"Et si Trump nous coupait des services américains", cela ne vous a pas échappé, c'est la tendance du moment. Mais ce scénario catastrophe tient-il vraiment la route ? Et surtout, que se passerait-il si la situation était inversée ?

Et si l'Europe tenait Trump par les puces ?
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Vous êtes peut-être tombé sur l'une de ces vidéos un brin alarmistes. Elles listent les catastrophes qu'entraînerait une coupure de l'accès européen aux services américains. Au revoir Netflix et tous les services à travers le monde reposant sur AWS. Bye bye Spotify, une entreprise européenne parmi tant d'autres ayant adopté Google Cloud. D'ailleurs, adieu Google et tout son écosystème, fini les mises à jour des iPhone, de Windows… Ces vidéos, par ailleurs très intéressantes et très bien réalisées par nos confrères de NowTech TV et Frandroid, semblent dépeindre une Europe à la merci d'une décision de Washington.

Mais retournons le problème : que se passerait-il si, en retour, l'Europe coupait elle-aussi l'accès à ses technologies ?

Scénario 1 : l'Europe suspend les livraisons d'ASML

Les Pays-Bas décident d'interrompre toutes les exportations de machines ASML vers les États-Unis.

Machine EUV ASML ©Intel

ASML, l'équipementier néerlandais, détient pas moins de 100% du marché mondial des machines de lithographie EUV (Extreme Ultraviolet), la technologie indispensable pour fabriquer les puces les plus avancées.

Concrètement, sans les machines d'ASML, TSMC ne peut plus produire les processeurs gravés en 3nm et 2nm qui équipent les iPhone, les GPU Nvidia, les puces AMD et Qualcomm. Chaque machine EUV coûte entre 180 et 200 millions d'euros pour les modèles standards, et jusqu'à 350 millions d'euros pour la nouvelle génération High-NA. Elles pèsent 180 tonnes, contiennent plus de 100 000 pièces et nécessitent plusieurs avions cargo pour être livrées.

La complexité technique est telle qu'aucun concurrent n'a réussi à développer d'alternative crédible. Nikon et Canon, les rivaux historiques d'ASML sur les générations précédentes, ont abandonné leurs programmes EUV après des années d'échecs. Même les États-Unis investissent 1 milliard de dollars dans un centre de recherche pour tenter de rattraper le retard technologique, preuve que Washington reconnaît sa dépendance.

Dans un tel scénario, la production de puces avancées s'arrête net. Plus d'iPhone de nouvelle génération, plus de GPU pour l'IA, plus de processeurs pour les datacenters.

Scénario 2 : l'Allemagne bloque SAP

L'Allemagne décide de suspendre les licences SAP pour toutes les entreprises américaines.

Plus de 80% des entreprises du Fortune 500 utilisent SAP pour leurs systèmes de gestion d'entreprise (ERP). Walmart, Apple, ExxonMobil, Ford, General Motors, Coca-Cola, Johnson & Johnson… tous dépendent des logiciels de cet éditeur allemand pour leurs opérations critiques : chaînes logistiques, comptabilité, ressources humaines, gestion de production.…

Si l'Europe bloquait SAP aux États-Unis en représailles à une coupure des services américains, des pans entiers de l'économie américaine se retrouveraient paralysés. Remplacer un système ERP prend plusieurs années et coûte des centaines de millions de dollars. Ce levier de dissuasion est lui aussi rarement mentionné, mais loin d'être anodin.

Scénario 3 : l'Europe ferme son marché aux GAFAM

L'Union européenne décide de bannir tous les GAFAM de son territoire.

Monopoles par ci, Gatekeepers par là, depuis des décennies les autorités européennes sont aux prises avec les GAFAM. Et si Bruxelles décidait finalement de couper court ?

Microsoft, Google, Amazon et Apple génèrent entre 25% et 30% de leurs revenus en Europe. Pour Apple, l'Europe représente 111 milliards de dollars de revenus annuels, soit 27% de son chiffre d'affaires total. Pour Google, la région EMEA génère environ 98 milliards de dollars (29% du CA). Couper l'accès européen signifierait perdre des dizaines de milliards annuels. Et cela provoquerait une chute boursière que leurs actionnaires ne toléreraient certainement pas. Microsoft perdrait immédiatement les abonnements Office 365 de millions d'entreprises européennes et l'effondrement des revenus Azure.

Nul doute que les lobbies technologiques américains feraient une pression massive sur l'administration pour empêcher toute mesure concrète. D'ailleurs, lorsque l'administration Trump a formulé des menaces en août 2025 de sanctions "substantielles" contre les nations qui régulent les mastodontes technologiques américains, elles sont restées largement rhétoriques.

Scénario 4 : l'Europe vend sa dette américaine

Les investisseurs européens décident de vendre massivement leurs obligations américaines.

©Shutterstock

Prenons du recul et regardons un peu au-delà de la sphère purement tech. Les échanges entre l'Europe et les États-Unis ont dépassé 1 600 milliards d'euros en 2024, dont 867 milliards d'euros d'échanges de biens et 817 milliards d'euros de services. Cela représente plus de 4,2 milliards d'euros qui traversent l'Atlantique chaque jour.

Les exportations européennes vers les États-Unis ont atteint 532 milliards d'euros en 2024, contre 333 milliards d'euros d'importations. Il y a donc un large déficit commercial du côté des Américains. Trump a appliqué des hausses tarifaires de +15% sur la majorité des biens européens en 2025, mais dans les faits, les volumes importés n'ont pas diminué. Les entreprises et consommateurs américains ont simplement absorbé l'augmentation des prix. Au final, il semblerait que l'économie américaine ne puisse pas se passer de machines-outils allemandes, d'équipements médicaux, de composants automobiles et de produits pharmaceutiques européens.

Et puis, l'Europe détient 40% de la dette américaine aux mains d'étrangers. Les pays européens ont prêté des milliers de milliards de dollars aux États-Unis en achetant leurs obligations. Si Trump coupait l'accès tech à l'Europe, les investisseurs européens pourraient décider de vendre massivement ces obligations américaines, soit en représailles, soit simplement par perte de confiance. Résultat : une chute du prix de la dette américaine, ce qui ferait automatiquement grimper les taux d'intérêt. Washington devrait alors payer bien plus cher pour emprunter de l'argent.

Et l'Europe a d'autres atouts à jouer

Galileo, le système de géolocalisation européen

Lancé en 2016, Galileo est le système de positionnement par satellite européen qui concurrence directement le GPS américain. Avec une précision de 1 mètre contre 5 mètres pour le GPS, Galileo équipe désormais la majorité des smartphones vendus en Europe. Plus crucial encore : le signal de Galileo assure la synchronisation temporelle des réseaux électriques, télécommunications et systèmes financiers européens.

Le carrefour des câbles sous-marins

L'Europe contrôle de nombreux points d'atterrissage stratégiques des câbles sous-marins transatlantiques, par lesquels transitent 99% des communications Internet intercontinentales. Concrètement : couper les câbles atterrissant à Marseille ou Lisbonne paralyserait les communications entre les États-Unis et l'Asie, et rendrait inaccessibles les datacenters AWS et Azure hébergés en Europe, là où des millions d'entreprises américaines stockent leurs données critiques.

Des infrastructures 5G bien établies

Les équipementiers suédois Ericsson et finlandais Nokia détiennent respectivement 16% et 17% du marché mondial des équipements 5G (hors Chine), juste derrière Huawei et cumulent au total près de 3800 brevets. Sans ces deux géants européens, les opérateurs américains auraient bien du mal à déployer leurs réseaux 5G, surtout depuis le bannissement de Huawei pour raisons de sécurité nationale.

L'Europe se mobilise, doucement mais sûrement

Vers une production de semi-conducteurs

Pendant que les États-Unis découvrent leur dépendance, l'Europe continue de construire son autonomie. L'Europe ne se contente pas d'ASML. Le Vieux Continent ne représente aujourd'hui que 9% de la production mondiale de semi-conducteurs, mais tout comme les États-Unis et leur programme CHIPS for America, chez nous, le Chips Act adopté en 2023 vise à porter cette part à 20% d'ici 2030 avec 43 milliards d'euros d'investissements.

Cette semaine encore, une ligne pilote pour des technologies sub-2 nanomètres a été inaugurée. Elle est financée à hauteur de 700 millions d'euros. Quatre méga-usines sont en construction : TSMC-Bosch-Infineon en Allemagne, Intel en Pologne et en Allemagne, STMicroelectronics en Italie.

En parallèle, l'Europe possède une position forte dans les puces pour l'IoT industriel et les microcontrôleurs, selon l'ESIA. Infineon (Allemagne) est un leader mondial des puces en carbure de silicium (SiC) pour véhicules électriques, fournissant notamment Tesla, Stellantis et d'autres constructeurs automobiles.

Vers des clouds souverains

OVHcloud, Scaleway et Ionos ne sont plus de simples hébergeurs mais de véritables acteurs cloud complets. Nextcloud Workspace se présente comme la première véritable alternative bureautique souveraine à Office 365, disponible depuis début 2026 sur des datacenters français, allemands et britanniques.

SAP investit 23 milliards d'euros dans une infrastructure cloud européenne dédiée spécifiquement aux gouvernements et institutions publiques. Scaleway noue des partenariats stratégiques avec France Télévisions et le CNRS, tandis qu'OVHcloud s'allie à Bouygues pour déployer du cloud souverain auprès des industriels, collectivités locales et acteurs de santé.

Côté intelligence artificielle, Mistral AI a reçu 1,3 milliard d'euros d'investissement d'ASML en septembre 2025, donnant au géant néerlandais 11% du capital de la startup française. ASML entend intégrer les modèles de Mistral dans ses systèmes de lithographie pour améliorer la maintenance prédictive, la détection d'anomalies et l'optimisation des paramètres de fabrication.

Bref, l'Europe n'est pas amorphe ; les choses bougent, et c'est sans compter les dizaines d'alternatives européennes qui méritent toutes le détour si vous souhaitez vous affranchir des GAFAM.

L'Europe dicte déjà les règles du jeu

Le Digital Markets Act (DMA) et le Digital Services Act (DSA) imposent des standards aux GAFAM et on le sait, cela ne plait pas trop. Mais les autorités de concurrence à travers le monde s'inspirent très largement des travaux européens. Au final, les GAFAM n'ont d'autre choix que de plier et finissent par appliquer progressivement les mesures européennes dans le reste du monde. Aucune entreprise ne se risquerait à écoper d'une amende pouvant atteindre 6% du chiffre d'affaires mondial… alors imaginez se priver d'un marché représentant près de 30%…

En exportant ses normes, l'Europe est particulièrement influente. Si Washington a formulé des menaces de représailles, c'est bien parce que l'Europe dispose d'un levier de pouvoir réel. D'ailleurs, l'influence est telle que les autorités étrangères, inspirées de la Concurrence européenne, vont parfois même plus loin. Et c'est le cas… aux États-Unis, où Apple n'est plus en mesure de collecter des commissions sur les achats réalisés en dehors de l’App Store et où Google reste sous la menace de devoir revendre son navigateur. L'administration américaine au pouvoir doit désormais grogner contre ses propres décisions de justice…

©Shutterstock

Mais ne nous voilons pas la face, si l'administration américaine décidait un jour de nous priver de ses technologies, cela ferait certainement mal. Cependant, la situation n'est pas aussi simple. L'Europe n'est pas à la merci des États-Unis et peut, elle aussi, montrer les dents et faire pression. Il ne s'agit pas d'un homme, qui, sur un énième coup de tête, va appuyer sur un bouton pour débrancher l'Europe. D'ailleurs, il y a de fortes chances qu'il ne soit plus là dans deux ans. Le scénario reste donc assez peu probable. Et au regard du nombre d'alternatives disponibles et des projets de financement en cours, l'Europe saura sûrement rebondir. Le secteur de l'aérospatial, avec Airbus ou Ariane, en est un parfait exemple.

En revanche, la situation a le mérite de donner de la visibilité aux services européens et de faire avancer les réflexions et les investissements autour des projets open source dans les hautes instances de la Commission européenne.