L'ESA s'adapte et sélectionne deux entreprises pour développer des capsules cargo réutilisables

Eric Bottlaender
Par Eric Bottlaender, Spécialiste espace.
Publié le 01 juin 2024 à 13h19
La capsule réutilisable Nyx de The Exploration Company a été sélectionnée © The Exploration Company
La capsule réutilisable Nyx de The Exploration Company a été sélectionnée © The Exploration Company

Une décennie après la fin des cargos ATV, l'Agence spatiale européenne souhaite réagir au dynamisme des activités habitées en orbite basse. La première brique ? Une capsule cargo réutilisable. Après 5 mois d'étude des dossiers, The Exploration Company et Thales Alenia Space ont été sélectionnées.

Le module-laboratoire européen Columbus, les gigantesques cargos ATV, les expériences, les astronautes et leur parcours de formation : l'ESA est impliquée depuis plus de 3 décennies dans le progrès sur les vols habités. Malgré tout, depuis qu'une partie des « paiements en nature » concernant l'ISS sont transférés sur le module de service de la capsule américaine Orion, l'Europe spatiale donne l'impression d'un certain désengagement sur le sujet, au moment même où le secteur privé s'y intéresse le plus, avec l'envoi de « touristes » en missions courtes, la promesse de stations spatiales commerciales ou tout simplement la fin prévue de l'ISS.

Plusieurs nations, la France en tête, demandent depuis quelques années d'accélérer sur la thématique du vol habité. Mais les budgets de l'ESA ne sont pas compatibles avec pour le moment. L'agence a cependant trouvé une parade utile, celle de travailler sur une nouvelle génération de capsules cargos, réutilisables et adaptables, pouvant à terme évoluer en des véhicules habités. C'est dans ce cadre qu'elle a sélectionné The Exploration Company et Thales Alenia Space.

À vos marques, prêts ? Concevez !

Ce contrat est un autre petit tournant, il marque la volonté de l'ESA de tester le modèle américain de contrats de service. Pour cela, les industriels sont en compétition et sont sélectionnés pour fournir leur solution technologique (ici, des capsules cargos) dont ils restent propriétaires, mais pour lesquels l'agence est un client privilégié.

The Exploration Company et Thales Alenia Space ont ainsi remporté cette « phase 1 », pour laquelle 7 dossiers ont été déposés en novembre dernier. Ils reportent chacun 25 millions d'euros pour développer, jusqu'à 2026, tous les détails de conception de leurs véhicules respectifs. À cette date, l'ESA fera une nouvelle sélection de phase 2 pour la réalisation et la livraison de cargos vers et depuis l'ISS, avec l'objectif d'un premier vol pour 2028.

On le sait, l'ISS devrait prendre sa retraite autour de 2030, mais là encore, pas question de développer les capsules pour rien, elles seront compatibles avec les systèmes d'amarrage universels prévus sur les futures stations commerciales comme celles développées par Axiom Space, Vast ou Starlab.

Un démonstrateur pour le projet LCRS de Thales Alenia Space © TAS
Un démonstrateur pour le projet LCRS de Thales Alenia Space © TAS

L'ambition est autorisée

Le choix de l'ESA peut être décrit comme un mélange entre un industriel historique et de référence (Thales Alenia Space, TAS) et une start-up du NewSpace européen (The Exploration Company). La capsule de TAS, qui n'a pas de nom définitif pour le moment et garde l'acronyme LCRS, pour « LEO Cargo Return Service », mesure 4,5 mètres de diamètre. Elle est construite sur un modèle qui la rapproche d'Apollo et de Starliner.

La capsule Nyx de The Exploration Company, de son côté, semble visuellement plus conique. Nous pourrons voir à quoi elle ressemble grâce à différentes expériences que l'entreprise compte mener dans les mois et années à venir avec des démonstrateurs (le premier sera sous la coiffe de l'Ariane 6 inaugurale). La jeune pousse, installée à Bordeaux et près de Munich, ne s'en cache pas : Nyx est un premier pas vers un véhicule habité. De plus, son cargo, avant d'être sélectionné par l'ESA, a déjà un accord avec Axiom Space pour ravitailler sa future station indépendante.

Enfin, signalons que les 5 entreprises perdantes, au rang desquelles on retrouve les Allemands de Rocket Factory Augsburg et leur cargo Argo, ou ArianeGroup avec son concept Susie, ne sont pas définitivement sur le banc. En effet, la décision de mener l'étude complète de conception de leur côté leur appartient, pour peu qu'ils investissent les fonds de leur côté. Certains pourraient en profiter pour revenir dans la compétition lorsque l'ESA fera son choix concernant la phase 2 de cet ambitieux projet européen, qui pourrait aboutir à un résultat d'envergure pour la prochaine décennie.

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Décryptage

Source : ESA

Par Eric Bottlaender
Spécialiste espace

Je suis un "space writer" ! Ingénieur et spécialisé espace, j'écris et je partage ma passion de l'exploration spatiale depuis 2014 (articles, presse papier, CNES, bouquins). N'hésitez pas à me poser vos questions !

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Anne-Onyman

Merci pour cet article :slight_smile:
Moi je trouve que ça fait plaisir ces nouvelles en provenance de l’ESA. Ce n’est certe qu’une brique initiale, mais avoir nos propres cargos c’est un bon début !

promeneur001

L’ESA (son sous-traitant) a déjà construit des cargos. Elle a la compétence. Cette compétence est prouvée après le succès de ces missions cargos.

Est-il judicieux de ne pas réutiliser cette compétence et de faire appel à un nouveau sous-traitant qui lui n’a pas prouvé sa compétence ?

N’aurait-il pas été plus judicieux de faire un appel d’offre pour les parachutes et le bouclier thermique et recourir à la même entreprise qui a construit les ATV ? Celle-ci aurait été le maître d’œuvre du projet.

ebottlaender

C’est une question valable, mais malheureusement ça n’aurait pas été possible, et pour plusieurs raisons. D’abord parce que les cargos ATV n’étaient pas du tout prévus pour ça, c’était des énormes véhicules pour lesquels rien n’était conçu pour revenir dans l’atmosphère. On ne peut pas faire un véhicule réutilisable « juste » en lui ajoutant parachute et bouclier. Ensuite, les ATV c’est terminé depuis 10 ans côté production, et les équipes, les machines, même l’entreprise (Airbus DS) sont passés à autre chose, l’ATV a servi de base au module de service de la capsule Orion qui a pris sa place en prod. Enfin, dans son modèle de contrats, l’ESA cherchera à faire moins cher, car l’ATV qui était très pratique coûtait quand même plus de 300 millions par vol.

Enfin, si je peux me permettre, l’un des 2 sélectionnés est une référence du domaine (Thales) qui a largement prouvé sa compétence pour des cargos, ils produisent la partie pressurisé des Cygnus, des modules de stations spatiales etc.

philouze

Dommage pour susie, le concept semblait très versatile, et réutilisable

promeneur001

Je n’ai pas parlé d’adapter un cargo mais de réutiliser les compétences

ebottlaender

Certes, mais ce n’est pas un jeu vidéo. On ne débloque pas « cargo vers l’ISS » comme un badge. Ces compétences, ce sont des machines chez le maitre d’oeuvre et ses sous traitants (qui ne sont plus là ou qui ont changé car production stoppée), des emplois qui ont changé en 15 ans avec des équipes qui ne sont pas restées figées et une technologie qui, comme je vous l’ai écrit, n’est pas celle qui est recherchée.
Là ou je vous rejoins c’est que l’idée n’est pas de réinventer la roue, mais ce n’est pas le but de l’ESA, l’agence est aussi là pour accompagner TEC et TAS, même si ces deux-là et en particulier Thales ont déjà du bagage.