Wero revendique 53 millions d’utilisateurs en Europe et ambitionne de s’imposer comme l’alternative souveraine à Apple Pay, Google Pay et PayPal. Ludovic Francesconi, Chief Member and Strategy Officer au sein de la maison mère EPI, nous explique pourquoi les tensions géopolitiques avec Washington pourraient bien être le meilleur allié du portefeuille européen.

"La souveraineté des paiements n'a jamais été aussi cruciale", Wero a déjà doublé PayLib - Interview
"La souveraineté des paiements n'a jamais été aussi cruciale", Wero a déjà doublé PayLib - Interview

Dans un contexte où la dépendance de l’Europe aux infrastructures de paiement américaines n’a jamais été aussi visible, EPI, l’European Payments Initiative, continue de pousser ses pions avec Wero, son wallet lancé en France, en Allemagne et en Belgique. La solution, héritière de Paylib côté français, ambitionne de couvrir l’essentiel du quotidien financier des Européens : virements entre particuliers, e-commerce, paiement en boutique, et bientôt NFC. Ludovic Francesconi, Chief Member and Strategy Officer chez EPI, revient sur la trajectoire du service et sa vision d’une Europe enfin capable de régler ses achats sans passer par Cupertino, Mountain View ou San José.

Ludovic Francesconi, Chief Member and Strategy Officer chez EPI
Ludovic Francesconi, Chief Member and Strategy Officer chez EPI

Wero revendique 15,9 millions d’utilisateurs actifs en France et près de 46 millions en Europe. Comment expliquez-vous l’écart important entre inscrits et utilisateurs réellement actifs ? Quels leviers activez-vous pour convertir les uns en les autres ?

À ce jour, Wero compte plus de 53 millions d'utilisateurs en Europe, répartis sur nos trois marchés clés : l’Allemagne, la Belgique et la France. Cette base utilisateurs se compose de deux segments distincts : les utilisateurs inscrits, qui disposent d’un compte Wero actif ; les utilisateurs actifs, qui réalisent des opérations de paiement régulièrement. La conversion à l’usage est progressive, et se développe rapidement aujourd’hui, portée par les générations Millennials et Z notamment. Toutefois, l’usage du P2P (transferts d’argent entre amis, famille, collègues) n’est pas extensible et il est normal que le nombre d’actifs reste limité. L’arrivée du e-commerce puis du paiement de proximité est clé dans cette évolution de l’usage et sera sans nul doute un véritable catalyseur. En termes de volume de transactions, où en est Wero aujourd’hui par rapport à Paylib à son apogée ? Et quel est l’objectif pour la fin 2026 ?

Nous ne communiquons pas sur les volumes de transactions. Néanmoins, nous pouvons vous confirmer que nous sommes confiants en la dynamique consommateurs, puisque notre baromètre 2025 indique que 62 % des Français se déclarent prêts à utiliser Wero, et en l’adhésion massive de nos partenaires : plus de 1 100 membres dans notre écosystème. Le nombre de transactions P2P Wero a plus que doublé par rapport à celui de Paylib à son apogée.

L’intérêt que nous portent des acteurs leaders sur leur marché comme Air France, E. Leclerc ou encore Orange-Sosh, est également pour nous la preuve du succès de Wero. D’ici la fin de l’année, avec le lancement du e-commerce, nous ambitionnons une adoption d’autant plus massive de notre solution au sein du quotidien des consommateurs français.

L’Allemagne et la Belgique sont aussi dans le scope. Quelles différences culturelles observez-vous dans l’adoption du paiement mobile selon les pays ?

Nous menons chaque année un baromètre pour comprendre les différences entre les différents pays concernant les moyens de paiement, et notamment le paiement mobile. En magasin, les Pays-Bas sont en tête avec 41 % d'utilisateurs d’applications mobiles hebdomadaires, la France suit avec 27 %. Le paiement par application est donc un geste intégré au quotidien, mais il y a encore une belle marge de progression ! En Belgique et en France, respectivement 41% et 42 % des consommateurs pensent que les applications de paiement mobile deviendront la norme – un chiffre encourageant. Ces différences d’adoption reflètent les trajectoires propres de chaque marché. Cependant, toutes convergent vers une même réalité : les paiements mobiles deviennent progressivement un réflexe naturel en Europe.

Quelles enseignes ou plateformes e-commerce majeures intégreront Wero comme moyen de paiement en 2026 ? Y a-t-il des noms que vous pouvez déjà annoncer ?

En Allemagne, où le lancement s’est effectué fin 2025, Wero pour le e-commerce fonctionne déjà avec des acteurs majeurs comme Eventim, Veepee, DPD, Baumarkt, Comspot ou Cineplex.

En France, des leaders comme Air France, E.Leclerc, Orange-Sosh et Veepee testent actuellement la solution en vue d'un déploiement d’ici fin 2026. Au-delà du commerce en ligne, la DGFIP, Direction générale des Finances publiques, a annoncé son intérêt en tant que premier opérateur de paiement public européen à intégrer Wero pour ses services.

EPI compte aujourd’hui plus de 50 membres dont Revolut et de nouvelles banques belges et luxembourgeoises. Quels critères déterminent l’admission de nouveaux membres, et jusqu’où peut aller cette ouverture vers des néobanques ou des fintechs ?

Pour être membre du scheme EPI, le premier critère est d’avoir un agrément de PSP européen (établissement de crédit, établissement de paiement ou établissement de monnaie électronique). Tout PSP agréé en Europe est a priori éligible à être membre EPI, pour les marchés couverts par son agrément.

Wero est aujourd'hui déployé en France, en Allemagne et en Belgique. Quels sont les prochains pays européens sur la feuille de route ? Les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie sont-ils les prochains ? Et quels sont les freins concrets à une expansion plus rapide : régulation locale, intégration bancaire, ou simplement les habitudes de paiement propres à chaque marché ?

Le Luxembourg sera lancé à partir de juin 2026, et les Pays-Bas, où la migration d’iDEAL vers Wero offrira à plus de 15 millions d’utilisateurs supplémentaires l’accès au wallet, d’ici octobre 2027. Plusieurs autres territoires, dont l’Autriche, ont également exprimé leur intérêt à déployer Wero à l'avenir.

En parallèle, nous développons actuellement un hub d’interopérabilité paneuropéenne avec les principales solutions nationales existantes en Espagne, en Italie, au Portugal et dans les pays nordiques : en février 2026, nous avons signé un protocole d’accord avec ces derniers, concrétisé au mois d’avril par un premier test. En effet, un PoC transfrontalier (France, Italie, Portugal) a permis de mettre en exergue la faisabilité de paiement pour les utilisateurs de Bancomat, Wero et MB Way demain. Les Européens pourront très prochainement payer d’un pays à l’autre, en utilisant leur solution locale de manière sécurisée et fluide. Le paiement de personne à personne est prévu pour 2026 et l’acceptation des paiements commerciaux courant 2027. Cette approche permet à chaque marché d’intégrer Wero directement ou de maintenir sa solution existante tout en la connectant au réseau d’interopérabilité.Ensemble, les solutions participantes à cet accord couvrent environ 130 millions d'utilisateurs dans 13 pays européens, soit environ 72 % de la population de l’UE et de la Norvège.

Apple Pay et Google Wallet bénéficient d’une intégration native dans les OS mobiles. Comment Wero peut-il rivaliser avec cette friction quasi-nulle, notamment pour les paiements en boutique via NFC ?

À la fin de l’année 2026, Wero permettra à ses utilisateurs de payer en sans-contact partout où la carte bancaire est acceptée, exactement comme avec Apple Pay ou Google Pay. En 2027, nous lancerons le paiement de compte à compte en NFC avec toute la fluidité, sans compromis sur la sécurité, que ce modèle offre.

Mais Wero ne se limite pas à un seul moyen de paiement : il est conçu comme un wallet qui regroupera progressivement plusieurs moyens de paiement : nos paiements de compte à compte, des cartes nationales ou internationales, des services comme les titres-restaurant, et potentiellement l’euro numérique lorsqu’il verra le jour. L’objectif est que l’utilisateur ait une interface unique qui centralise tous ses moyens de paiement. L’utilisateur aura la capacité de choisir Wero comme wallet par défaut pour le paiement sans contact dans son téléphone, comme alternative à Apple Pay ou Google Pay, et avec une expérience utilisateur similaire.

Afin de permettre cela, des services à valeur ajoutée comme l’intégration des cartes de fidélité, des titres d’identité ou encore d’options de paiement comme la gestion des abonnements ou le BNPL sont à l’étude.

Notre force, c’est que nous installons d’abord l’usage via les paiements entre particuliers depuis notre lancement. Cela permet à Wero de s’intégrer naturellement dans le quotidien. Une fois cette habitude en place, son adoption en ligne et en magasin deviendra plus naturelle et fluide.

En parallèle, la question de la souveraineté des paiements prend de plus en plus d’importance, aussi bien pour le grand public que pour les professionnels. Cela crée un réel intérêt pour des solutions européennes crédibles, ce qui joue clairement en faveur d’initiatives comme la nôtre.

PayPal est encore très ancré dans les habitudes des acheteurs en ligne en Europe. Quelle est votre stratégie pour convaincre les marchands d’afficher Wero au même niveau que PayPal sur leur page de paiement ?

Notre infrastructure permet aux commerçants, via les acquéreurs, d'intégrer Wero facilement et à grande échelle. Grâce à Wero, les commerçants profitent de délais de règlement plus rapides grâce aux paiements instantanés, d'une meilleure liquidité et d'une réduction significative des risques de fraude. Nous développons et avons à cœur de continuer à offrir une expérience fluide, intuitive et économiquement avantageuse pour tous les acteurs de la chaîne.
Question 9 : Wero se présente comme respectueux du RGPD, mais concrètement : quelles données de transaction collectez-vous, combien de temps les conservez-vous, et les banques partenaires y ont-elles accès ?

Chez EPI, le respect du RGPD et la protection des données personnelles sont des principes opérationnels fondamentaux qui ont guidé l’architecture technique de Wero depuis sa conception. Nous avons mis en place un chiffrement des données en transit et au repos, et plusieurs niveaux de protections techniques et organisationnelles pour empêcher tout accès non autorisé. Concernant les détails spécifiques des données collectées, leur durée de conservation ou les modalités d’accès des partenaires bancaires, nous ne communiquons pas sur ces points pour des raisons de sécurité.

Nous considérons le risque d'accès extraterritorial comme une menace géopolitique réelle et il est traité comme tel dans notre dispositif de gestion des risques. Notre gouvernance 100 % européenne et notre infrastructure sécurisée garantissent une souveraineté des données à la hauteur des enjeux géopolitiques d’aujourd’hui.

En cas de fraude ou d’usurpation, quel est le mécanisme de recours pour l’utilisateur ? Est-il comparable à celui d’une carte bancaire classique ?
En cas de fraude ou d’usurpation d’identité, l'utilisateur doit se tourner vers sa banque, qui reste son interlocuteur principal, exactement comme pour un paiement avec une carte bancaire.

Chez EPI, nous encourageons aussi chaque utilisateur à faire preuve de vigilance. Grâce à la VoP (Verification of Payee) complètement intégrée à l’expérience Wero, un mécanisme obligatoire depuis octobre 2025, qui permet de vérifier l’identité de la personne à qui l’on effectue un virement avant de valider la transaction, nous limitons significativement les risques de fraude et les usurpations d’identité.

Le contexte géopolitique actuel, avec les tensions commerciales avec les États-Unis, et le débat sur l’extraterritorialité des données, joue-t-il en faveur de Wero ? Est-ce que vous observez un regain d’intérêt des institutions ou des entreprises depuis début 2025 ?

La souveraineté des paiements en Europe n’a jamais été aussi cruciale qu’aujourd’hui, et de nombreux acteurs œuvrent à la mise en place de services souverains, mais également d’outils informatiques permettant une mise à l’échelle rapide, pour leur permettre d’atteindre des masses critiques.

Face aux tensions géopolitiques entre l’UE et les États-Unis et au manque d’alternatives de paiement aux solutions américaines, il est devenu impératif que les principales solutions de paiement européennes coopèrent pour accélérer la création de solutions souveraines.

C’est ce qui a motivé notre appel à la coopération lancé en avril 2025, qui a été entendu par les acteurs politiques et économiques. Cette mobilisation a abouti à une véritable alliance paneuropéenne avec EuroPA, annoncée le 23 juin 2025 et concrétisée en février par la signature d’un MoU, puis par la réalisation d’une première preuve de concept (POC) en avril 2026.

Nous nous unissons pour trouver des options d’interopérabilité qui étendent nos capacités et notre disponibilité au-delà des frontières, en couvrant 15 pays et au-delà.

Ce qui compte aujourd’hui, c’est que si l’administration américaine décidait demain d’arrêter les systèmes de paiement en Europe, on puisse, pour les principaux cas d’usage, payer de façon indépendante, européenne. Et effectivement, nous observons un regain d'intérêt manifeste : EPI compte aujourd'hui plus de 50 membres principaux contre 16 au départ.

Nous considérons par ailleurs le risque d’accès extraterritorial comme une menace géopolitique réelle et il est traité comme tel dans notre dispositif de gestion des risques. Notre gouvernance 100 % européenne et notre infrastructure sécurisée garantissent une souveraineté des données à la hauteur des enjeux géopolitiques d’aujourd’hui.

La Commission européenne pousse le Digital Euro en parallèle. Wero et la monnaie numérique de banque centrale sont-ils complémentaires ou en compétition à terme ?

Chez EPI, nous pensons que la question de la place de l’euro numérique dans l’écosystème des paiements en Europe doit être abordée avec pragmatisme. Le secteur privé a déjà démontré sa capacité à contribuer concrètement à l’autonomie stratégique en matière de paiements de détail : Wero en est une illustration, avec plus de 53 millions d’utilisateurs en 1 an et demi.

Dans sa conception actuelle, l’euro numérique soulève des interrogations quant à sa capacité à renforcer cette autonomie sans créer de doublons ni de frictions susceptibles de freiner des initiatives privées déjà en phase d’accélération. Nous pensons qu’il est essentiel de s’appuyer sur les cadres existants, comme le règlement sur les paiements instantanés, et de soutenir les solutions européennes qui structurent dès aujourd’hui un écosystème de paiement résilient et souverain, comme nous le faisons avec EuroPA.

Wero est par ailleurs conçu comme un wallet intégrant progressivement plusieurs moyens de paiement. À terme, il pourrait naturellement accueillir l’euro numérique, ce qui montre que nous ne voyons pas ces initiatives comme antagonistes, mais comme complémentaires dans une stratégie cohérente de souveraineté réunissant les acteurs publics et privés autour de nos enjeux économiques clés.

Quelles sont les trois fonctionnalités ou usages sur lesquels Wero va le plus investir d’ici fin 2026 (paiement en boutique, paiement entre entreprises, international) ?

Nos axes prioritaires jusqu’à fin 2026 sont : d’abord, le déploiement complet de la solution e-commerce en France, Luxembourg et Pays-Bas, après son lancement réussi en Allemagne et Belgique ; ensuite, le paiement en point de vente via QR code et carte sans contact partout où la carte bancaire est acceptée.

Parallèlement, nous construisons l’interopérabilité paneuropéenne avec les solutions nationales existantes pour permettre les paiements transfrontaliers fluides à travers l’Europe.

En 2027, nous lancerons le paiement de compte à compte en NFC en magasin. À plus long terme, Wero rendra possible les paiements d’abonnements et offrira des services à valeur ajoutée comme les programmes de fidélité des commerçants, avec des cas d’usage progressivement plus complexes.

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