La start-up Agua de Sol transforme l'air en eau potable grâce à un panneau baptisé SunAir Fountain. Rencontré à VivaTech 2026, son cofondateur Luc Métivier explique comment cette technologie française entend contrer le réflexe de la bouteille plastique.

Et si l'eau qu'on buvait venait simplement de l'air ambiant ? C'est le pari d'Agua de Sol, une start-up française exposée sur le stand de l'INPI à VivaTech avec le SunAir Fountain. Il s'agit d'un panneau low-tech, facile à fabriquer, qui capte l'humidité de la nuit, puis la transforme en eau potable grâce à la chaleur du soleil, sans dépendre du réseau électrique ni du réseau d'eau.
De quoi concurrencer sérieusement les bouteilles plastiques. Curieux, nous avons rencontré à Paris son président et cofondateur, Luc Métivier, qui revient pour Clubic sur la genèse du projet et les premiers tests prévus dès cet été chez Orange, l'OTAN ou Valorem.
Agua de Sol, le panneau qui fait de l'eau avec de l'air, est né d'une vieille amitié
Agua de Sol, et ce fameux panneau qui fait des miracles grâce à l'air humide, serait presque une histoire vieille de quarante ans, lorsque Luc Métivier sympathise à l'armée avec Philippe Dekoninck, ingénieur bricoleur qu'il compare volontiers à Géo Trouvetou, un personnage Disney. Les deux hommes se perdent de vue, puis Philippe le rappelle des années plus tard. « J'ai une idée géniale », lui lance-t-il, avant de la soumettre à son ami devenu financier. Luc Métivier l'a alors « vraiment torturée dans tous les sens » avant de se laisser convaincre.
Conquis, Luc Métivier devient le premier investisseur de la société, fondée en 2019. L'équipe s'étoffe, des partenariats se nouent, notamment avec l'IFPEN (Institut français du pétrole et des énergies nouvelles), et les premiers prototypes voient le jour. Mais le destin frappe Philippe Dekoninck, qui hélas décède en pleine phase de développement, laissant son ami, novice en ingénierie, seul aux commandes d'une aventure tout juste lancée.

Face à ce drame, Luc Métivier a le choix : soit il abandonne tout, soit il reprend seul les rênes. « Ça va être pour moi un chemin de croix », résume-t-il, « un chemin de plusieurs croix même ». Il rejoint pleinement l'aventure en 2021-2022, lève des fonds, reconstruit une équipe et convainc, entre autres, l'INPI, l'Institut national de la propriété industrielle. Voilà comment Agua de Sol figurait cette semaine parmi les huit start-up du portefeuille de l'institut invitées à VivaTech.
Comment le SunAir Fountain transforme l'air en eau destinée à la consommation
Comment fonctionne ce fameux panneau d'un mètre carré d'Agua de Sol ? La nuit, un ventilateur capte l'air humide ambiant et l'aspire à travers des tubes micro-perforés remplis de minuscules billes poreuses. Ces billes, sélectionnées après des années de R&D avec l'IFPEN, ne captent que les molécules d'eau, comme une serrure n'accepte qu'une seule clé. Au petit matin, le panneau a capté assez d'humidité pour produire, dans la journée, jusqu'à deux litres d'eau.
Pour donner un ordre d'idée, Luc Métivier prend l'exemple d'une famille de cinq personnes dans le sud de la France, confrontée à des restrictions estivales : avec un besoin de 10 litres par jour, cinq panneaux posés dans le jardin suffiraient à couvrir ses besoins, en toute autonomie. Et la performance n'est que minime, puisque la R&D d'Agua de Sol table déjà sur 3, 4, voire 5 litres par panneau, sur le modèle du photovoltaïque, dont la production double tous les deux à trois ans.
Le lendemain, le soleil chauffe le panneau noir, qui grimpe à plus de 100 °C. « On n'est pas sur du photovoltaïque, on est sur du solaire thermique », détaille Luc Métivier. Sous cette chaleur, l'eau captée se transforme en vapeur, qui vient se condenser sous la vitre, plus froide, puis coule par gravité jusqu'à un réceptacle où elle est enfin collectée, prête à être bue… ou presque, nous en reparlons dans un instant.
Le panneau ne renferme en tout cas aucun mécanisme complexe. Il est conçu pour fonctionner de façon quasiment passive, et ne peut pas tomber en panne. Une qualité essentielle pour Luc Métivier, qui rappelle que l'eau « n'est pas binaire » : il est impossible de se satisfaire d'une solution susceptible de tomber en panne quand le besoin, lui, est permanent. « Notre panneau a une durée de vie théorique de 150 ans », assure-t-il, même si la start-up préfère calculer son cycle de vie sur une base prudente de 20 ans. Le seul geste de maintenance requis consiste à nettoyer la vitre de temps en temps pour éviter qu'elle ne s'opacifie. Le panneau est par ailleurs breveté aux États-Unis et dans l'Union européenne, une protection jugée stratégique, avant le passage à l'échelle.
Une eau pure et surtout moins chère que la bouteille plastique vendue en magasin
Reste à convaincre sur la qualité de cette eau venue de nulle part. Elle ne contient pas de microplastiques, ni de PFAS, ces fameux polluants éternels, et est stérile d'origine, à tel point que Luc Métivier la juge « trop pure » pour être bue telle quelle. D'où l'étape de la minéralisation, qu'Agua de Sol réalise en faisant percoler l'eau sur un lit de calcaire, sans pompe ni filtre, pour lui restituer calcium, potassium et sodium et atteindre les standards de l'Organisation mondiale de la santé. Reste une objection logique : que se passe-t-il si l'on installe le panneau dans une ville très polluée ? « Vous pouvez installer ça au Caire », rétorque Luc Métivier, sûr de son fait. La raison tient à la sélectivité du procédé. Car les billes n'adsorbent que des molécules d'eau, et à 100 °C, seule la vapeur d'eau se forme puis se condense. Un polluant, lui, reste inerte et ne traverse jamais le cycle. Sur 26 analyses menées en trois ans, l'équipe affirme n'avoir jamais détecté la moindre trace de polluant, pas même de PFAS.
Combien ça coûte, aimait demander le regretté Jean-Pierre Pernaut ? L'eau du SunAir Fountain reviendrait trois fois moins cher que l'eau en bouteille plastique, environ 10 centimes le litre, minéralisation comprise, contre autour de 30 centimes en bouteille. « Elle est trois fois meilleure », confie Luc Métivier. Un argument de poids quand on sait que, selon la Banque mondiale, 42 % des personnes ayant accès à l'eau du robinet ne la boivent pas, et se tournent à plus de 90 % vers le plastique, régulièrement.
L'impact écologique ne s'arrête pas au plastique évité non plus, car chaque panneau économiserait une tonne de CO2, soit cinq millions de tonnes pour cinq millions d'unités installées. Et la ressource ne manque pas, puisque l'atmosphère contiendrait six fois plus d'eau que l'ensemble des rivières du globe. « Pour 1 °C de plus sur Terre, vous avez 7 % d'humidité de plus dans l'air », note Luc Métivier. Un cercle vicieux qu'Agua de Sol entend justement transformer en solution.
Cap sur l'industrialisation, entre VivaTech et les premiers pilotes qui débutent cet été
Pour convaincre les grands comptes sans attendre trois ans de négociations, Agua de Sol a trouvé la bonne idée, à savoir les programmes de recherche français et européens, qui organisent des pilotes sérieux et encadrés. Dix premiers pilotes démarreront en août dans quatre pays, chez des clients comme Orange, l'OTAN ou Valorem. « C'est eux qui vont juger sur trois mois », tranche Luc Métivier, pas question de résultats de bureau d'études.
Sur le plan financier, Agua de Sol a déjà levé 1,2 million d'euros et vise 1 à 3 millions d'euros supplémentaires, avec trois lettres d'intention déjà signées : la start-up passe du pré-seed au seed. Quant aux investisseurs, encore prudents avant le cap de l'industrialisation, Luc Métivier les comprend. « Ils ne sont pas téméraires, ils sont aventuriers », lâche-t-il, saluant au passage le soutien de la BPI et de l'INPI, laquelle l'a choisie parmi des centaines de candidats pour son portefeuille dans la chaude ambiance de VivaTech. Côté tarif, la première série industrielle, de quelques milliers d'unités, devrait osciller autour de 750 à 800 euros le panneau, un investissement qu'Agua de Sol envisage aussi de proposer à terme en leasing ou à la location, pour ne pas freiner les particuliers les plus motivés.
Sur la carte, la solution fonctionne sur la moitié du globe, là où ensoleillement et humidité nocturne se conjuguent. Luc Métivier évoque environ 250 jours de soleil par an nécessaires et 60 % d'humidité la nuit. Agua de Sol démarre donc fort logiquement par le sud de la France, avant de viser l'Afrique du Nord puis tout le pourtour méditerranéen, le tout avec des panneaux fabriqués dans une usine française. Dans les Pyrénées-Orientales, des arrêtés préfectoraux ont déjà conduit à distribuer des centaines de milliers de bouteilles d'eau plastique lors des sécheresses passées, une situation qui se reproduira de plus en plus souvent, et que des panneaux installés sur les places ou sous les ombrières pourraient éviter. Luc Métivier y voit même une occasion de faire revivre une tradition : « On peut même recréer les fontaines de villages. » Reste l'étape la plus périlleuse, celle du passage à l'échelle industrielle. Mais Luc Métivier garde le sourire, « on fait partie des 2 % de vivants. » Souhaitons-lui tout de même tout le succès possible et de nous faire, pourrait-on dire vulgairement, boire l'air que l'on respire.