Régis SALEUR, SEEFT Ventures : "il faut vraiment se méfier des effets de mode"

Jérôme Bouteiller
11 décembre 2002 à 00h00
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JB - Monsieur Régis SALEUR, bonjour. En quelques mots, pourriez vous présenter votre parcours et votre entreprise, SEEFT Ventures ?

RS - Bonjour. Je programme depuis 1980, j'ai fait l'Ecole Centrale puis je suis devenu chef de projet informatique dans une grande compagnie d'assurance. J'ai ensuite rejoint SOCS, une "start-up" dont je suis devenu assez vite le directeur marketing, et qui développait des logiciels pour le secteur de l'assurance et qui disposait à la fois d'une bonne connaissance des besoins de ses clients et une grande maîtrise technologique avec la technologie objet, le client serveur ou encore l'interface graphique, alors que nos concurrents étaient encore dans les grands systèmes .

Après le rachat début 1996 de Socs par CSC, une société américaine, et une courte expérience dans le conseil, j'ai décidé de rejoindre mon ancien patron, Jean-Michel RENCK, avec lequel nous avons décidé de travailler dans le domaine de l'investissement en créant officiellement le 30 juin 1999 SEEFT Ventures, un fonds spécialisé dans l'amorçage (SEEd) et le logiciel (soFTware). Composée de Jean-Michel RENCK, François POIRIER et moi-même, la philosophie de SEEFT Ventures est de réunir le meilleur du monde des business angels -véritable connaissance opérationnelle du métier, organisation très légère- et du capital risque avec un vrai fonds d'investissement de 23 millions d'euros. Ce fonds est principalement issu de capitaux privés et de fonds publics français et européens.

JB - Certains fonds d'investissement doivent rendre l'argent à leurs créanciers. Quelles sont vos relations avec vos propres investisseurs ?

RS - Nous n'avons pas de problème de ce type avec nos 'Limited Partners' car notre fonds est modeste. Cette situation est d'ailleurs très exceptionnelle et il ne faut pas la généraliser. Ce type de situation existe au sein de fonds qui avaient levé des sommes d'argent disproportionnées alors que le marché commençait déjà à se retourner.

JB - Quelles sont les performances financières de SEEFT Ventures ?

RS - Comme la totalité des fonds, nous sommes un petit peu en dessous de zéro, aux alentours de -10%. Nous ne sommes pas particulièrement fiers de ce résultat mais si nos investisseurs avaient investi sur le nouveau marché au cours de la même période, ils auraient perdu 60% de leur mise. De plus, SEEFT Ventures est un fonds d'amorçage et notre performance doit être évaluée sur un cycle complet d'environ 5 ou 6 ans, comme nous le précisent nos propres investisseurs institutionnels. Nos participations ont traversé une période de R&D, puis de commercialisation, en pleine crise des télécoms et de l'informatique. Notre objectif est de rendre plus d'argent à nos investisseurs que ce qu'ils nous ont apporté mais nous n'avons pas d'objectif chiffré en terme de TRI ou de délai de récupération...

JB - Le secteur des technologies de l'information est en crise. Faut-il chercher des coupables ou est-ce le corollaire naturel de toute période d'innovation et d'investissement spéculatif ?

RS - Si l'on cherche un coupable, c'est peut-être la rapidité de l'information qui amplifie les phénomènes de mode et accentue les bulles ou les crises. Tout le monde était à l'affût de l'idée qui allait faire décoller le marché et dès que quelque chose commençait à marcher, tout le monde voulait sa part du gâteau. Quand l'ensemble de la population et des médias a le regard focalisé sur un seul phénomène, le bon sens ne résiste pas.

JB - Pensez vous que des institutions comme la COB a joué leur rôle en permettant à des sociétés comme LibertySurf de s'introduire en bourse aussi vite ?

RS - De manière générale, la COB a fait son boulot en avertissant les investisseurs sur le caractère risqué de ce type de sociétés et elle n'a laissé s'introduire en bourse que des sociétés pour lesquelles il y avait véritablement une demande de la part du marché. SEEFT Ventures n'a pas réussi à introduire de participation en bourse si ce n'est au marché libre où la COB n'intervient pas.

JB - Comment se porte votre portefeuille ?

RS - SEEFT Ventures a réalisé environ 20 investissements au total. En valeur, la moitié de nos investissements ont été faits dans le logiciel, un quart dans le domaine de l'internet et le dernier quart dans des sociétés de service. En 2002, nous n'avons fait qu'un seul dossier et nous cherchons désormais essentiellement à épauler nos participations, quitte à délaisser les autres projets. C'est un cycle assez classique.

JB - Vous pouvez donc vous transformer en banque d'affaires et mener des opérations de fusion-acquisition ?

RS - Ce n'est pas une transformation, c'est le même métier. Dès qu'on investit, on doit se poser la question de la sortie. La vraie différence avec une banque d'affaires, c'est que notre intérêt sera sur la plus value et non sur les commissions lors de la transaction.

JB - Que pensez vous des fonds d'investissement qui parlent de diversification dans les nanotechnologies ou les biotechnologies ? Est-ce un discours crédible ?

RS - Je n'ai pas d'avis très précis sur les nanotechnologies ou les biotechnologies car ce n'est pas mon domaine. Par contre, avant de changer de secteur, il faut peut-être se demander si tout a été fait dans le secteur des technologies de l'information ce qui est, à mon avis, loin d'être le cas. Beaucoup d'investisseurs ont vécu sur des préjugés et des dogmes, souvent issus du modèle américain (investissement dans des sociétés avec un brevet, première arrivées sur leur marché, etc...). Quand on vient du terrain, on est beaucoup plus pragmatique et on prend l'argent partout où on le trouve : dans l'applicatif, dans le service ou dans la technologie. Après le BtoC, le BtoB ou le WAP, il faut vraiment se méfier des effets de mode.

JB - Il y a donc encore des dossiers intéressants dans les NTIC ?

RS - Oui... mais beaucoup moins. La crise a détourné de l'internet les meilleures équipes qui préfèrent rester au chaud en attendant la reprise. Nous avons cinq fois moins de dossiers qu'à la grande époque où cela faisait même mauvais genre, de ne pas avoir de projet de "start-up". Aujourd'hui, nous continuons de regarder des dossiers de sociétés qui ont démarré le couteau entre les dents et qui n'ont pas eu besoin de lever 3 millions d'euros pour embaucher le premier salarié.

JB - Le gouvernement Raffarin a annoncé des mesures favorables au secteur des NTIC. Qu'en pensez vous ?

RS - C'est un premier pas mais c'est encore insuffisant. En matière d'investissement, il existe des capitaux très importants entre les mains de personnes physiques ou de familles. Le problème c'est que ces capitaux sont sortis de nos frontières en raison d'une législation inadaptée (en particulier l'ISF) et qu'il faudrait trouver un moyen de les rapatrier en France. Quand un investisseur privé décide d'investir 1 million d'euros dans une start-up, cet argent doit être considéré comme virtuellement perdu et être déduit de l'assiette de l'ISF. C'est le coeur du problème et on n'arrangera rien en permettant à "monsieur tout le monde" d'investir 20.000 EURuros dans un FCPI.

JB - Pensez-vous que la France a une "culture" technologique ? Malgré quelques success story, la France n'a pas pris conscience de la révolution du software dans les 80's. Est-ce un handicap ?

RS - La France ne peut pas être premier de la classe dans tous les domaines et il est plus pertinent de comparer les Etats-Unis avec l'Europe. Les Français peuvent réussir dans le domaine de l'applicatif mais ils pourront difficilement vendre à des Microsoft, ou Oracle car il faut précisément être américain pour cela.

La culture "technologique" existe en France et nous comptons de nombreux ingénieurs qui savent programmer ou vendre. Nous avons connu de nombreuses success-stories avec des sociétés qui se sont vendues entre 100 et 500 MF même si aucune d'entre elles n'a connu le succès d'un Microsoft ou d'un .

Sur le plan "culturel", nous devons effectivement changer les mentalités. Nous sommes aujourd'hui dans un monde assez sécuritaire où l'idéal des parents est de voir leur rejeton rejoindre un poste confortable dans une grande entreprise. Nous devons au contraire enseigner l'esprit d'initiative dès le plus jeune âge.
La bulle spéculative autour des start-up aura en tout cas au moins permis de faire un pas dans cette direction !

JB - Monsieur Saleur, je vous remercie.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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