Rétrospective spatiale 2021 : des Etats et des entreprises plus investisseurs que jamais

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
07 janvier 2022 à 17h50
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SLS Artemis 1 assemblé VAB © NASA
Le lanceur super-lourd SLS est assemblé dans le gigantesque VAB en Floride. Crédits NASA.

Quoi ? Vous avez manqué un événement spatial en 2021 ? Pas de panique, avec ce grand récap', vous serez incollables et à jour pour terminer l'année ! Astronautes , entreprises, exploration : le domaine spatial est en pleine expansion.

Et il reste tant à découvrir, pour les agences spatiales comme dans le Système solaire !

Pas de spatial sans les deniers publics : notre argent finance l'exploration du Système solaire comme une part significative des moyens qui permettent d'accéder à l'espace. Certes, en 2021, le paysage spatial est autant (sinon plus) façonné par des acteurs privés dont l'influence ne cesse d'augmenter. Mais ce sont les Etats qui fixent le cap et souvent financent les projets les plus imposants… à quoi ressemble ce paysage en 2021, tel est le sujet de ce 3e volet du bilan spatial de l'année. Le monde a vu un record impressionnant de 143 décollages orbitaux !

Ariane 5 JWST décollage © NASA/B. Ingalls
Décollage d'Ariane 5 avec le télescope James Webb. Celui-ci ne sera pas passé inaperçu ! Crédits NASA/B. Ingalls

Aux Etats-Unis, le règne de la NASA

La NASA reste, fidèle à elle-même, l'agence la plus riche du monde. Mais son domaine d'action est si large et ses missions si nombreuses qu'elle doit tout de même sérieusement surveiller ses dépenses. Cette année, avec les élections à la Maison Blanche et l'arrivée de Joe Biden, l'agence a changé de directeur : le flamboyant et très bon communiquant Jim Bridenstine a laissé sa place au calme Bill Nelson, qui a la tâche difficile de coordonner à la fois les missions robotisées, le tournant vers le privé et le duel lunaire qui se profile avec la Chine. La NASA a sélectionné 10 nouveaux astronautes cette année. Ils auront l'espoir de se rendre, une fois leur formation terminée, en orbite basse sur la Station spatiale internationale, sur l'une des stations futures dont l'agence finance le développement… ou même sur la Lune !

La NASA a choisi cette année le Starship de SpaceX comme atterrisseur lunaire principal de son programme Artemis. Et si le procès qu'a intenté Blue Origin (l'entreprise se sentait flouée) a ralenti les activités, le développement vers la Lune se poursuit tout azimut.

Orbital reef © © Blue Origin
La NASA subventionne la recherche pour de futures stations privées. Crédits Blue Origin.

La Chine, acteur majeur de l'exploration spatiale

La Chine, elle, n'a pas dévié d'un iota sur ses prévisions. Un nombre record de décollages cette année (dû largement aux entreprises d'Etat, et donc aux besoins de la Chine elle-même), peu d'échecs (surtout attribuables au secteur privé) et un programme qui continue de se restructurer pour plus d'ambitions. Même si au final les progrès sont si rapides qu'ils mobilisent toutes les équipes, institutionnelles ou privées.

Pour l'Etat, outre une palanquée de satellites, 2021 était surtout marquée par les débuts progressifs de la nouvelle Station spatiale chinoise (SSC) avec son module central…. tandis qu'au sol, les équipes préparent déjà la suite, avec de nouveaux modules notamment, mais aussi des lanceurs encore plus ambitieux pour les envoyer jusqu'à la Lune. Avec une date qui aurait été avancée à 2026 pour la future fusée surpuissante capable d'y envoyer astronautes et matériel !

La Chine prépare actuellement trois missions sélènes (Chang'E 6,7 et 8), mais aussi vers un astéroïde, vers Mars, vers l'espace profond… Le domaine est en pleine expansion. Et le pays a aussi interrogé les défenses des pays occidentaux et leurs capacités, en testant cet été de nouvelles armes hybrides avec le domaine spatial, des missiles hypersoniques, mais aussi une ogive capable de parcourir pratiquement une orbite avant de s'abattre sur sa cible…

Shenzhou 12 amarrage SSC Tianhe © BACC/CNSA/CCTV
Amarrage automatisé du cargo Tianzhou-2 et du module central de la station chinoise Tianhe, en mai dernier. Crédits CNSA

La France et l'Europe, en pleine transition

En France, comme aux Etats-Unis, le spatial a changé de direction avec l'arrivée de Philippe Baptiste ! Et la période est marquée par les transitions, en particulier pour soutenir les filières futures, avec le moteur réutilisable Prometheus ou des micro-lanceurs réutilisables . Le secteur privé n'est pas en reste avec des satellites d'observation (Pléiades Neo en tête), de nouvelles constellations avec Kinéis et Unseenlabs…

Et l'Europe ? Elle est bien là. Et l'ESA accueille aussi son nouveau président, Joseph Aschbacher… tout en se préparant à une nouvelle sélection d'astronautes , après un printemps chargé et des milliers de candidatures ! Les projets tournés vers l'observation spatiale et le système solaire ont le vent en poupe, notamment le décollage d'ExoMars l'année prochaine. Reste que malgré les succès et l'émergence (à marche forcée) de nombreux acteurs privés, les acteurs européens historiques piétinent avec Ariane 6 … pour l'instant. Les institutions européennes ne sont pas en reste, et les projets de l'Union se sont joints sous la houlette d'une nouvelle « agence », l'EUSPA, qui gère la constellation de positionnement Galileo (2 nouvelles unités en 2021) et les satellites d'observation Copernicus.

Galileo © ESA
Les satellites Galileo sont devenus des poids lourds du géopositionnement, et la constellation s'est encore étendue en 2021. Crédits ESA

C'est normal en Russie…

Face à certains articles américains, il serait tentant de croire que le secteur spatial russe s'enfonce de plus en plus profondément dans la crise. Pourtant, la Russie sort d'une année prolifique avec 21 décollages de Soyouz (y compris ceux lancés depuis le Centre spatial guyanais ), tous réussis ! Les modules tant attendus, Nauka et Pritchal sont en orbite, les différentes sorties spatiales se sont bien passées, les vols touristiques ont repris de plus belle, et les travaux du futur progressent, avec le site de lancement dédié à Angara sur le cosmodrome de Vostotchnyi, ou bien les travaux sur le futur site dédié à Soyouz 5 à Baïkonour.

Néanmoins, il y a toujours autant de retards et de soucis à la fois lié au financement (particulièrement orienté sur les lanceurs mais peu performant dans le secteur des satellites), mais aussi à l'orientation future de la filière spatiale. Et les lanceurs lourds que sont Proton et Angara ont tous deux soufferts d'embarrassants problèmes en cette fin d'année.

Angara fusée russe 2021 Persei © Ministère de la défense russe
La grande fusée Angara A5 remplacera un jour Proton. Mais pour son tir de décembre 2021, son étage supérieur Persei n'a pas réussi sa mission. Crédits Ministère de la défense russe.

A l'exception d'un accord remarqué avec la Chine pour une participation à leur future base lunaire. La Russie s'est aussi attirée peu de compliments pour son test antisatellite mené en novembre dernier, qui aurait généré plusieurs milliers de débris venant s'ajouter à ceux déjà présents en orbite basse, une zone sous haute tension. La dissuasion est sauve : le test était un succès…

Les « petites nations » du spatial ne sont pas en reste

Le Japon

Le Japon a vu un nombre record de ses concitoyens en orbite cette année. Cela a peut-être joué dans la décision de mener une nouvelle campagne de sélection, qui démarre en ce mois de décembre. Une chose est certaine : avec les partenariats du pays, les occasions ne vont pas manquer. Pour le reste, ce fut une année discrète, avec (comme pour les concurrents internationaux) un retard de développement du lanceur H-3…

La Corée du Sud

La Corée du Sud a mené sa première tentative de tir orbital avec une fusée entièrement conçue dans le pays. Elle s'est soldée par un échec, mais on sait d'ores et déjà que les équipes ne vont pas baisser les bras…

KSLV II Kari fusée Corée du Sud © KARI
Décollage raté pour la fusée KSLV II. Mais il ne manquait pas grand chose... Crédits KARI

L'Inde

L'Inde a été particulièrement impactée par la crise sanitaire liée au coronavirus. Les financements sont difficiles, l'ambitieuse transition entre le secteur public et le privé pour la production d'une partie des lanceurs est un grand chantier, et les crédits sont cannibalisés pour le projet de vol spatial habité. Résultat : les satellites sont au point mort, les lanceurs ne décollent pas et le dernier décollage mené au mois d'août a abouti à un échec avec le satellite EOS-03 .

L'Iran

L'Iran a vécu une année spatiale…. particulière. En effet, elle était émaillée d'échecs, mais pour l'observateur non aguerri, il est difficile de dire combien. Prenez le vol du 29 décembre dernier : était-il réussi, comme l'annonce la télévision iranienne, ou raté, puisqu'il n'a pas atteint l'orbite et qu'il a largué trois « satellites » qui sont donc retombés au sol ? Le nombre même de tirs fait l'objet de longues discussions. Ce qui est certain, c'est que la fiabilité n'est pas (encore) au rendez-vous. Pour une nation isolée, obligée de développer son propre programme avec de très faibles moyens, la réussite même occasionnelle reste une fascinante avancée.

Vers une régulation internationale renforcée ?

L'ONU reçoit de plus en plus de demandes et de pressions pour définir et imposer un cadre légal aux super-constellations de satellites en orbite basse autour de la Terre. Les projets se multiplient et les instances peinent en effet à cadrer les entreprises, car les paramètres pris en compte sont limités (l'orbite d'opération, la fréquence utilisée… Et c'est à peu près tout). Satellites qui se « frôlent » , plaintes, campagnes de signatures, cela suffira-t-il ? Les grandes nations, Etats-Unis en tête, qui ont beaucoup à gagner avec ces projets, freinent l'adoption de nouvelles règles. Voilà qui ne sera peut-être pas résolu dans les années à venir mais va continuer d'occuper de nombreuses discussions.

Le foisonnement des initiatives privées

Et les entreprises ? Globalement, la « Space economy » s'étend. Que ce soit pour les lanceurs (un secteur encore en plein boom, même si certains annoncent une bulle) ou pour les satellitiers. Bien sûr, il faut savoir s'adapter : la mode n'est plus aux satellites en orbite géostationnaire… Même s'il faudra bien assurer la continuité de ces services, et le secteur ne manque pas d'innovations : les européens et leurs satellites reprogrammables sont sur la brèche ! Les services en orbite sont très plébiscités. Connectivité internet avec Starlink et OneWeb , imagerie optique (Pléiades NEO , Skysat…), radar, étude des signaux électromagnétiques…

OneWeb grappe satellites 2020 © OneWeb/Roscosmos
Une "grappe" de satellites OneWeb. L'entreprise réussit (plus discrètement que SpaceX) son pari d'une constellation de connectivité. Crédits Roscosmos

Les niches se multiplient et forment un paysage de plus en plus tourné vers l'utilisateur : du tourisme à l'observation, du suivi des bateaux à la photographie de volcans… en orbite en 2021, tout devient possible. Du moins, à un certain prix. Cette année fut aussi celle des SPAC, ces procédures accélérées pour que des grands noms du « NewSpace » puissent entrer en bourse. Une structure d'investissement particulière, qui a séduit un nombre impressionnant d'entreprises ! Maxar, Planet, Astra , Virgin Orbit , Rocket Lab voient désormais leur futur s'écrire dans les places des marchés.

SpaceX, l'année de tous les records

Difficile tout de même d'évoquer les entreprises sans citer celle qui devient lentement la plus incontournable, à savoir SpaceX. Par la démesure de ses investissements et levées de fonds, par sa capacité à polariser et à toucher tant des sujets relatifs au spatial (astronomie, connectivité, satellites, constellations, fusées, exploration habitée, tourisme et même installation future d'une « humanité » ailleurs …), ou par les sorties de son patron flirtant cette année avec le statut d'humain le plus riche du monde .

C'était une année de records pour SpaceX. La 100e récupération d'un étage de Falcon 9, 31 lancements orbitaux, un nombre record d'astronautes, 3 capsules habitées en opération, des contrats, le chiffre de 2 000 satellites Starlink actifs qui s'approche comme celui des 10 000 employés… Sans oublier, dans la démesure, celle du chantier titanesque du projet Starship/SuperHeavy . Ce dernier progresse lentement, très lentement (que ce soit par rapport aux projections techniques ou aux attentes liées aux autorisations de la fédération américaine de l'aviation). Mais l'échelle est sans commune mesure. SpaceX est un sujet en soi, pour le meilleur et pour le pire, et façonne en acteur majeur le secteur spatial.

Starship Superheavy lanceur complet 6 aout 2021 © SpaceX/Elon Musk
2021, c'était aussi ça. Même si celle-ci n'a pas décollé (et en fin de compte fut démontée quelques heures plus tard). Crédits SpaceX

Les autres acteurs du spatial en 2021

Le miroir déformant de SpaceX fait aussi parfois croire que parce que l'entreprise réussit sa course à l'innovation, les autres s'en tirent moins bien. Or dans le secteur des lanceurs, il y a eu de très bons exercices 2021. Arianespace en tête, avec l'ensemble des tirs réussis pour OneWeb (qui dispose à présent de presque 400 satellites de connectivité), tous les décollages depuis le Centre Spatial Guyanais réussis. Mais aussi United Launch Alliance , qui a réussi à vendre l'ensemble de ses lanceurs Atlas V restants, Virgin Orbit avec ses deux tirs cette année, ou Rocket Lab qui, malgré un raté, engrange toujours plus de contrats et de fonds tout en envisageant l'avenir avec son lanceur Neutron. Le secteur des lanceurs fourmille… Et en France aussi, avec des avancées pour Venture Orbital et Hybrid Propulsion for Space !

Bilan environnemental du secteur spatial en 2021

Enfin, et puisque nous lisons vos commentaires, comment ne pas revenir sur le bilan environnemental du secteur spatial ? En 2021 peut-être plus qu'auparavant, c'est un grand écart que réalise l'ensemble de l'industrie. Car oui, le spatial est indispensable aujourd'hui pour suivre et observer l'évolution climatique de notre planète. Il est par exemple celui qui met le mieux en valeur les augmentations globales de températures, la hausse du niveau des océans ou la perte de masse des calottes glaciaires, mais aussi d'autres phénomènes comme l'ozone, les profils de vitesse de vents ou les différentes sécheresses.

Sécheresse farwest américain Hoover 2021 © Copernicus/Sentinel Hub
Le barrage Hoover en 2021, alors que le lac Mead a atteint un niveau historiquement bas. Les satellites mesurent... Crédits Copernicus/Sentinel Hub

Et en même temps, le spatial, dans sa globalité, est loin d'être exemplaire, même si son impact global est très faible (largement inférieur à 1%). Comment pourtant ne pas se questionner lorsque des vols touristiques (fussent-ils avec des lanceurs à hydrogène) dépensent des centaines de tonnes de carburant ? Pour certains, la réponse doit venir d'une interdiction, d'une taxation supplémentaire ou d'une transition. En 2021, les comptes ne sont pas bons et les débats sont légion… Mais dans son ensemble, les acteurs du secteur spatial en sont conscients et tentent de changer. Entre nécessité, décision économique et choix techniques, cela prendra du temps.

Pour terminer, et faire le tour complet des nouveautés 2021 des entreprises comme des agences spatiales, il faudrait des pages et des pages… ou bien suivre l'actualité spatiale sur Clubic tout au long de l'année ! Et vous, qu'en avez vous retenu ?

Soyez toujours courtois dans vos commentaires.
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kanda
Merci pour cet excellent article Eric, et meilleurs vœux pour 2022
benben99
La corée a subit une humiliation avec son test raté.
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