En misant sur l'IA agentique, La Centrale automatise la création d'annonces et l'analyse de données. Thomas Berger, son directeur technique (CTO), nous détaille comment ces outils assistent les vendeurs sans remplacer l'arbitrage humain.

La Centrale veut changer de dimension. Connue du grand public pour ses annonces automobiles, l'entreprise entend désormais aller plus loin et miser sur l'intelligence artificielle pour automatiser une partie croissante des tâches liées à la vente et à l'achat d'un véhicule. Pour comprendre ce que cache cette promesse de « plateforme automobile agentique », nous avons rencontré Thomas Berger, le directeur technique du groupe. L'occasion de voir ce que ces outils changent déjà pour les professionnels, et ce qu'ils pourraient aussi modifier pour les particuliers.

Thomas Berger est le CTO de La Centrale depuis 2022. ©David AROUS
Thomas Berger est le CTO de La Centrale depuis 2022. ©David AROUS

Nicolas Guyot (Clubic) : Dans votre communiqué sur les résultats 2025 de La Centrale, vous parlez de "plateforme automobile agentique". Concrètement, que fait aujourd'hui un agent IA chez La Centrale, et que ne fait-il pas encore ?

Thomas Berger (La Centrale) : Aujourd'hui, nos agents servent d'abord à transformer la donnée en actions concrètes. Historiquement, nous fournissions beaucoup d'indicateurs aux professionnels dans nos back-offices : tendances de marché, niveaux de prix, vitesse de rotation des véhicules, volume de leads... Le problème, c'est qu'un vendeur automobile n'est pas un data analyst.

L'idée de l'agentique, chez nous, c'est donc de passer du tableau de bord à la recommandation exploitable : faut-il revoir un prix, mieux mettre en avant un véhicule, ajuster un stock ? En revanche, nous ne sommes pas encore dans une logique où l'agent agit seul à la place du professionnel.

On reste, pour l'instant, avec un humain dans la boucle. La prochaine étape, à terme, sera d'ouvrir la voie à des agents capables d'exécuter davantage d'actions pour les vendeurs, une fois le bon niveau de confiance atteint.

L'appli La Centrale.
L'appli La Centrale.

Justement, votre avantage, c'est la donnée propriétaire. Elle vient d'où, exactement ?

On peut résumer notre donnée en trois grands blocs. Le premier, c'est le référentiel véhicule. Nous avons construit en interne une base extrêmement fine, qui descend jusqu'à la motorisation et à la finition, soit environ 200 000 configurations sur le marché français. On l'enrichit avec des sources externes et des données calculées.

Le deuxième bloc, c'est la donnée d'annonce, donc l'offre : le positionnement prix, la rotation des véhicules, les options, les services proposés. Le troisième, c'est la demande : le comportement des utilisateurs, à la fois au niveau macro pour comprendre les tendances du marché, et au niveau micro pour personnaliser l'expérience.

Quand on croise l'offre et la demande, on obtient une vision du marché en temps quasi réel. C'est cette vue qui nous permet d'alimenter nos outils de prix, de sourcing et de recommandation. On la croise aussi avec les essais et les avis issus de Caradisiac pour mieux accompagner les particuliers.

L'appli La Centrale.

Vous utilisez vos propres modèles d'IA ou des modèles du marché ?

Nous ne cherchons pas à construire nos propres LLM. Notre logique, c'est d'utiliser le bon modèle pour le bon usage. Pour des tâches ciblées, comme l'optimisation SEO de certaines pages, nous utilisons par exemple Nova Lite, un petit modèle d'AWS, suffisant et plus économique.

En revanche, pour des usages plus riches, comme notre outil Pilot AI destiné à conseiller les professionnels dans un mode conversationnel, nous montons en gamme avec des modèles comme Nova Pro ou Claude Haiku, qui offrent un meilleur équilibre entre performance, contexte et coût.

Le produit qui intrigue le plus, c'est Pilot Video. Qu'est-ce que c'est, exactement ?

Pilot Video part d'un problème très simple : publier une annonce prend encore entre cinq et dix minutes, parfois plus, avec une qualité très variable. L'objectif, c'est de ramener ça à 60 secondes, soit le temps de faire le tour d'une voiture avec un smartphone.

À partir d'une vidéo, nos agents vont extraire les bonnes photos, identifier le véhicule en s'appuyant notamment sur la plaque et sur l'analyse visuelle, récupérer ses caractéristiques dans notre référentiel, générer un texte de mise en avant, puis proposer un prix cohérent avec le marché.

Ensuite, on pourra aussi produire des formats adaptés à différents canaux, y compris les réseaux sociaux, avec des vidéos pensées pour leurs codes respectifs. L'idée, c'est de transformer un flux brut capté au téléphone en annonce exploitable, avec un maximum d'automatisation.

L'appli La Centrale et la fonction Pilot Video.

Quand ce service sera-t-il disponible ? Et est-ce que le professionnel gardera la main ?

Le déploiement se fera par étapes sur les 12 à 18 prochains mois. Certaines briques existent déjà, comme la génération du "mot du vendeur" ou les outils de prix. L'extraction de photos à partir d'une vidéo doit arriver dès cet été. La transformation visuelle des photos est plutôt prévue pour le second semestre, et la génération de vidéos adaptées aux plateformes sociales viendra ensuite.

Sur le contrôle, il n'est pas question de retirer la main au vendeur. Le professionnel pourra revoir, corriger et arbitrer. Nous proposerons un prix, mais nous n'imposerons jamais un prix. Notre rôle, c'est d'apporter une recommandation justifiée par la donnée, pas de remplacer la décision commerciale.

Est-ce qu'il existe aujourd'hui un service équivalent sur le marché ?

À ma connaissance, pas sous cette forme complète. On trouve des briques éparses ici ou là, mais pas l'ensemble de la chaîne intégrée. En revanche, certaines technologies que nous utilisons ou adaptons viennent désormais d'OLX, qui a déjà commencé à déployer certaines fonctions, comme la transformation vidéo vers photo, sur d'autres marketplaces automobiles du groupe. L'apport d'OLX, c'est précisément cette capacité à industrialiser plus vite, à tester à plus grande échelle et à réinjecter les innovations sur les marchés locaux.

Vous avez aussi déployé WhatsApp pour les professionnels. Pourquoi brancher une plateforme tierce plutôt que garder la conversation chez vous ?

Parce que notre métier, ce n'est pas d'enfermer les échanges ; c'est de fluidifier la mise en relation entre acheteurs et vendeurs. WhatsApp est déjà massivement installé sur les smartphones, côté particuliers comme côté pros. C'est un outil que tout le monde connaît, qui permet d'échanger du texte, des photos, des vidéos, et qui s'intègre naturellement dans le quotidien des vendeurs.

Pour nous, le vrai sujet n'est pas de garder la conversation dans une messagerie propriétaire, mais de conserver le suivi du lead et la qualité de service. La logique est la même que sur le téléphone, où nous utilisons du call tracking. Et si un professionnel ne répond pas, nous pouvons même faire intervenir un répondeur IA pour qualifier l'appel manqué et transmettre des informations utiles.

Avec l'IA qui progresse partout, comment luttez-vous contre la fraude ?

La fraude est un sujet ancien chez nous, en particulier sur la partie grand public (C2C), et nous avons une équipe dédiée qui travaille dessus depuis des années. La première couche, c'est la bot protection : nous nous appuyons sur des solutions du marché comme Datadome pour détecter les interactions non humaines, bloquer les robots et éviter aussi l'aspiration de nos données.

Ensuite, nous avons toute une couche de machine learning et d'IA générative pour analyser les conversations dans la durée, parce qu'une fraude ne se joue pas sur un seul message, mais sur un scénario progressif.

Enfin, nous utilisons ce qu'on appelle un social graph : nous croisons différents signaux (IP, e-mail, numéro de téléphone, véhicule, localisation, etc.) pour retrouver un fraudeur même s'il change une partie de son identité apparente. Et La Centrale commence aussi à s'appuyer sur l'expertise d'OLX, très exposé à ces problématiques sur ses grandes plateformes C2C.

Beaucoup d'utilisateurs imaginent encore La Centrale comme un tiers de confiance transactionnel. Ce n'est pas votre rôle ?

Non, pas vraiment. La Centrale met en relation un acheteur et un vendeur, mais ne vend pas elle-même les véhicules. Dans la très grande majorité des cas, la transaction finale se fait hors ligne, souvent directement en concession. Cela vaut d'autant plus que l'essentiel de notre activité se fait avec des professionnels. Nous accompagnons la découverte, la comparaison, la mise en relation et une partie du suivi, mais nous ne sommes pas aujourd'hui positionnés comme un tiers de confiance transactionnel au sens où on l'entend sur d'autres plateformes d'occasion.