Frédéric Bardeau : Simplon.co, "une école de la deuxième chance du numérique" (Interview)

07 février 2020 à 11h30
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L'école a formé, en l'espace de quelques années, plusieurs milliers d'étudiants aux métiers du numérique, parmi lesquels celui de développeur. Clubic a interviewé son président.

Labellisée French Tech, Simplon.co est une entreprise à vocation sociale qui prend la forme d'une école proposant des formations au codage, et plus largement aux métiers techniques du numérique. La start-up, née en 2013 et basée à Montreuil, offre une véritable chance de retour à l'emploi à des chômeurs, diplômés ou non, ainsi qu'à des personnes en reconversion. Déployée dans le monde entier désormais grâce à de nombreuses « fabriques », Simplon.co est devenue, en l'espace de quelques années, un modèle d'intégration.


Frédéric Bardeau, l'un des quatre cofondateurs et président de Simplon.co, a répondu à nos questions au Centquatre-Paris, dans le cadre de la cinquième édition de la Maddy Keynote, le 31 janvier 2020. Interview.

Frédéric Bardeau Simplon.co.jpg
Frédéric Bardeau (© Alexandre Boero pour Clubic)

Simplon.co : présentation de l'entreprise à vocation sociale

Clubic : Frédéric, pouvez-vous nous raconter comme est née cette honorable start-up qu'est Simplon.co ?

Frédéric Bardeau : Dans la petite bande qui est à l'origine de Simplon, nous étions tous des geeks, passionnés de numérique. Nous avons vu arriver, en 2010, le phénomène bootcamps, ces centres de formation qui ont fleuri dans la Silicon Valley et qui formaient en quelques semaines des débutants aux métiers de développeur. L'inspiration est venue de là, et nous n'étions pas les seuls puisqu'au même moment, au milieu de l'année 2013, l'école 42, Le Wagon et Simplon ont fait leur apparition.

On va insister sur le fait que l'école est gratuite.

La grosse différence avec les centres américains, c'est le fait que le format est plus long, car nous ne visons pas les mêmes gens que les bootcamps, qui sont sans diplôme ou qui ont connu des accidents de vie. C'est effectivement gratuit, il faut savoir qu'à l'époque où les bootcamps sont apparus aux États-Unis, le prix de la formation oscillait entre 15 000 et 20 000 dollars, pour quelques semaines. Ce qui reste le cas, par exemple, du Wagon, dont le niveau est élevé mais le prix aussi. Les deux acteurs à pousser à la gratuité sont 42 et Simplon.

« Il a fallu deux ans pour trouver le vrai modèle économique »


Le fait que l'école soit gratuite vous a poussé à trouver un certain modèle économique. Quel est-il ?

Nous avons beaucoup galéré pour le trouver, puisque rien n'est gratuit dans la vie. Pour monter les formations, il faut payer des formateurs, les locaux etc. Nous ne venions pas du monde de la formation professionnelle, donc il a fallu deux ans pour trouver le vrai modèle économique d'un organisme de formation. Nous avons cherché des subventions, du mécénat et cherché à vendre des prestations comme des ateliers pour les enfants, pour les cadres, pour les Comex. Au final, nous avons trouvé le modèle économique qui est basé, en France, sur Pôle emploi et les régions, qui nous paient. Mais aussi sur un dispositif, le GIP Grande École du numérique. À l'étranger, c'est plutôt la philanthropie et les entreprises qui nous paient.

Il est intéressant de parler de Pôle emploi, car justement, Simplon.co est un lieu dédié, en partie, à la reconversion professionnelle.

Nous avons effectivement beaucoup de demandeurs d'emploi, qui sont soit des gens qui ont quitté le système scolaire et n'ont jamais travaillé, soit des gens qui ont travaillé mais qui ont perdu leur job ou sont en reconversion.

« C'est une vraie entreprise sociale »


Simplon est donc, dans sa structure, une entreprise, mais à vocation sociale...

C'est certain. Nous avons un agrément de l'État, "Entreprise solidaire d'utilité sociale" (ESUS), qui fixe un écart de salaire maximum de 1 à 7, qui nous empêche d'être coté et de faire de dividendes. C'est une vraie entreprise sociale, effectivement.


Est-ce que cet aspect d'utilité sociale de votre société peut être un obstacle par moment ?

Ça sanctuarise les valeurs du projet, ce qui était une volonté. Après, des choses nous freinent dans ce format-là, comme l'empêchement d'accéder à certains types de capital-risque ou le fait de vendre des prestations très chères.

En revanche, notre activité nous a ouvert tout un champ de financements qui n'est réservé qu'à ces entreprises sociales.

Qui sont les « Simplonien·ne·s » ?

Le profil type d'un "Simplonien" est plutôt celui d'une personne jeune ?

Il y a plein de diversité. Mais si nous prenons les grosses masses, 60 % de nos membres ont moins de 25 ans. Il y a également 38 % de femmes. 60 % des gens ont le niveau bac ou sont en-dessous. Il y a des variations selon les territoires, évidemment. Dans les zones rurales ou les Outre-mer, nous avons plus de reconversions et de seniors. À l'étranger, ça peut être complètement différent. En Afrique ou au Moyen-Orient, nous avons plutôt des gens diplômés mais qui ne sont pas employables, parce que formés dans de belles universités mais sans justifier d'expériences.

« 60 % de nos membres ont moins de 25 ans. Il n'y a pas de cours ni de théorie, mais des projets »


Pour rebondir sur les questions précédentes, il est bon de préciser que l'école Simplon.co est ouverte aux débutants.

Absolument. Notre école n'impose aucun prérequis, si ce n'est de la motivation. Nous avons vu qu'il est possible de retrouver un état d'esprit de développeur chez plein de gens différents, et cela n'est pas lié au diplôme, ni à l'âge, ni au sexe. Nous sommes un peu une école de la deuxième chance du numérique.

À partir du moment où on peut retrouver des étudiants de niveaux différents à l'entrée, comment les répartissez-vous et comment fonctionnent les formateurs ?

Le premier métier de Simplon n'est pas de former, mais de sourcer, c'est-à-dire de trouver les gens. Il y a une grosse bataille pour aller les chercher dans les quartiers, dans les zones rurales, les convaincre qu'ils sont capables de se lancer dans le développement web. Il y a des entretiens de sélection, des tests techniques. Puis les étudiants débutent leur formation pour six ou sept mois, via de la pédagogie active. Il n'y a pas de cours ni de théorie. Il n'y a que des projets. Les formateurs ne sont pas des professeurs mais des professionnels du numérique qui arrêtent de travailler pour transmettre leurs compétences dans le monde du travail. À la fin, il y a un examen, une certification, puis l'école délivre un diplôme officiel, reconnu par l'État. Nous alternons les projets techniques, la prise de parole, la confiance, et les codes de l'entreprise. Dans une promo idéale, on peut retrouver des jeunes, des vieux, des diplômés, des non-diplômés, des femmes, des hommes etc. Il y a des groupes construits en fonction des niveaux, qui travaillent sur les projets pour essayer de monter tout le monde au même niveau.

« L'école n'impose aucun prérequis, si ce n'est de la motivation »


Comment convaincre les formateurs de rejoindre une entreprise qui a une vocation sociale plutôt que de rejoindre une agence ou une entreprise qui leur proposera une rémunération plus attractive ?

Nous sommes toujours à la recherche de formateurs, de professionnels du numérique. Le premier problème que nous avons, c'est le modèle économique. Le second, c'est d'attirer ces talents. Nous y arrivons, car ceux qui nous rejoignent sont intéressés par le côté social. La plupart des gens vraiment passionnés par les technologies ont appris au contact de plein de gens et ont envie de transmettre, de rendre. Il faut qu'ils puissent jongler entre leur rôle de formateur et leur activité de freelance par exemple. Donc si il y a des passionnés de numérique qui ont envie de transmettre, nous pouvons les accueillir, les former tout en maintenant leur(s) activité(s).

Simplon.co-logo.jpg

Simplon.co rime avec « international » et « retour à l'emploi »

Simplon.co a la particularité d'avoir ouvert de nombreuses "fabriques" partout dans le monde et de jouir d'une présence à l'international.

Dès 2015, nous avons commencé à faire des tests à l'étranger, en Afrique du Sud ou en Roumanie par exemple. Ensuite, le développement international s'est accéléré, et nous sommes désormais présents dans 23 pays, avec 110 centres de formation. Bientôt, nous formerons plus de gens à l'étranger qu'en France. Lorsque nous avons fait un appel à candidatures au Gabon, où nous avons ouvert il y a peu, nous avions enregistré 10 000 candidats et fait passer 1 500 entretiens, pour 100 places. Nous sommes présents en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient, en Inde, allons ouvrir en Australie avec des aborigènes, et pensons nous déployer aux États-Unis, au Canada.

Cette expansion mondiale est toujours basée sur le même modèle : la gratuité, à destination de personnes défavorisées. Il y a toujours au moins 30 ou 40 % de femmes.

« À la fin, il y a un examen, puis l'école délivre un diplôme officiel, reconnu par l'État »


Du coup, combien de Simplonien·ne·s totalisez-vous depuis le début ?

Simplon a formé 7 230 étudiants depuis 2013. Nous tournons entre 2 000 et 3 000 nouveaux élèves par an désormais.

Concernant le taux de retour à l'emploi pour le domaine dans lequel les étudiants sont formés, sur quelle base est-on ?

Il y a une donnée que nous appelons le "taux de sortie positive", qui correspond en gros à reprendre un travail ou des études dans le secteur dans lequel nous avons formé les élèves. Ce taux atteint les 75 %, ce qui est énorme. Sur les emplois, cette donnée grimpe à 60 %.

Le seul hic est que les entreprises considèrent encore que nos profils sont "risqués" par rapport à un ingénieur ou une ingénieure.


Est-ce que cette appréhension du monde professionnel évolue positivement ces dernières années ? Si l'on prend l'exemple de la ville de Montreuil, où Simplon.co est basée, on se rend compte que le taux de chômage est en baisse constante depuis plusieurs années.

Les entreprises jouent de plus en plus. Elles se rendent compte que les étudiants sont des ressources rares. Et elles ont du mal à fidéliser les ingénieurs, alors que des profils de techniciens comme les nôtres restent plus longtemps, sont davantage motivés et n'ont pas envie, au bout de six mois de code, d'être chef de projet ou ingénieur d'affaires. Et les entreprises se rendent aussi compte que plus il y a de gens différents dans une équipe, plus elle est résiliente et performante, et fidèle.

« Les formateurs qui nous rejoignent sont intéressés par le côté social »


Parmi les différences avec l'école 42, il y a celle qui touche au modèle économique, puisque cette dernière est financée par un certain Xavier Niel...

...Je ne suis pas milliardaire, c'est une grosse différence. Mais ils font un super boulot, nous ne sommes pas en position de concurrence. Au Maroc, par exemple, l'opérateur qui nous a déployé a aussi déployé 42 et n'a pas choisi entre les deux. On se voit assez régulièrement avec l'équipe pédagogique, la nouvelle patronne de 42, Sophie Viger et son directeur général.

Ce que nous avons en commun, c'est la gratuité, le fait de mettre des profils différents dans la tech. Là où c'est différent, c'est que nous avons des formateurs, eux non. Nous sommes inclusifs, eux plus élitistes. Quand vous avez fini 42, après deux ans ou deux ans et demi de formation, vous êtes polytechnicien de l'informatique et de la tech, alors que nous, nous formons des développeurs. Le niveau n'est pas le même, mais il faut de tout dans le numérique : des gens de 42, et des gens de Simplon.

Simplon a également sa propre activité de production numérique, Simplon prod, qui accompagne notamment les associations, collectivités ou entreprises. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Quand on recherchait notre modèle économique, on cherchait ce que l'on pouvait vendre. La première idée fut que les étudiants, pendant leur formation, fassent des sites web que l'on vend ensuite. Ce fut un échec monumental puisqu'ils sont là pour apprendre, pas pour produire. Les premiers clients étaient très mécontents.

Ensuite, on a eu l'idée de les embaucher dans une petite société de services en ingénierie informatique (SSII), en 2015, où ils continuent de se former en travaillant sur des prestations que l'on facture et qui alimentent le modèle économique. Et ça, c'est Simplon prod. Plus de 80 simploniens et simploniennes sont passés par la prod. 80 % des clients de la SSII sont des entreprises de l'économie sociale et solidaire ainsi que des ONG.

« Nous sommes présents dans 23 pays, avec 110 centres »


Vous avez le label French Tech. On imagine que c'est important ?

Nous avons un pied dans chaque camp. Un pied dans le monde de l'économie sociale et solidaire, et un autre dans la tech. En ce moment, je participe beaucoup à un programme de la French Tech qui s'appelle French Tech Tremplin, qui permet d'augmenter le nombre de personnes issues des quartiers défavorisés comme entrepreneurs de la tech. Nous avons une tech déjà un peu inclusive, mais il faut qu'elle aille plus loin. Il faut à la fois avoir des licornes, et à la fois des Simplon.

L'un des sujets de votre intervention, ici à la Maddy Keynote, concernait l'innovation, et la façon dont elle pourrait endiguer la pauvreté à l'échelle des territoires ? Est-ce utopiste ou une potentielle réalité ?

Le numérique est un levier pour faire des choses, mais il accentue aussi le problème. Il accentue les fractures géographiques, ce qui entraîne une forme d'exclusion numérique. 13 millions de Français aujourd'hui sont éloignés du numérique. L'impact écologique du numérique est assez préoccupant, puisqu'il pollue plus que les avions, ce que peu de gens savent.
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