Moteur de recherche payant, navigateur zéro télémétrie, e-mail en bêta privée et bientôt du hardware : Kagi construit discrètement un écosystème alternatif à la big tech. Son fondateur, Vladimir Prelovac, nous explique comment - sans publicité, sans investisseurs, et désormais à l'équilibre financier.

"Je préfère un navigateur zéro télémétrie à un open source monétisé par la pub" - Interview Kagi
"Je préfère un navigateur zéro télémétrie à un open source monétisé par la pub" - Interview Kagi

Dans un marché de la recherche en ligne dominé depuis vingt ans par Google, avec quelques outsiders ici et là, Kagi fait figure d'ovni : un moteur de recherche premium, accessible sur abonnement, qui refuse catégoriquement toute publicité et tout traçage. Financé à hauteur de 3 millions de dollars par son propre fondateur, puis par ses utilisateurs eux-mêmes, le projet a récemment franchi un cap symbolique en atteignant la rentabilité. Kagi ne se limite plus à la recherche. Avec le navigateur Orion - sorti en version 1.0 fin 2025 sur macOS et bientôt disponible sur Windows, mais aussi d'autres projets à l'horizon, l'entreprise compte bien se développer. Vladimir Prelovac, fondateur de Kagi, nous détaille sa vision, ses choix techniques et ses prochaines étapes.

Kagi Search
  • Sans publicité
  • Respect de la vie privée
  • Personnalisation avancée

Vous avez investi 3 millions de dollars de votre propre poche dans Kagi, puis levé 2,5 millions auprès de vos utilisateurs plutôt que de faire appel à des investisseurs traditionnels. Concrètement, qu'est-ce que ça change au quotidien ?

Vladimir Prelovac : Ha, honnêtement je ne sais pas - je n'ai jamais eu d'investisseurs sur le dos pour pouvoir comparer. Mais ça donne clairement à Kagi la liberté de tracer sa propre voie.

DuckDuckGo et Brave Search misent eux-aussi sur la vie privée, mais restent gratuits avec des publicités contextuelles et une promesse de non-traçage. Comment convaincre les gens de payer ?

V.P : Nous proposons les meilleurs résultats de recherche du monde, et la confidentialité est garantie par notre modèle économique. C'est une proposition de valeur bien supérieure à n'importe quel autre moteur de recherche, et à ce titre, elle vaut un petit abonnement pour beaucoup de gens. Et si vous ne payez pas pour le produit, c'est que vous êtes le produit - impossible d'y échapper.

Vous utilisez plusieurs sources pour vos résultats, mais vous disposez aussi de votre propre index. Pouvez-vous résumer les sources sur lesquelles Kagi s'appuie et nous donner la part des résultats issus de votre index maison ?

V.P : Nous utilisons quasiment tous les moteurs de recherche existants. La part des résultats issus de notre propre index est indiquée à chaque recherche et varie beaucoup selon la requête.

Note de la rédaction

Voici les moteurs qu'utilise Kagi

L'entreprise précise :

Avec Google et Bing, nous avons échoué - non par manque d'efforts.

Bing : Leurs conditions ne nous convenaient pas dès le départ. Microsoft interdisait de réordonner les résultats ou de les fusionner avec d'autres sources : des restrictions incompatibles avec l'approche de Kagi. En février 2023, ils ont annoncé des hausses de prix pouvant atteindre 10x sur certains niveaux d'API. Puis en mai 2025, ils ont mis fin aux API Bing Search dans leur intégralité, avec effet en août 2025, orientant leurs clients vers des alternatives axées sur l'IA comme Azure AI Agents.

Google : Google ne propose pas d'API de recherche publique. La seule option disponible est un accord de syndication publicitaire, sans possibilité de modifier la présentation des résultats : le modèle qu'utilise Startpage. La syndication publicitaire est rédhibitoire pour le modèle d'abonnement sans publicité de Kagi.

Orion est sorti en version 1.0 fin 2025 sur macOS, et vous travaillez maintenant sur la version Windows. Pourquoi avoir lancé un navigateur alors que le moteur de recherche était encore jeune ?

V.P : Nous avons toujours voulu faire de Kagi un écosystème d'outils - Orion a d'ailleurs été créé avant Kagi Search. La recherche, le navigateur et l'e-mail ont toujours été les trois produits que je voulais développer, et on s'en approche (l'e-mail est actuellement en bêta privée). L'objectif est d'offrir aux utilisateurs une alternative à la big tech, pensée dans leur intérêt.

De nombreux utilisateurs demandent qu'Orion devienne open source. Vous dites que ça arrivera quand le projet sera "autonome financièrement". Qu'est-ce que ça signifie concrètement ? Et comment gérez-vous la transparence si le navigateur n'est pas entièrement open source ?

V.P : Personnellement, je n'accorde pas beaucoup de valeur à l'open source en soi. Aucun des logiciels livrés avec mon MacBook Pro n'est open source, et ça ne m'a jamais dérangé. Avant Orion, j'utilisais Safari - qui n'est pas open source non plus. Et alors ? Ce qui compte pour moi, c'est : est-ce que ça fonctionne bien ? Est-ce que ça agit dans mon intérêt ?

Ce qu'Orion possède, et que presque aucun autre navigateur n'a - open source ou pas - c'est d'être conçu comme un navigateur zéro télémétrie, avec un blocage natif des publicités et du tracking, aussi bien en first party qu'en third party. C'est comme ça que nous gérons la transparence. Orion ne vous espionne pas, c'est vérifiable, et il vous protège par défaut des pubs et du tracking. Je préfère largement ça à un navigateur open source monétisé par la publicité, aux intérêts diamétralement opposés aux vôtres.

Orion sur Windows, c'est un peu comme si Safari revenait sur Windows. Quels sont les défis techniques ?

V.P : Ils sont nombreux, mais nous sommes connus pour relever les défis difficiles :)

Vous avez beaucoup travaillé sur la fonctionnalité Quick Answer avec l'IA en 2025. Comment intégrez-vous l'IA sans trahir votre promesse d'un moteur de recherche où elle reste optionnelle ?

V.P : On la garde simplement optionnelle. Les utilisateurs peuvent activer Quick Answer très facilement en ajoutant un point d'interrogation à la fin de leur requête. C'est très simple, et j'y recours moi-même plusieurs fois par jour.

Votre Discord et vos forums semblent très actifs dans le développement du produit. Quelle proportion des fonctionnalités du changelog vient directement des suggestions des utilisateurs ?

V.P : Beaucoup, au moins 50% de nos fonctionnalités ont été proposées par nos utilisateurs. Nous avons une communauté très active et passionnée, et c'est l'un des grands plaisirs de travailler chez Kagi que d'avoir cette chance.

Vous avez une petite équipe qui développe à la fois un moteur de recherche et un navigateur. Comment gérez-vous les priorités, et quand prévoyez-vous d'accélérer les recrutements ?

V.P : Il y a une vision qui guide tout notre développement produit : des logiciels conviviaux, sans publicité ni intermédiaires, conçus dans l'intérêt de nos utilisateurs payants. Quand vous avez une vision aussi forte, alignée avec les intérêts des gens pour qui vous construisez ces produits, le travail est bien plus simple que dans la plupart des grandes entreprises tech.

Vous avez annoncé que Kagi est désormais rentable. Qu'est-ce que ça change dans votre stratégie ?

V.P : Pas grand-chose. Ça signifie surtout que Kagi est là pour durer.

Si vous aviez les moyens et l'équipe, au-delà d'un moteur de recherche et d'un navigateur, vers quoi iriez-vous ?

V.P : Le hardware. Et nous travaillons déjà sur un appareil Kagi. Plus d'infos très bientôt !

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  • Minimaliste & compact
  • Beaucoup d'options discrètes et pratiques
  • Confidentialité accrue, aucune télémétrie
8.5 / 10