Quelques heures après le décollage réussi d'Ariane 6 en configuration maximale, les équipes d'Arianespace et du CNES se confient à Clubic sur cette mission historique pour l'ambitieux lanceur européen.

Ariane 6, sur son pas de tir, en version 64, avec quatre boosters. © Alexandre Boero / Clubic
Ariane 6, sur son pas de tir, en version 64, avec quatre boosters. © Alexandre Boero / Clubic

Ariane 6 a expédié en orbite basse, avec succès, 32 nouveaux satellites d'Amazon Leo jeudi. Puisque nous sommes sur place, à Kourou, nous avons voulu en savoir plus sur celles et ceux qui ont contribué à cette mission. Du centre de contrôle Jupiter 2 au centre de lancement, on nous fait part de l'étonnante maturité du lanceur européen, qui ne fêtait que son sixième vol, mais le premier dans une configuration à quatre boosters, dont on peut tirer de multiples enseignements.

Les missions régaliennes du CNES au cœur des opérations de lancement d'Ariane 6

Avant et pendant le lancement, le centre Jupiter 2 du Centre spatial guyanais ressemble à une ruche bourdonnante d'activité. Jean-Frédéric Alasa, le directeur des opérations au CNES (Centre national d'études spatiales), livre à notre micro une métaphore musicale qui fait sens, pour d'abord nous expliquer sa mission. « Le rôle du directeur des opérations, c'est celui du chef d'orchestre. Chaque musicien doit composer sa partition, dans un ordre précis. » Autour de lui, une vingtaine de spécialistes scrutent leurs écrans. Certains gèrent l'énergie, d'autres la télémesure ou la localisation du lanceur.

Toutes ces missions relèvent de la responsabilité régalienne du CNES. L'agence assure la télémesure « du décollage jusqu'à la passivation » (les mesures qui permettent d'éviter l'explosion dans l'espace et la production intempestive de débris spatiaux), tandis que la sauvegarde vol opère en totale autonomie dans un autre centre pour « protéger les personnes, les biens, les installations » en cas de déviation du lanceur.

Le Centre de lancement Ariane. © Alexandre Boero / Clubic
Le Centre de lancement Ariane. © Alexandre Boero / Clubic

Cette coordination démarre des années avant le lancement. « Ce sprint-là, il commence doucement, mais dès que le contrat est signé », explique Jean-Frédéric. Pour ce sixième vol, et à quelques heures du grand décollage, le technicien se dit « plutôt serein », malgré une vigilance qui reste maximale. « S'habituer, ce serait aussi régresser. On reste concentré parce que le monde parfait dans les lanceurs, ça n'existe pas. »

Il faut savoir que la chronologie de lancement commence onze heures avant le décollage et peut durer jusqu'à 24 heures en cas de report. D'où notre presse, journalistes et créateurs de contenus, sur le pas de tir dès 4h du matin la veille du lancement. « On doit être capable de travailler non-stop pendant quasiment 24 heures », précise Frédéric (qui a souhaité garder son anonymat pour des raisons évidentes de sécurité), le patron des opérations du centre de lancement, situé à environ sept kilomètres de la fusée. Pendant les phases critiques, un binôme se partage les tâches, avec l'un qui traite les anomalies, et l'autre la chronologie.

Jean-Frédéric Alasa. © Alexandre Boero / Clubic

À sept kilomètres du pas de tir donc, le « bunker » du centre de lancement protège les opérateurs derrière des murs de béton d'un mètre. Une précaution indispensable, en sachant qu'Ariane 64 embarque 142 tonnes de propergol solide par booster. Et il y en a quatre, rappelons-le. Ajoutez à cela 5 à 10 000 informations qui transitent depuis le pas de tir vers un centre ou un autre par une fibre optique enfouie sous terre, et des mouvements surveillés par des capteurs qui contrôlent températures, pressions et remplissages. Les dernières heures avant le décollage ont aussi exigé des ajustements constants du comportement thermique, notamment là où cohabitent l'hydrogène liquide à moins 150°C et des équipements électroniques.

La base du mât de service totalement brûlée après le premier vol

Le décollage réussi d'Ariane 64 a révélé son lot de découvertes. « Il y a un soulagement, il y a déjà le premier soulagement », confie Frédéric depuis le centre de lancement. L'enjeu, c'est que ce lanceur décolle 10 à 15% plus vite qu'en configuration à deux boosters. « On a toujours peur que le lanceur arrive plus vite au niveau des bras avant que ceux-ci ne s'ouvrent », explique-t-il en référence au système d'extraction qui donne cet aspect « cinématographique » au décollage.

Les équipes ont évidemment observé des phénomènes inédits. Par exemple, la base des mâts de service (les quatre pylônes que l'on voit tout autour du pas de tir) est « totalement brûlée », un détail seulement esthétique qui n'avait pas forcément été anticipé. « Les jets des quatre boosters collisionnent entre eux, et ça fait de nouveaux jets différents », détaille Frédéric. Ces jets remontent et brûlent la peinture du mât, certes sans gravité, et c'est révélateur du comportement différent de la configuration à quatre boosters.

Plus de fumée a également atteint le portique mobile, situé à 140 mètres environ du lanceur au moment du décollage. Ce qui est certain, c'est que ces découvertes vont permettre d'adapter certains bardages à l'avenir. « L'idée, c'est de faire. On teste, on voit ce que ça donne et on adaptera. »

Objectif trois semaines entre deux lancements

Le temps, c'est de l'argent dans l'industrie spatiale. La préparation d'Ariane 6 s'accélère lancement après lancement. Les équipes sont parvenues à diviser par deux les délais de tir en quelques mois, en passant de 45 jours il y a trois vols à 25 jours aujourd'hui. « Il y a trois lancements, on était à 45 jours », se félicite Frédéric, toujours depuis le centre de lancement. L'objectif pour 2027 est de descendre à trois semaines seulement. Un exploit, quand on sait qu'Ariane 5 nécessitait encore un mois de préparation même après 150 lancements réussis.

Ariane 6 progresse à une vitesse impressionnante. En six lancements seulement, le système fonctionne aussi bien qu'Ariane 5 après des années d'exploitation. « Nos directeurs sont hyper impressionnés de voir qu'on a l'impression d'être déjà au niveau d'Ariane 5 », confie Frédéric. La preuve en chiffres, puisque seulement 11 jours de préparation sont nécessaires entre deux vols, contre 30 jours pour Ariane 5 même lors de sa phase la plus mature.

Ariane 6 change radicalement la méthode de travail. Contrairement à Ariane 5, les modules arrivent de l'usine européenne (France, Allemagne, Itale et Espagne) déjà testés et validés pour voler. « Quand les modules sortent d'Europe, ils sont déjà aptes au vol », explique Frédéric. Cela fait gagner un temps précieux en Guyane. « Les lanceurs, vous les posez sur le pas de tir et vous appuyez sur le bouton et ça marche. » Ici, il y a moins de vérifications sur place, donc moins de jours passés sur le pas de tir, et ainsi moins de dépenses. « C'est mathématique", résume le responsable.

Jean-Christophe Delaunay. © Alexandre Boero / Clubic

Jean-Christophe Delaunay, chef de mission chez Arianespace, a déjà une idée de ce que sera l'avenir. Les nouveaux boosters P160C arrivent dès cette année pour augmenter encore les performances du lanceur. « Les premières évolutions sont prévues cette année », annonce-t-il. Mais ce responsable, qui a connu Ariane 4 et 5, pense déjà à après-demain : les lanceurs réutilisables sont en développement. Et l'intelligence artificielle s'invite aussi dans les opérations. Non pas pour remplacer les équipes, mais pour analyser les milliers de données et détecter les anomalies avant qu'elles ne surviennent (de manière prédictive). Une belle récompense pour les 1 500 salariés de 40 entreprises privées qui œuvrent au quotidien au Centre spatial guyanais.