Gaël Duval a cofondé Mandrake Linux en 1998. Près de trente ans plus tard, le fondateur de Murena et de /e/OS n'a pas changé de combat, mais le monde, lui, commence à rattraper ses convictions.

"On arrive à un point de bascule violent" : le fondateur de /e/OS tire la sonnette d'alarme sur la souveraineté - Interview
"On arrive à un point de bascule violent" : le fondateur de /e/OS tire la sonnette d'alarme sur la souveraineté - Interview

La souveraineté numérique n'est plus un sujet de militants. La menace de voir des administrations françaises ou européennes coupées d'AWS ou d'Office365 du jour au lendemain a brutalement changé la donne. Des acteurs comme Murena, longtemps cantonnés à une niche d'utilisateurs militants, se retrouvent soudainement au cœur des préoccupations des DSI et des collectivités territoriales. Dans cet entretien, Gaël Duval revient sur le modèle économique de Murena, la feuille de route de /e/OS en 2026, et les ambitions de la startup pour séduire les entreprises. Avec en ligne de mire une levée de fonds majeure dans les 12 à 18 prochains mois.

Gaël Duval, fondateur /e/ et Murena
Gaël Duval, fondateur /e/ et Murena

Vous avez cofondé Mandrake Linux dans les années 90, et vous voilà aujourd'hui à la tête d'un OS mobile et d'une suite cloud. Est-ce que vous vous considérez comme un idéaliste du logiciel libre qui refait le même combat depuis trente ans, ou est-ce que Murena est fondamentalement un projet différent ?

Gaël Duval : J’ai créé Mandrake Linux en 1998, et /e/OS en 2018 et la démarche est très similaire : c’est celle d’un idéal d’une tech au service des humains, plutôt que l’inverse. Un idéal où la valeur produite par la création et la commercialisation d’un smartphone Murena avec /e/OS, bénéficie à la France et à l’Europe. Un idéal où les services en ligne que nous proposons font vivre des datacenters européens, avec de l’énergie renouvelable produite en Europe. Un idéal où les entreprises qui se développent autour de ces projets développent de l’emploi sur nos territoires. Un idéal qui propose autre chose que l’asservissement volontaire aux big techs étrangères, qui a été bien souvent la norme depuis des décennies.

Par rapport à GrapheneOS, SailfishOS, CalxyOS ou LineageOS, comment définiriez-vous le positionnement de /e/OS ? S'agit-il davantage d'échapper aux GAFAM ou de proposer une solution axée sur la confidentialité (même si les deux sont relativement liées) ?

G.D : /e/OS a été conçu avant tout pour proposer une solution mobile complète : smartphone et services en ligne de base intégrés avec trois axes forts :

– La protection des données personnelles : on propose aux utilisateurs un produit qui par défaut n’envoie pas 10 Mo de données personnelles dans la nature (moyenne pour un smartphone lambda). Et aussi qui protège les utilisateurs du tracking qui s’opère via les traceurs présents dans les applications mobiles : c’est un sujet énorme qui a fait l’objet de beaucoup de presse mainstream ces derniers mois. /e/OS, avec son module Advanced Privacy, est le seul OS mobile du marché à adresser ce problème par design.

– Une expérience utilisateur très simple : pas besoin d’apprendre à se servir d’unsmartphone Murena, la prise en main est immédiate et agréable.

– La durabilité : un smartphone peut durer 10 ans sans problème... À condition qu’on continue à le maintenir au niveau logiciel.

On a donc une offre unique sur notre positionnement, et notre positionnement par rapport aux GAFAM est une question qui concerne sur les utilisateurs. Nous mettons nos valeurs et un projet très clair dans /e/OS et Murena, un projet de progrès, au service de l’humain. Ceux qui ne se sentent pas concernés peuvent choisir de continuer à utiliser des produits et services qui les violent en permanence. Murena offre à ses clients de pouvoir faire un choix éclairé dans leurs usages numériques au quotidien.

La prise en charge de plusieurs types de smartphones ne se fait-elle pas au détriment de la sécurité ?

G.D : La sécurité de /e/OS est dans le haut du panier des standards du marché. Nous poussons chaque mois les dernières mises à jour de sécurité via OTA. Supporter plus de 250 modèles est une manière puissante de lutter contre l’obsolescence programmée : ceci permet de faire revivre tous ces smartphones qui sinon dormiraient dans un tiroir. Par ailleurs, tous les smartphones Murena “Official’ sont vendus avec un bootloader verrouillé.

J’aimerais aussi souligner que malgré une confusion fréquente, la sécurité et la protection des données personnelles sont deux sujets distincts, même s'ils ont des liens. On peut avoir une sécurité de très haut niveau avec une mauvaise protection des données personnelles, c’est le positionnement marketing de certaines big techs.

Mais surtout, il ne faut pas se tromper de combat : /e/OS permet à ses utilisateurs d’échapper à la collecte massive de données personnelles qui s’opère dans les smartphones du marché, pas d’aider les pédocriminels à passer sous les radars de la justice. Autrement dit : /e/OS n’est pas un système avec un objectif de sécurité durcie et qui serait utile seulement à des personnes ciblées.

Vous présentez /e/OS comme "un système d’exploitation mobile open-source entièrement dépourvu de Google." Cependant, MicroG n'utilise-t-il pas des binaires Google pour certaines de ses fonctionnalités ? Pourriez-vous clarifier ?

G.D : Il n’y a pas de binaire Google dans /e/OS – microG est une réimplémentation open source des interfaces Play Services, développée pour permettre aux applications Android de fonctionner sans dépendre directement des services propriétaires de Google, et qui s'exécute avec un niveau de privilèges approprié dans le système. D’ailleurs, /e/OS est intégralement open source, à l’exception de l’application de cartographie, mais nous avons entrepris un gros effort sur ce sujet depuis plus d’un an, et nous aurons une nouvelle application Maps cette année.

/e/OS 3.0 a introduit une dictée vocale on-device pour les abonnés Premium, et vous avez évoqué l'idée de faire tourner des LLMs directement sur l'appareil. Où en est cette ambition concrètement, et comment on peut rester crédible sur la vie privée tout en embarquant de l'IA ?

G.D : /e/OS 3.0 a introduit une dictée vocale qui utilise une API vers des serveurs hébergés par Murena, après avoir anonymisé l'empreinte vocale locale, et ces serveurs utilisent eux-mêmes une API propriétaire de transcription en temps réel, en masquant totalement les origines des flux, ce qui est une excellente protection vis-à-vis de la vie privée. Néanmoins nous finalisons le remplacement de cette fonctionnalité par une reconnaissance vocale utilisant un modèle 100% offline. Elle sera introduite courant 2026, afin de permettre à ce service d’être accessible à tout le monde et de pouvoir s'exécuter même sans disponibilité du réseau.

Murena Workspace, c'est essentiellement Nextcloud, OnlyOffice et CryptPad assemblés ensemble. Qu'est-ce que vous apportez qu'un admin un peu compétent ne pourrait pas reproduire lui-même avec un Nextcloud auto-hébergé ?

G.D : Ça fonctionne bien, c’est rapide, c’est beau et ça se synchronise en temps réel avec les smartphones Murena. Maintenir à jour et faire tourner un tel service 24/7 pour plus de 100 000 utilisateurs réguliers nécessite un niveau d’expertise considérable. Par ailleurs nous y proposons par défaut l’email – et nous sommes les seuls à également y proposer Cryptad, qui est un coffre-fort absolu pour les données car chiffré de bout en bout. La proposition du Workspace Murena sur murena.io est assez unique en Europe.

Nous allons d’ailleurs en sortir une version “professionnelle” cette année : le Murena Workspace Pro, qui permettra aux entreprises d’accéder à toutes les fonctionnalités dont elles ont besoin sur leur nom de domaine.

En juin 2024, vous annonciez 45 000 utilisateurs actifs sur /e/OS et 120 000 comptes Murena. Quel est aujourd'hui le taux de conversion vers les offres payantes, et est-ce que le modèle économique est à l'équilibre ?

G.D : Nous approchons effectivement très vite des 100 000 utilisateurs réguliers de /e/OS. La croissance de Murena a été folle depuis un peu plus d’un an et nous venons de boucler un exercice à l’équilibre.

Votre campagne Crowdcube a récolté 800 000 € auprès de 545 contributeurs, soit le double de votre objectif initial. C'est un très beau signal communautaire. Mais Proton lève des centaines de millions, Infomaniak a une trésorerie solide. Comment vous financez la R&D sur la durée avec ce niveau de ressources ?

G.D : Nous avons pu nous financer très correctement depuis les débuts du projet en 2018. Et nous sommes très efficients ! Notre organisation est en full remote depuis le jour 1. Tous les collaborateurs de Murena sont avant tout des personnes à la fois très pointues, mais aussi extrêmement impliquées, qui nous ont rejoints à cause de la mission, en aucun cas pour rejoindre un open space avec des jolies couleurs où l’on peut jouer au baby foot ou à la console.

Effectivement, nous avons levé près de 1.5M€ en 2024, avec la campagne de financement et l’arrivée au capital de Murena de grands noms de la tech comme Yann Lechelle et Jeff Atwood. D’ailleurs nous continuons d’être sollicités presque tous les jours par des investisseurs, donc nous allons rouvrir dans les prochains jours la possibilité d’investir dans Murena dans des conditions intéressantes. Nous commençons par ailleurs à être approchés par des majors, donc nous irons probablement vers une très grosse levée dans les 12-18 prochains mois.

Vous parlez de plus en plus d'adresser les entreprises et les flottes professionnelles. Quelle est aujourd'hui la part du chiffre d'affaires qui vient du B2B, et quels sont les secteurs les plus réceptifs (administrations, cabinets d'avocats, médias, ONG) ?

G.D : Le B2B est un chiffre d'affaires naissant : Murena Workspace pro n’est pas encore sorti publiquement, et Murena MDM est encore en phase de tests avec des clients pilotes. L’essentiel de notre CA vient encore des particuliers, avec une répartition intéressante : 50% US, 50% Europe (avec l’Allemagne et la Suisse qui pèsent fortement). Concernant le B2B la seule chose que l’on peut dire à ce stade, c’est que nous avons des demandes aussi bien du côté des entreprises que des collectivités territoriales et des administrations.

Depuis 2025, la souveraineté numérique n'est plus un sujet de niche ; les DSI, les élus, les directions de collectivités y pensent vraiment. Est-ce que ça a changé vos interlocuteurs, vos cycles de vente, votre positionnement commercial ?

G.D : On observe une très forte évolution. La question de la souveraineté numérique est aujourd’hui beaucoup plus présente, pour des raisons évidentes : hier on redoutait de ne plus avoir de gaz au prochain hiver, maintenant les DSI redoutent qu’on leur coupe AWS et Office365 du jour au lendemain. On arrive à un point de bascule violent, et la vue du gibet qui nous attend nous pousse à réagir. Enfin.

Mais cela ne change pas vraiment notre positionnement. Depuis le départ, Murena et /e/OS visent à proposer des solutions open source, durables et européennes, avec une attention particulière portée à la protection des données personnelles et à la transparence. Le contexte actuel rend simplement ces enjeux plus visibles et plus stratégiques pour davantage d’acteurs.

Avez-vous bénéficié de financements publics européens (NGI, Horizon Europe ou autres) et si oui, est-ce que ces financements orientent vos choix produit d'une manière ou d'une autre ?

G.D : Oui - l’Europe nous soutient, et c’est un signe fort de la prise de conscience qui s’opère. D’ailleurs nous sommes à l’origine d’un programme lauréat de NGI, avec Mobifree (mobifree.org), qui a bénéficié d’un des plus gros financements NGI avec près de 5M€.

Proton propose désormais une suite complète (email, drive, docs, VPN, gestionnaire de mots de passe) avec des moyens sans commune mesure avec les vôtres. Sur quoi vous différenciez-vous encore concrètement, et où est-ce que vous gagnez des utilisateurs face à eux ?

G.D : Nous ne sommes pas en compétition avec Proton, et nous travaillons même avec eux. Nous avons des positionnements qui sont complémentaires ou parfois se recoupent, mais dans tous les cas, il y a 500 millions de clients en Europe, 400 millions en Amérique et encore plus dans le reste du monde. Ça fait un beau potentiel de business pour tout le monde.

Infomaniak s'est imposé avec un discours très fort sur l'éthique et la souveraineté suisse, une infrastructure 100% européenne et une KSuite qui progresse vite. Qu'est-ce que vous avez que les Suisses n'ont pas ?

G.D : Il faut demander à nos clients ! Un OS mobile qui respecte leurs données personnelles ? Mais encore une fois, l’existence d’une offre multiple est le signe d’un marché ouvert et concurrentiel. C’est une excellente chose pour les clients et ça change des big techs.

Nextcloud, votre brique principale, monte de plus en plus en puissance avec ses propres offres gérées et ses partenaires certifiés. Est-ce qu'il y a un risque à terme que l'écosystème sur lequel vous vous appuyez devienne votre principal concurrent ?

G.D : Nous ne voyons pas vraiment les choses sous cet angle. Nextcloud est un projet open source majeur et un acteur important de l’écosystème européen du numérique, et il est naturel que ses offres évoluent et se développent.

De notre côté, nous utilisons Nextcloud comme l’une des briques de Murena Workspace, mais la plateforme repose sur de nombreux autres projets open source et sur un travail important d’intégration, de personnalisation et d’interconnexion avec l’écosystème /e/OS et nos services. Dans l’open source, il est fréquent que différents acteurs s’appuient sur des technologies communes, tout en y contribuant, ce que nous faisons. Ceci permet de construire des offres qui adressent des besoins et des usages différents. Nous voyons donc cela davantage comme la richesse d’un écosystème que comme une relation de concurrence directe. Encore une fois, le marché du cloud est énorme.

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  • Dépourvu de services Google.
  • Activement maintenu.
  • Compatible avec une bonne partie des smartphones Android du marché.
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