Dix ans après l'aventure du premier Jolla Phone, la société finlandaise revient en force avec la même ambition : proposer une alternative européenne crédible au duopole iOS/Android. Entre DMA, souveraineté numérique et services cloud respectueux de la vie privée, Jolla n'a jamais semblé aussi bien positionnée pour concrétiser cette promesse.

jolla mwc

Présenté au MWC de Barcelone et attendu pour le 8 juillet, le Jolla Phone n'est pas passé inaperçu des utilisateurs européens en quête d'une alternative au duopole Android/iOS. Nous avons rencontré Sami Pienimäki, PDG et cofondateur de Jolla, pour évoquer l'évolution de SailFish OS, le rôle du DMA dans l'émergence d'alternatives mobiles, et les projets de services cloud européens que le constructeur entend déployer d'ici la fin de l'année. Un entretien dans lequel le dirigeant finlandais se montre plus optimiste qu'il ne l'a jamais été sur l'avenir de la souveraineté numérique en Europe.

Sami Pienimäki, PDG et cofondateur de Jolla
Sami Pienimäki, PDG et cofondateur de Jolla

Au sein de l'UE, avec le DMA et le DSA, les autorités font en sorte qu'Apple et Google ouvrent chaque partie de leur système. Est-ce que ces mesures vous aident à positionner SailFish OS en tant qu'OS alternatif ?

Sami Pienimäki : Oui, ça aide. L'équipe chargée de l'application du DMA est très active depuis environ un an, et je suis très heureux de voir ça. Il y a eu un changement dans l'atmosphère et dans les actions du côté de la Commission, de manière assez radicale. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles nous sommes de retour dans le secteur des téléphones.

À l'occasion du FOSDEM qui s'est déroulé à Bruxelles au mois de janvier, j'ai été heureux de constater que, pour la première fois, il y a eu un débat public avec trois personnes de l'équipe chargées de faire appliquer le DMA. J'ai eu une très, très bonne discussion. C'était un débat public ouvert, avec des questions portant sur les obstacles ou les freins pratiques concernant les Google Mobile Services, par exemple. Nous avons parlé de choses concrètes que les développeurs et les utilisateurs de l'Union européenne constatent au quotidien. Ils étaient très, très au courant des problèmes qui nous entourent.

Quel genre de problèmes, par exemple ?

S.P : On ne parle plus trop des boutiques d'applications parce que, d'une certaine manière, ce problème a été réglé plus tôt. On a abordé les notifications push et les interfaces de solutions de paiement, lesquelles sont pratiquement monopolisées par ces deux plateformes. L'autre enjeu concerne la facilité de la migration d'une plateforme à l'autre. Il y a ce verrouillage technologique super lourd. Vos contacts, vos photos sont là, mais transférer tout ça entre les plateformes est compliqué… On pourrait même dire que c'est volontairement fastidieux.

Pourtant Apple et Google travaillent tous les deux dernièrement sur un système pour rendre cela plus facile, mais c'est probablement parce qu'ils ont été mis sous pression par l'UE...

S.P : Et le régulateur a fait du bon travail pour forcer cela. C'est une chose concrète qui aide les gens. Les problèmes sont davantage pris au sérieux et de manière plus rapide, notamment au cours de l'année écoulée.

D'accord. Donc vous êtes positif.

S.P : Je suis positif. En tant que citoyen européen, pour une fois sur ce sujet, je le vois de manière positive, oui, en effet.

On s'est rencontré pour la première fois en 2015, qu'avez-vous fait ces dix dernières années ?

S.P : Le monde était très différent à l'époque quand on s'est rencontrés la première fois. On a eu un succès raisonnable avec le Jolla Phone d'origine. On en a vendu environ 300 000 à 400 000 unités, ce qui est plutôt correct. On distribuait via des opérateurs ici et là en Europe, on vendait via notre propre boutique en ligne, on a conclu des accords.

On a fait un gros coup ici en Finlande. Je pense qu'on a vendu environ 50 000 unités, ce qui, pour la taille de notre marché, est assez important, on pouvait en voir dans la rue à cette époque. La plupart des utilisateurs ne se souciaient pas vraiment de la confidentialité des données. Le RGPD n'existait même pas. Les gens demandaient : "Hé, combien de mégapixels vous avez ?". Et moi, j'étais là à me dire : "Hé, attendez, on a ce système d'exploitation mobile, n'est-ce pas un peu plus important que les mégapixels ?" . Le fait de pouvoir contrôler les données, les informations des utilisateurs et l'expérience utilisateur, tout ça, c'est vraiment ça l'essence. Mais à l'époque, ce n'était pas le bon moment.

Et quid du Jolla C2 Community Phone ?

S.P : On l'a fait en collaboration avec un fabricant turc appelé Reeder en 2024. C'est un téléphone Android reconditionné sur lequel on a préinstallé Sailfish OS et on l'a laissé se vendre auprès de notre communauté.

En janvier de l'année dernière, on a commencé à voir que les ventes commençaient à décoller. Même si on ne faisait plus trop de marketing. On vendait 10 unités par semaine, et puis on arrive en février, on en vendait 20 par semaine, et puis en mai de l'année dernière, on en vendait 50 unités par semaine. Il faut dire qu'il était de bonne qualité pour le prix (300€).

En rentrant de vacances en août, on s'est dit : "Hé, il y a quelque chose qui se trame là, réfléchissons-y". On a lancé un questionnaire sur notre forum pour demander à notre communauté quelles seraient les spécifications et le prix si nous devions sortir un nouveau téléphone.

Et donc cela vous a relancé pour un autre téléphone ?

S.P : Oui on est revenu vers eux quelques mois plus tard avec une proposition, une fiche technique et un prix. On leur a dit que s'il y avait 2 000 personnes prêtes à verser un acompte de 99€, alors on le fabriquerait. Et c'est arrivé en moins de deux jours. En fait, en 47 heures. Le dimanche après-midi à 14h, le premier lot était épuisé. En moins de deux semaines, on avait plus de 5 000 précommandes pour le téléphone. Et maintenant, on en a 14 000. On le garde volontairement un peu limité pour l'instant parce qu'on veut d'abord livrer de la qualité. On se prépare à expédier les premiers qui ont été précommandés en décembre et janvier, et cela commencera le 8 juillet.

Et après, avez-vous un autre smartphone les cartons ?

Je veux d'abord accoucher de ce bébé, faire en sorte qu'il soit de bonne qualité pour qu'on ait de bonnes critiques. Maintenant, bien sûr, nous réfléchissons à la suite. Honnêtement, on est totalement ouverts là-dessus. Peut-être un autre téléphone avec de meilleures caractéristiques. Je ne veux pas trop m'exprimer sur le calendrier. Nous apportons de l'importance à la longévité et la durabilité. Ce sont des éléments qui ont toujours été essentiels à l'histoire de Jolla.

Le Jolla Phone d'origine est sorti en novembre 2013 et nous avons déployé la version logicielle finale en 2020. Il n'y avait aucune réglementation qui l'exigeait. On l'a juste fait, notre communauté nous a grandement aidés à maintenir le vieux matériel en vie, et on l'a fait pendant plus de 7 ans.

Donc pour ce nouveau téléphone, ce sera un produit à très long terme, aucun doute là-dessus. La batterie, par exemple, pourra être remplacée par l'utilisateur lui-même. Elle sera disponible sur notre boutique en ligne. Pas besoin de payer 150€ à un atelier de réparation.

Pourriez-vous étendre votre marché à d'autres produits ?

S.P : D'un point de vue commercial, c'est tentant de vouloir faire un autre appareil. Mais pas comme une tablette. Peut-être même quelque chose qui n'existe pas. Sur un autre terrain de jeu. Quelque chose en lien avec notre expérience et les talents de notre équipe. Pour nous, c'est très facile de fabriquer ces appareils, parce qu'on l'a fait tellement de fois avec notre passé chez Nokia et nos diverses connexions. Donc on peut vraiment penser à différentes catégories de matériel physique qui peuvent sembler de niche pour quelqu'un, mais qui pour nous garantiraient le lancement d'une activité de bonne qualité, très rentable, nous ouvrant un nouveau terrain de jeu.

De quoi parle-t-on exactement ?

S.P : Je n'ai pas de stratégie que je pourrais vous divulguer à ce stade. Mais de ce que je vois, il y a des marchés verticaux très lucratifs ici et là qui pourraient être exploités et nous apporteraient une sorte de croissance d'échelle, et en termes de rentabilité, ce sera même très rentable.

Et du côté de SailFish OS, comment le système a-t-il évolué ?

S.P : Il a pas mal évolué au fil des ans, bien sûr, et c'est d'ailleurs pour cela qu'on existe encore. On ne serait pas là en tant qu'entreprise si on n'avait pas eu un produit couronné de succès à sa manière. L'expérience utilisateur originelle est toujours restée à peu près la même. Bien sûr, on l'a développée pour qu'elle soit moderne et qu'elle le reste. Mais Sailfish OS a toujours été reconnu pour son interface utilisateur propre, simple, on pourrait dire un peu nordique, voire typée Nokia. Et nous sommes connus pour ça, c'est notre signature et on veut la garder. Nous n'introduisons pas de fioritures ou de gadgets comme ont tendance à le faire certaines versions d'Android. Donc c'est une expérience utilisateur très simple et propre.

Nous avons aussi accordé des licences pour des technologies de la suite Sailfish OS. C'est notamment le cas de notre environnement d'exécution (runtime) d'applications. En gros, nous vendons sous licence le runtime d'applications de Sailfish OS, lequel est capable de faire tourner des applications Android dans n'importe quel environnement Linux. Nous le vendons sous licence comme composant distinct également.

Par exemple, Mercedes-Benz utilise notre solution. Derrière l'Hyperscreen, l'utilisateur peut installer des applications depuis le Mercedes-Benz App Store. Et certaines de ces applications sont en fait des applications Android, même si le système d'infodivertissement est basé sur un OS Linux, pas sur Android OS.

Nous avons quelques autres clients dans le secteur automobile. Ça en dit vraiment long sur la qualité du runtime d'applications Android en soi. Il a quand même été approuvé au niveau commercial de l'automobile par l'une des marques les plus prestigieuses du monde.

Et est-ce que d'assurer cette compatibilité aussi poussée vous lie, d'une certaine manière, plus qu'un autre à Google ?

S.P : Non, pas du tout. Notre solution se base entièrement sur la licence Android Open Source. Bon, bien sûr, Google est l'un des développeurs d'Android Open Source, et le principal développeur. Donc d'une certaine manière, bien sûr, il y a ce genre de connexion, il n'y a rien à cacher là-dessus, mais c'est comme ça que fonctionne l'open-source.

En revanche, notre solution est purement basée sur la licence Android Open Source avec les ajouts exclusifs que nous avons faits sur la partie plateforme, sur la partie OS hôte Linux, de sorte qu'elle permet une intégration transparente et une expérience utilisateur fluide pour l'utilisateur final.

SailFish OS 5

Et du coup, Google a récemment un peu resserré la vis sur l'AOSP. Est-ce que cela vous affecte d'une manière ou d'une autre ?

S.P : C'est quelque chose dont nous devons être conscients. Je trouve cela assez discriminatoire qu'Android limite l'utilisateur final et son choix de télécharger des applications de manière détournée (sideloading). D'une certaine manière, cela verrouille de plus en plus l'état de monopole. En tant que citoyens européens, on devrait vraiment se battre pour l'ouverture dans ce sens-là également.

Cependant, puisque Google essaie continuellement de fermer le répertoire Android officiel de Google, de plus en plus de personnes commencent à se réveiller et à chercher des alternatives. Donc, quelque part, en réalité, c'est positif pour nous. Les consommateurs commencent réellement à en avoir assez.

Comment vous positionnez-vous face à l'IA ?

S.P : Qu'on le veuille ou non, l'IA est là pour rester. On ne va pas l'imposer à nos utilisateurs finaux. Dans notre stratégie de l'IA, elle sera toujours facultative, mais en même temps, elle va bouleverser l'économie et l'industrie de la création d'applications.

Parce que c'est tellement facile maintenant de créer une application. Presque n'importe qui avec des outils d'IA peut en créer une. Cela signifie que ces personnes peuvent aussi porter des applications existantes sur une autre plateforme, presque d'un simple clic. Et c'est la direction que nous allons exploiter massivement. Parce qu'Apple et Google, avec iOS et Android, sont en même temps prisonniers de leur propre écosystème. Quand on a écosystème massif de 3 millions d'applications et une base de 4 milliards d'appareils activés, on ne peut pas sacrifier ça, c'est un business de plusieurs milliards.

Alors que dans notre cas, nous n'avons pas le poids de l'historique de l'écosystème. Nous pouvons innover librement. Nous pouvons nous interroger sur les manières d'intégrer des outils compatibles avec l'IA à notre SDK si les développeurs veulent les utiliser pour que cela facilite le portage d'applications existantes sur Sailfish OS. Et ce serait lucratif, très lucratif.

Dans SailFish OS, vous n'utilisez pas les Google Mobile Services ?

S.P : Non, nous utilisons MicroG, un projet open-source qui émule les services Google. Concrètement, prenons une application de cartographie. Avec un appareil qui a les services Google ou les services Apple, il récupère les données cartographiques depuis Google Maps ou Apple Maps respectivement. Avec les services MicroG, il intercepte en fait l'appel API qui était censé aller vers le serveur de Google ou d'Apple, et réachemine l'appel API dans une autre direction. Par exemple, vers OpenStreetMap ou MapLibre.

MicroG fait des miracles à bien des égards, pour la plupart des applications, même les applications bancaires fonctionnent. Il peut y avoir de rares problèmes, surtout pour des applications très verrouillées vérifiant chacune des étapes de la chaine de confiance. C'est l'un des sujets dont nous avons discuté avec l'équipe d'application du DMA au FOSDEM. C'est l'une des choses dont on devrait être très conscients ici en Europe. Il est important qu'on ne permette pas qu'une application d'identité électronique citoyenne ou que le portefeuille de l'Union européenne soit greffé sur l'API propriétaire d'un fournisseur unique qui se trouve en dehors de l'espace économique européen.

Une batterie amovible pour le Jolla Phone

Et donc concrètement, pour un utilisateur d'iPhone ou d'Android qui souhaite migrer vers Jolla, où peuvent-ils stocker leurs documents et leurs photos ? Prévoyez-vous une panoplie de services Web ?

S.P : Absolument. Ce sera encore une fois très respectueux de la vie privée, pas imposé à l'utilisateur final, mais quelque chose que l'on peut choisir si on le souhaite. Et parce qu'on veut le faire à notre manière, cela demande un peu plus d'efforts et de temps. Nous pourrions juste copier la façon dont les Américains ont l'habitude de faire, mais ce n'est pas notre façon de fonctionner. Et d'ici la fin de l'année, on l'espère, vous pourrez profiter de Jolla Cloud pour avoir un endroit pour vos photos, vos sauvegardes, et même potentiellement un VPN, ou une messagerie.

Vous développez tout ça vous-mêmes ?

S.P : Non, bien sûr, on ne va pas tout développer nous-mêmes. Nous préférons nous associer à des partenaires européens de bonne qualité. Il y a déjà un module Nextcloud natif. Nous avons aussi une intégration d'OpenVPN. Donc nous allons compiler tout ça et nous associer avec des entreprises partenaires potentielles et proposer une solution clés en main sur la boutique en ligne de Jolla. Mais, il nous faut de bons partenaires européens.

Il y a par exemple de bons fournisseurs de messagerie en Europe, comme Proton Mail en Suisse, qui est de très très bonne qualité avec une solution sécurisée qui respecte la vie privée.

Est-ce qu'on peut donc envisager un accord entre Jolla et Proton ?

S.P : Pourquoi pas ! Mais bien sûr, c'est à eux de commenter, pas à moi ! C'est juste un exemple de fournisseur de bonne qualité, une entreprise très respectueuse de la vie privée et de bonne réputation. Il y en a d'autres.

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