité, Office.eu est une initiative purement privée, fondée en 2024 aux Pays-Bas. Aucun lien institutionnel avec la Commission européenne ou un programme communautaire.

- Outils open source
- Hébergement sécurisé en France
- Authentification unique avec ProConnect
Sous le capot, pas de prouesse technique inédite non plus. La plateforme repose sur Nextcloud Hub pour le stockage et la collaboration, et sur Collabora Online pour l'édition de documents. Deux briques libres bien connues du secteur, déjà utilisées par des dizaines d'organisations à travers le continent. Office.eu les assemble, les héberge en Europe et les habille d'un discours politique calibré pour le moment géopolitique actuel. Le tout est proposé sur invitation, à des tarifs présentés comme comparables à ceux de Microsoft 365.
Concrètement, la suite propose du traitement de texte, un tableur, des présentations, du stockage, une messagerie et un calendrier. Elle prend en charge les formats Microsoft (.docx, .xlsx, .pptx) et repose sur des protocoles ouverts comme IMAP ou CalDAV. Rien de nouveau sous le soleil technique. La promesse tient en un mot : hébergement. Les données restent sur des centres de données européens, sous juridiction européenne. Pour une PME soumise au RGPD, c'est un argument. Pour un grand compte qui a besoin d'automatisation, d'intégrations tierces ou de gestion des droits avancée, c'est nettement plus court.
Le positionnement est habile. Le CLOUD Act autorise Washington à exiger l'accès aux données détenues par des entreprises américaines, où qu'elles soient stockées dans le monde. Cette loi alimente les craintes. En pleine tension transatlantique, le sujet de la souveraineté numérique n'a jamais autant résonné dans les administrations européennes. L'épisode de la Cour pénale internationale a achevé de convaincre les plus sceptiques. Son procureur s'est retrouvé coupé de sa messagerie Microsoft après des sanctions américaines. La CPI a d'ailleurs migré vers openDesk, la suite allemande.
Reste une question de fond : quel avantage concret apporte Office.eu par rapport aux solutions déjà existantes ? Le produit ne revendique aucune parité fonctionnelle avec Microsoft 365. Il mise sur la simplicité et la conformité réglementaire. C'est un pari, mais dans un marché déjà saturé d'alternatives open source, il ressemble surtout à un acteur de plus dans une partition déjà bien encombrée.
LaSuite, openDesk, Wimi : chacun sa route, chacun son chemin
Car pendant qu'Office.eu fait sa première à La Haye, la France et l'Allemagne ont déjà plusieurs longueurs d'avance. La DINUM, direction interministérielle du numérique, déploie LaSuite auprès de plus de 500 000 agents publics. L'objectif : généraliser la suite à l'ensemble des services de l'État d'ici 2027. La suite intègre Tchap pour la messagerie (600 000 utilisateurs), Visio pour la visioconférence, Docs pour l'édition collaborative et même un assistant propulsé par Mistral AI. L'administration française a d'ailleurs déjà tourné le dos à Teams et Zoom au profit de ses propres outils.
De l'autre côté du Rhin, le ZenDiS, structure fédérale allemande dédiée à la souveraineté numérique, développe openDesk depuis janvier 2024. Le gouvernement fédéral y a consacré environ 45 millions d'euros à ce jour. Une somme qui représente à peine 0,1 % de ce que l'Allemagne dépense chaque année en logiciels propriétaires. Malgré ce budget modeste, l'adoption progresse vite. Le Land du Schleswig-Holstein migre ses dizaines de milliers de postes vers cette suite. La chancellerie de Friedrich Merz elle-même a engagé sa transition. L'armée allemande, le Robert Koch-Institut et la CPI comptent parmi les utilisateurs annoncés.
Et la coopération dans tout ça ? Elle existe, mais reste embryonnaire. La DINUM et le ZenDiS collaborent officiellement depuis 2024. En cent jours de travail commun, les deux agences ont ajouté des fonctionnalités de visioconférence, de prise de notes et d'authentification unique à leurs suites respectives. Un premier sommet européen sur la souveraineté numérique s'est même tenu à Berlin en novembre 2025. Mais chaque pays maintient sa propre pile technique, sa propre gouvernance et ses propres priorités. LaSuite et openDesk partagent des briques libres similaires, notamment Nextcloud et le protocole Matrix, sans être interopérables pour autant. Un agent français sur Tchap ne peut pas écrire directement à un fonctionnaire allemand sur Element, le client de messagerie d'openDesk. Pourtant, les deux reposent sur le même protocole.
La France, en plus, ne mise pas sur un seul cheval. Dans le cadre de France 2030, l'État finance aussi Wimi, Interstis et Jamespot. Trois consortiums privés qui développent chacun leur propre vision de la suite collaborative souveraine. L'intention est louable : stimuler la concurrence pour faire émerger les meilleurs produits. Le résultat concret, c'est un marché fragmenté où les entreprises peinent à y voir clair. Et où l'argent public se disperse au lieu de se concentrer.
C'est là que le bât blesse. Microsoft propose un produit unique, unifié, accessible à l'échelle mondiale. Google aussi. L'Europe, elle, produit des dizaines d'alternatives nationales, régionales ou privées. Souvent bâties sur les mêmes fondations libres, mais sans standard commun ni stratégie d'ensemble. L'Allemagne avance par les Länder, la France par les ministères (ou même par les métropoles), les Pays-Bas par le secteur privé. Le Danemark audite ses dépendances, la Suède aussi. Tout le monde tire dans la même direction, mais chacun à son rythme et avec ses propres outils.
Et il existe encore une troisième voie, qui brouille un peu plus la lisibilité. Des projets comme Bleu Cloud, en France, proposent d'héberger Microsoft 365 sur des serveurs souverains certifiés SecNumCloud. Autrement dit : garder le logiciel américain, mais en l'encapsulant dans une infrastructure européenne. Une approche hybride que les puristes de la souveraineté jugent insuffisante, mais qui séduit les organisations incapables de se passer des fonctionnalités de Microsoft.
Le problème de fond est politique autant que technique. La souveraineté numérique, en Europe, reste pensée comme un enjeu national. La France construit pour la France. L'Allemagne pour l'Allemagne. Chaque gouvernement veut garder la main sur ses données, ses serveurs et ses choix technologiques. C'est précisément ce réflexe qui empêche l'émergence d'un standard continental. Gaia-X, le projet de cloud fédéré franco-allemand, devait incarner cette ambition. Six ans plus tard, il tient davantage du consortium de bonne volonté que d'une infrastructure opérationnelle.
L'Europe ne manque plus d'alternatives à Microsoft. Ce qui lui manque, c'est la volonté d'en choisir une.