Dans un écosystème du streaming musical taillé pour la croissance à tout prix, Qobuz fait figure d'ovni avec 100% d'abonnements payants, zéro publicité, zéro podcast, et une équipe éditoriale humaine comme promesse centrale.

"Un abonné Qobuz n'est pas un auditeur passif, c'est un contributeur actif à l'écosystème musical" - Interview
"Un abonné Qobuz n'est pas un auditeur passif, c'est un contributeur actif à l'écosystème musical" - Interview

Alors que Spotify se transforme en super-app et que Tidal vacille, la plateforme française consolide discrètement son modèle, multiplie les marchés et publie une charte IA qui place l'humain au cœur de chaque décision. Qobuz ne veut pas être le plus grand, mais le plus fiable.

Pierre Largeas, Managing Director Europe du Sud, explique comment un acteur indépendant et français survit dans un marché dominé par des géants, à coups de curation humaine, de transparence sur les reversements et d'une philosophie assumée.

Pierre Largeas, Managing Director Europe du Sud chez Qobuz
Pierre Largeas, Managing Director Europe du Sud chez Qobuz

Qobuz génère en moyenne 117,60 euros par abonné et par an, soit le double par rapport à Spotify Premium. C'est impressionnant, mais est-ce que ça veut dire que vous avez fait le deuil de la croissance de masse ? Est-ce qu'un service premium peut vraiment changer d'échelle sans se diluer ?

Pierre Largeas : Nous n’avons jamais visé la croissance de masse. Notre stratégie repose sur un développement contrôlé et une expansion internationale dans les pays à plus fort potentiel. Nous sommes restés fidèles à ce qui fait de Qobuz un acteur à part : 100 % d’abonnements payants, la qualité sonore pour toutes et tous (qualité CD et Hi-Res inclus dans toutes nos offres), le streaming et le téléchargement via l’achat à l’acte, ainsi que la curation humaine et l’éditorialisation.

Cette stratégie s’avère aujourd’hui payante. Qobuz est une société viable, avec une situation de trésorerie positive. Nous avons doublé notre base installée de clients, preuve d’une dynamique solide et durable, sans que nous ayons eu besoin de diluer notre modèle.

En 2025, vous avez lancé votre service au Japon, un marché culturellement très attaché à la qualité audio. Qu'est-ce que ça vous a appris concrètement, et quelles sont les prochaines étapes géographiques sur la feuille de route ?

P.L : Pour Qobuz, l’internationalisation repose avant tout sur une approche adaptée aux spécificités de chaque pays. Dans le cas du Japon, deuxième marché musical mondial, nous avons pris en compte un contexte très particulier où le streaming ne représente encore que 30 % des ventes, mais où le téléchargement reste extrêmement ancré. C'est également un public particulièrement exigeant sur la qualité sonore, ce qui en fait un terrain idéal pour notre offre haute qualité. Comme sur tous nos marchés, nous analysons le potentiel et les usages locaux pour coller au plus près des besoins des utilisateurs.

Les abonnements Qobuz

Vous semblez vous définir comme un anti-Spotify, comme la plateforme qui respecte les artistes. Mais à mesure que vous grandissez, comment vous assurez-vous de ne pas reproduire exactement ce que vous critiquez chez les autres ?

P.L : Notre approche repose dès le départ sur une vision différente de l'expérience musicale, sans compromis: un son non compressé pour respecter l'œuvre dans son intention originale et répondre aux attentes des mélomanes, une expertise éditoriale poussée avec des crédits complets, livrets numériques et articles de fond, et une sélection opérée par des passionnés.

Notre modèle unique combine streaming payant et achat à l'acte, excluant toute interruption publicitaire.

Aujourd'hui, tout en faisant évoluer notre plateforme et ses fonctionnalités pour répondre aux attentes des utilisateurs, nous restons fidèles à ces fondamentaux qui constituent notre identité.

Apple Music, Tidal et Amazon Music proposent l'audio spatial en Dolby Atmos, mais pas Qobuz. C'est un choix ou un angle mort ?

P.L : Notre priorité a toujours été de garantir l'expérience stéréo de la plus haute qualité possible, notamment en haute résolution, ce format demeurant la référence absolue. Pendant longtemps, et c’est encore le cas aujourd'hui, la production en audio spatial est restée assez marginale. Par ailleurs, ça n'a jamais été une demande prioritaire de la part de nos clients. Cela étant dit, nous suivons le sujet de près : nous veillerons à proposer ces formats si, et quand, ces innovations audio expérimentales gagneront véritablement en maturité et en popularité auprès de notre audience.

Spotify s'est transformé en super-app audio (podcasts, livres, vidéo, IA DJ...). Est-ce que vous ressentez une pression à vous diversifier vous aussi, ou au contraire ce mouvement vous conforte-t-il dans votre positionnement ?

P.L : Ce mouvement nous conforte au contraire dans notre positionnement : nous n’avons aucune vocation à nous diversifier vers les podcasts. Notre stratégie reste exclusivement concentrée sur la musique, et uniquement la musique.

Alors que d’autres choisissent de devenir des plateformes généralistes, nous préférons approfondir notre expertise pour offrir l'expérience musicale la plus riche et la plus qualitative possible. Rester des spécialistes nous permet de répondre précisément aux attentes de notre public, sans disperser notre promesse éditoriale ou technique.

Tidal traverse une période compliquée depuis son rachat. Est-ce que vous voyez ça comme une vraie fenêtre pour récupérer ses abonnés audiophiles, et si oui, comment vous y prenez-vous ?

P.L : Nous ne commentons pas la situation de nos concurrents, mais il est certain que les mouvements du marché créent naturellement des opportunités. Pour Qobuz, la priorité n'est pas de réagir aux difficultés des autres, mais de réaffirmer la stabilité de notre modèle.

Qobuz a été la première plateforme de streaming à rendre publics ses taux de reversement par écoute. Pourquoi les autres refusent encore de le faire, selon vous ? Et franchement, pourquoi vous-même avez attendu si longtemps ?

P.L : Le sujet de la rémunération des artistes est complexe et demeure encore mal compris du grand public. Pour autant, nous avons constaté que les discussions sur le niveau de reversement par plateforme devenaient de plus en plus fréquentes, notamment sur les réseaux sociaux.

Face à cette attente, nous avons décidé de jouer la carte de la transparence. Nous avons pris le temps de nous assurer de fournir des données fiables, validées par un cabinet indépendant de référence.

En rendant ces chiffres publics, nous affirmons notre singularité et notre respect pour la création, tout en invitant le secteur à une réflexion plus ouverte sur la valeur réelle de la musique.

NDRL : retrouvez davantage d'informations ici et .

Votre étude avec YouGov de janvier 2026 montre que 8 Français sur 10 ne savent pas comment les artistes sont payés sur le streaming. Comment pensez-vous pouvoir faire évoluer les choses ?

P.L : Cette étude confirme que la rémunération des artistes reste une "boîte noire" pour une majorité de Français et Françaises. Notre rôle est donc d'abord pédagogique, afin que l'auditeur devienne un utilisateur avisé et conscient que son choix de plateforme a un impact direct sur les artistes qu'il aime.

Votre modèle sans offre gratuite vous permet de mieux rémunérer les artistes, c'est votre argument central. Mais cela veut aussi dire que moins de gens écoutent ces artistes via Qobuz. Comment vous gérez cette contradiction ?

P.L : C'est un arbitrage nécessaire. Certes, le modèle gratuit offre une visibilité massive, mais à un prix très faible pour les ayants droits. Chez Qobuz, nous défendons l'idée que la musique n'est pas un produit de consommation courante, mais un art qui a une valeur. Plutôt que de maximiser le nombre d'écoutes à tout prix, nous maximisons la rémunération par acte d'écoute. C’est ainsi que nous soutenons une création pérenne et de haute qualité, en attirant une audience qui respecte le travail des ayants droit.

La question est moins de savoir combien de personnes écoutent, mais comment elles écoutent. Un abonné Qobuz n'est pas un auditeur passif, c'est un contributeur actif à l'écosystème musical.

En combinant streaming payant et boutique de téléchargement, nous offrons aux ayants droits une audience qualifiée et des revenus nettement supérieurs au modèle financé par la publicité. Pour nous, la véritable contradiction serait de prôner la qualité sonore tout en dévaluant le travail des artistes par la gratuité.

Votre charte IA affirme que 100% des mises en avant éditoriales sont faites par des humains. Mais l'IA est déjà utilisée chez vous pour d'autres tâches. Où vous arrêtez-vous exactement ? Qu'est-ce qui est acceptable et qu'est-ce qui ne l'est pas ?

P.L : L’IA est un levier d'efficacité, jamais un substitut au jugement. Nous l’utilisons pour les tâches à faible valeur ajoutée.

Par exemple, les articles et critiques sont rédigés par des humains. L'IA n'intervient que pour des tâches de traduction afin d'élargir l'audience. Les visuels sont réalisés par des professionnels (designers, photographes), avec une exclusion stricte de l'IA dans le choix des banques d'images.

L'outil doit optimiser le service, pas piloter à l'aveugle. C'est pourquoi nous nous imposons une validation humaine systématique : nos équipes contrôlent et assument chaque processus. Nous refusons que l'algorithme remplace la curation ou la relation directe avec nos abonnés.

Un vrai magazine musical avec une curation humaine et des articles de fond pour les mélomanes

Dans son rapport, le CISAC estime que la musique générée par IA pourrait faire perdre 4 milliards d'euros aux créateurs d'ici 2028. Techniquement, comment vous détectez ces contenus ? Les outils de génération évoluent très vite, vous avez vraiment les moyens de suivre le rythme ? Quid d'un partenariat avec Deezer sur ce point ?

P.L : Qobuz développe son propre outil de détection des morceaux générés à 100 % par IA, et s'engage à informer l'utilisateur lorsqu'un contenu a été produit avec une assistance technologique significative.

Un système de détection rigoureux est également déployé pour identifier et supprimer les catalogues fantômes ou les flux de streams artificiels générés par IA servant la fraude. Qobuz applique une politique de tolérance zéro envers ces pratiques qui lèsent la rémunération des véritables créateurs.

Est-ce qu'il y a un scénario où l'IA devient un outil de recommandation plus pertinent pour Qobuz, sans trahir la promesse de curation humaine ? Ou les deux sont-ils fondamentalement incompatibles pour vous ?

P.L : C’est déjà le cas. Loin d'être incompatibles, l'IA et l'expertise humaine forment chez Qobuz un duo complémentaire. Nous ne voyons pas l'IA comme un substitut au goût, mais comme un outil de précision au service de la découverte.

Façonnée et contrôlée par nos équipes, l'IA chez Qobuz agit comme un "douanier" qui garantit que seuls les artistes humains parviennent jusqu'aux oreilles des auditeurs via les recommandations algorithmiques. C’est ainsi que nous protégeons la visibilité et la rémunération des créateurs.

Nos experts identifient les partenaires de confiance, encadrent la découverte, dénichent les talents émergents, rédigent les critiques et conçoivent les playlists thématiques. C’est l’âme de Qobuz.

L’IA analyse les habitudes des auditeurs pour leur proposer, parmi les milliers de sélections filtrées par l’humain, celles qui résonneront le plus avec leurs goûts. L'IA nous permet de rendre notre promesse de curation humaine plus accessible et plus précise pour chaque abonné, sans jamais en trahir l'essence artistique.

Qobuz Connect

Qobuz Connect a comblé un manque évident. Qu'est-ce qui arrive ensuite sur l'application ? Parce que sur mobile notamment, l'expérience est encore régulièrement pointée comme moins fluide que chez vos concurrents.

P.L : Qobuz Connect a été un pivot majeur pour notre intégration dans l'écosystème Hi-Fi. C’est bien plus qu’une question de confort, c’est notre outil de démocratisation. Il permet à toutes et tous, experts comme néophytes, de profiter d’une expérience de son ultime sans aucune barrière technique.

Nous préparons des nouveautés majeures tant pour simplifier l'usage que pour enrichir l'expérience d'écoute et de découverte. Ces fonctionnalités ou ces améliorations défendent notre singularité : un son inégalé servi par une curation humaine authentique et un contenu éditorial d'exception.

La découverte musicale, c'est le terrain où Spotify domine sans partage grâce à ses algorithmes et ses milliards de données. Comment une équipe éditoriale humaine peut-elle rivaliser avec ça, sans budget comparable ?

P.L : Nous ne cherchons pas à rivaliser sur le terrain de la donnée de masse, mais sur celui du sens.

Qobuz ne souhaite pas utiliser l'algorithme comme un miroir des habitudes des utilisateurs pour maximiser leur temps d'écoute, mais plutôt utiliser l'expertise humaine comme une fenêtre vers l'inattendu.

Un algorithme est, par définition, un miroir de vos goûts passés. Nos éditeurs, eux, sont des fenêtres : elles et ils vous font découvrir ce que vous ne saviez pas encore aimer. L'humain est le seul capable de créer un pont entre deux genres qui n'ont statistiquement rien en commun.

La découverte chez nous est contextualisée par des chroniques d’albums, des articles, des interviews, des livrets. Savoir pourquoi on écoute un album change radicalement l'expérience. C'est la différence entre une consommation de masse et une dégustation.

Nous ne souhaitons pas être l'algorithme le plus puissant, nous voulons être le prescripteur le plus fiable.

Vous avez levé 10 millions d'euros en 2020. Où en est Qobuz financièrement ?

P.L : La taille critique est celle qui permet d'être rentable, et nous en sommes aujourd'hui très proches. La société est désormais autonome financièrement et n'a plus besoin d'injection de cash. Qobuz est une entreprise familiale française et indépendante dans laquelle chaque salarié est actionnaire. Notre priorité est de rester indépendants et fidèles à nos valeurs humaines, notamment face au déferlement de l'IA. Notre philosophie reste la même : "Music for humans, by humans".

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Qobuz

    Fondée en 2007, Qobuz est une plateforme de streaming française, qui propose un catalogue de plus de 100 millions de titres en qualité CD et en 24-bits, 192 kHz. Tous les genres musicaux sont disponibles et Qobuz fait la part belle aux labels indépendants. Avec un peu plus de fluidité dans l'utilisation, Qobuz pourrait bien faire de l'ombre aux géants Deezer et Spotify.