Avec des ventes en hausse de 42% en 2025 et bond de 122% en France sur le dernier trimestre, la base d'utilisateurs de Fairphone ne cesse de grandir et ne touche plus seulement une poignée de convaincus. À l'heure où les prix des smartphones flambent et où la question de la souveraineté technologique européenne s'invite dans les sommets du G7, le fabricant néerlandais se retrouve à défendre des idées qu'il porte depuis plus de dix ans.

Longévité, réparabilité, chaîne d'approvisionnement éthique et open source : pendant des années, ces principes ont valu à Fairphone une image de marque de niche militante, admirée mais marginale. Depuis, le contexte a changé. Entre inflation, tensions géopolitiques autour des minéraux critiques, et montée en puissance des alternatives aux Big Tech, les chiffres commencent à lui donner raison. Miquel Ballester, cofondateur de Fairphone, revient sur cette inflexion, sur les limites que l'industrie refuse encore de franchir, et sur ce qu'il reste à accomplir pour que la durabilité devienne enfin la norme plutôt que l'exception.

Le Fairphone 6 embarque enfin un Snapdragon 7s Gen 3. Les modèles précédents étaient souvent critiqués pour leur manque de puissance. S'agissait-il d'un compromis délibéré de votre part, ou plutôt d'une contrainte à laquelle vous étiez confrontés ?
Miquel Ballester : Un peu des deux, franchement ! On n'essaie pas de fabriquer des monstres de vitesse jetables ; on conçoit un appareil fait pour durer presque dix ans. Et soyons clairs : le Snapdragon 7s Gen 3 gère largement tout ce qu'un utilisateur normal fait au quotidien, et il le fait super bien. Adapter les pilotes pour garantir 7 ans ou plus de mises à jour, ça a demandé un boulot d'équipe monstre. On est super fiers de notre partenariat avec Qualcomm. Ils ont vraiment joué le jeu avec nous pour innover sur la longévité. Donc oui, le Gen. 6 a un bon coup de boost qui facilite le quotidien, mais notre vraie victoire, c'est le super boulot qu'on fait ensemble pour que le moteur tourne sur le long terme, ce qui est unique pour un prix milieu de gamme.
Huit ans de mises à jour, un score iFixit de 10/10, une batterie amovible… En matière de réparabilité et de longévité, jusqu'où pouvez-vous encore aller ? Que reste-t-il à résoudre ?
M.B : C'est sûr qu'on est fiers de ce qu'on a accompli côté matériel et logiciel, mais l'industrie fait toujours face à un énorme obstacle : comme les fabricants abandonnent les logiciels de leurs composants après quelques années, la durée de vie des smartphones est artificiellement raccourcie. Du coup, plein de consommateurs pensent qu'il faut absolument avoir le dernier modèle pour être à la page. Pour régler ça, l'industrie doit adopter l'open-source, pour que les vieux appareils restent sécurisés, à jour et loin des poubelles pendant dix ans ou plus. Mais la prochaine vraie étape, c'est de toucher le grand public et de faire comprendre aux gens qu'ils peuvent vraiment posséder leurs appareils. On veut leur montrer qu'ils ne sont pas obligés de subir des cycles de renouvellement sans fin et hors de prix, ou d'être pris en otage par des services de réparation super chers. Avec nos partenaires, on a prouvé qu'il existe une approche bien meilleure, qui permet de garder son téléphone plus longtemps sans perdre en efficacité. En grandissant et en touchant plus de monde, notre but ultime, c'est que cette façon de penser devienne la norme absolue, pour redonner le pouvoir aux utilisateurs au lieu de les laisser se sentir piégés par la technologie.
En août 2026, vous mettez fin au support officiel du Fairphone 3, tout en recommandant /e/OS pour le maintenir en vie. Jusqu'où va réellement la responsabilité d'un fabricant envers un appareil ?
M.B : La responsabilité d'un fabricant devrait se mesurer aux promesses qu'il tient. Au départ, on avait promis 5 ans de support pour le Fairphone 3, mais on a poussé le bouchon jusqu'à 7 ans pour notre version Android certifiée, ce qui est du jamais vu dans le milieu pour un appareil sorti en 2019. On a réussi à contourner pas mal de limites d'Android grâce à un énorme travail d'équipe. Mais notre responsabilité ne s'arrête pas à une porte fermée. Comme on conçoit notre système avec un outil de démarrage déverrouillable et qu'on s'engage pour l'open-source, on peut passer le relais à la communauté. Les utilisateurs du Fairphone 3 peuvent gagner 2 ans d'utilisation en plus, pour atteindre une durée de vie totale de 9 ans, en installant des systèmes comme /e/OS, créé par nos partenaires chez Murena. On a construit la maison, et on est vraiment fiers que nos partenariats open-source donnent les clés aux gens pour continuer d'y vivre.
Vos ventes ont progressé de 42 % sur l'ensemble de l'année 2025, et rien qu'en France, le dernier trimestre affichait une hausse de 122 % en glissement annuel. La montée des prix des smartphones grand public a-t-elle changé le profil de vos acheteurs ?
M.B : Totalement. On attire de plus en plus l'attention de monsieur et madame Tout-le-monde, des gens qui veulent juste un téléphone fiable, réparable et qui a du sens financièrement. Tout le monde sent passer l'inflation et la hausse des prix, alors un téléphone qu'on peut réparer soi-même sur la table de la cuisine pour 30 € avec un simple tournevis, ça devient une évidence. On est fiers de voir que notre message parle déjà à un public beaucoup plus large.
À 549 €, comment convaincre quelqu'un qui peut s'offrir un Redmi Note à 200 € avec des caractéristiques similaires ?
M.B : Si on regarde juste les fiches techniques, c'est dur de rivaliser avec un téléphone moins cher au moment de l'achat. Mais un Fairphone, c'est tellement plus que ça. On encourage toujours les gens à penser au coût total sur la durée. On paie peut-être moins cher à l'achat pour un appareil classique, mais que se passe-t-il quand la batterie lâche ou que l'écran se casse ? Avec Fairphone, c'est tellement facile à réparer qu'on peut changer une seule pièce soi-même pour une fraction du prix d'un téléphone neuf. Ajoutez à ça notre support logiciel sur le long terme, et le fait de ne plus être forcé de changer tout le temps. En plus, on est super fiers des progrès qu'on a faits avec nos partenaires pour créer de vraies améliorations, pour les gens comme pour la planète : notre Gen. 6 est fait à plus de 50 % de matériaux équitables et recyclés, on a versé plus de 1,25 million de dollars de primes de salaire décent depuis 2019, et on a rendu notre chaîne d'approvisionnement hyper transparente. C'est ça, le vrai progrès durable, et c'est notre mission. Mais bien sûr, pour l'acheteur, c'est un investissement qui devient rentable avec le temps, super avantageux pour le portefeuille, la tranquillité d'esprit, et pour l'industrie qu'on bâtit ensemble.
Les ministres du Commerce du G7 se sont réunis hier à Paris pour discuter des minéraux critiques et de la dépendance envers la Chine. Est-ce que cela change quelque chose de concret pour vous ?
M.B : C'est super de voir les leaders mondiaux discuter des sujets qui nous passionnent et pour lesquels on se bat depuis dix ans. Est-ce que les sommets géopolitiques changent instantanément la chaîne d'approvisionnement ? Non. Mais ça pousse toute l'industrie à regarder de plus près d'où viennent ces matériaux. Si on regarde les gros titres de notre récent rapport sur la nature et de notre rapport d'impact 2025, on comprend vite pourquoi c'est important. On vient de montrer au monde que 75 % de l'impact environnemental d'un smartphone a lieu avant même qu'il soit vendu, pendant l'extraction et la fabrication. Beaucoup dans l'industrie se cachent derrière des objectifs de "zéro carbone", mais notre rapport a ciblé 11 zones minières dans le monde où l'extraction de minéraux critiques menace gravement la biodiversité. En même temps, nos résultats de 2025 prouvent qu'on peut réussir commercialement et augmenter nos ventes de 42 % tout en baissant nos émissions de 7,5 % et en versant de belles primes aux ouvriers. Donc, quand le G7 commence à parler des minéraux critiques, c'est un très bon début et ça fait bouger les choses, mais il faut des entreprises comme Fairphone pour en faire une réalité sur le terrain et montrer que c'est faisable.
La Chine contrôle l'essentiel du raffinage des terres rares à l'échelle mondiale. Vous parlez beaucoup de traçabilité et d'approvisionnement éthique, mais comment gérez-vous concrètement cette dépendance ?
M.B : Au lieu de courir après une chaîne d'approvisionnement parfaite mais impossible, on gère ce monopole mondial en étant pragmatiques, en misant sur le recyclage et sur l'engagement réel. Pour éviter les blocages au niveau du raffinage, on privilégie les matériaux recyclés dès qu'on peut ; notre Fairphone Gen. 6 contient d'ailleurs plus de 50 % de matériaux équitables et recyclés. Quand il n'y a pas d'option recyclée, on ne fuit pas les régions compliquées ; on va bien au-delà de nos fournisseurs de premier rang pour améliorer les conditions sociales et environnementales sur place. Au final, notre meilleure arme, c'est le design modulaire : en fabriquant des téléphones faciles à réparer qui durent sept ans et plus, on réduit drastiquement la quantité de matières premières dont on a besoin à la base.
La situation à l'est de la RDC reste volatile. Comment garantissez-vous aujourd'hui que vos minéraux ne financent pas des groupes armés ?
M.B : Le problème des minerais de conflit en RDC, aucune entreprise ni même le secteur privé seul ne peut le régler. Ça demande un vrai partenariat, et depuis plus de 15 ans, le privé, les gouvernements et la société civile travaillent ensemble avec succès pour réduire la présence des groupes armés dans les mines, en mettant en place des systèmes de traçabilité et en certifiant des centaines de sites. Fairphone encourage ses fournisseurs et leurs sous-traitants à se fournir en RDC et dans d'autres zones touchées par des conflits, à condition qu'ils appliquent des contrôles très stricts. L'électronique est tellement complexe qu'aucune boîte ne peut tracer chaque gramme de sa chaîne. Il faut donc soutenir l'amélioration continue de l'exploitation minière et les conditions sur le terrain via des partenariats, comme l’Alliance du Cobalt Équitable. C'est une initiative qu'on a co-fondée pour améliorer la sécurité, éliminer le travail des enfants et renforcer l'économie locale pour les mineurs artisanaux de cobalt en RDC.
Fairphone est sans doute le seul fabricant de smartphones qu'on peut véritablement qualifier d'européen. Dans le contexte actuel, est-ce que cela devient un argument de vente de plus en plus fort ?
M.B : C'est clair qu'on voit de plus en plus d'intérêt de la part du grand public en général, mais les utilisateurs européens s'intéressent plus que jamais à Fairphone. Ça aide vachement, surtout pour les ventes aux entreprises et les marchés publics dans l'UE ! Il y a une vraie envie de s'équiper avec du matériel qui respecte les objectifs écologiques de la région, et de plus en plus d'entreprises européennes veulent en soutenir d'autres. Avec notre parcours et ce qu'on propose, on est super bien placés pour mener la danse. Mais honnêtement, les gens n'achètent pas nos téléphones juste parce qu'on est basés à Amsterdam. On aime se voir comme une boîte européenne avec un cœur mondial. La réalité de l'électronique d'aujourd'hui, c'est que la majeure partie de la fabrication des pièces et de l'assemblage se fait en Asie, et c'est justement là qu'on concentre nos efforts pour mettre en place des pratiques plus justes. Être européen, c'est un super avantage, mais l'essentiel reste la réparabilité et les progrès énormes qu'on a accomplis à l'international avec nos partenaires.
Vous supportez nativement /e/OS, et des projets comme LineageOS tournent sur vos appareils. Le choix du système d'exploitation commence-t-il à peser réellement dans les décisions d'achat, ou cela reste-t-il une préoccupation de niche ?
M.B : C'est en train de passer d'un truc de "niche" à une vraie communauté hyper engagée qui veut que son argent soutienne des logiciels souverains et alternatifs. Les gens veulent de plus en plus avoir le contrôle sur leurs logiciels, et depuis le premier jour, on s'engage à soutenir l'open source et à offrir plus de choix. On est hyper fiers de notre partenariat avec /e/OS. En proposant cette version d'entrée de jeu, ça évite de devoir être un as de la ligne de commande pour choisir un écosystème alternatif. C'est un vrai moteur d'achat pour une partie de nos utilisateurs, et on espère voir cette tendance grandir dans les années à venir.
Comment mesurez-vous l'empreinte environnementale réelle de vos appareils, sachant que la fabrication se déroule toujours en Chine ?
M.B : Dans les grandes lignes, notre meilleure chance de réduire l'empreinte environnementale – et d'améliorer les conditions sociales – liées à la fabrication, c'est de travailler là où l'industrie produit le plus. Pour aller au-delà des simples suppositions et voir le véritable impact de nos appareils, on se base sur l'analyse du cycle de vie (ACV) de nos produits. Ces analyses mélangent des données primaires et secondaires pour mesurer l'impact réel et la durée de vie de nos appareils. On met un point d'honneur à rendre ces ACV publiques pour qu'elles puissent être vérifiées à fond, parce que la transparence totale, c'est la seule façon de prouver que notre approche circulaire donne de vrais résultats.
Les ventes de pièces détachées n'ont progressé que de 29 % en 2025, tandis que les expéditions de téléphones ont bondi de 42 %. Vos clients réparent-ils vraiment leurs appareils, ou adhèrent-ils simplement à l'idée ?
M.B : C'est un peu plus compliqué qu'une simple comparaison face-à-face, mais en gros, c'est un peu des deux, et c'est très bien comme ça ! Un téléphone qui marche nickel n'a pas besoin de pièces de rechange. Le fait que les ventes de téléphones aient dépassé celles des pièces détachées, ça veut juste dire que notre base de clients s'agrandit avec de nouveaux utilisateurs qui n'ont pas encore eu besoin de réparer quoi que ce soit. L'idée de la réparabilité les met en confiance pour acheter, et on est fiers de leur fournir les outils pour le jour où la réparation sera vraiment nécessaire, dans quelques années.
Apple, Samsung et Google améliorent tous leur indice de "réparabilité" et prolongent leur support logiciel. Vous avez contribué à pousser l'industrie dans cette direction, mais cela ne rend-il pas Fairphone moins indispensable ?
M.B : Bien au contraire ! On accueille ce changement à bras ouverts, et on est ravis de voir le reste de l'industrie suivre le mouvement. En fait, inspirer les autres boîtes à changer leurs pratiques, c'est clairement notre mission. On veut transformer toute l'industrie, pas juste vendre nos propres téléphones. Pour nous, les voir aller dans cette direction montre que la demande mondiale pour des appareils réparables, durables et équitables est en pleine croissance. Au final, ça veut dire que nos appareils vont devenir de plus en plus pertinents pour un tas de gens. On est hyper fiers d'avoir été des pionniers dans ce domaine, d'avoir montré au monde ce qui est possible, et on est impatients de continuer à innover pour l'avenir de l'industrie. Notre rôle, c'est de rester ce terrain d'essai où on teste des idées audacieuses et où on prouve que le modèle est viable avec nos partenaires.
On a Shiftphones en Allemagne et quelques autres en Europe, le segment des smartphones modulaires et éthiques se densifie. Comment voyez-vous les choses évoluer ?
M.B : Quand la marée monte, tous les bateaux s'élèvent. Comme je l'ai dit, on est super contents de voir d'autres suivre notre exemple, qu'ils soient gros ou petits. Plus il y aura d'entreprises pour prouver que la tech éthique est un modèle économique qui tient la route, plus on aura de poids collectivement, avec nos partenaires, pour améliorer la chaîne d'approvisionnement mondiale. Au final, plus la longévité, la réparabilité et la durabilité deviendront un critère de base incontournable pour les utilisateurs, plus tout le monde sera gagnant.
Fairphone a connu trois PDG en l'espace de 14 mois entre 2023 et 2024. Vous êtes cofondateur et vous êtes toujours là. Comment préservez-vous une vision produit cohérente à travers tout ça ?
M.B : La vision de Fairphone ne dépend pas d'une personne en particulier. Notre mission, qui est d'améliorer l'industrie et de pousser pour la longévité et la modularité, elle est inscrite dans l'ADN de chacun de nos ingénieurs, designers et responsables de la chaîne d'approvisionnement. On a eu de super dirigeants pour tenir la barre et gérer notre croissance, mais notre cap n'a pas bougé depuis 2013. Avec la direction actuelle, on connaît une croissance, un succès commercial et un impact positif sans précédent. J'imagine que ça veut dire que notre vision produit est plus claire que jamais.
💬 À la rencontre de la tech
Au-delà des actualités et des tests, nous avons discuté avec les leaders de la Silicon Valley et les startups en pleine croissance à travers le monde pour mieux comprendre leurs enjeux, leurs visions et leurs valeurs. Découvrez comment ces acteurs clés façonnent l’avenir des technologies.