Sophie Viger (école 42) : "Nous avons besoin de plus de role models féminins dans la tech"

Alexandre Boero Contributeur
26 mai 2019 à 18h30
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Sophie Viger - École 42
Sophie Viger, directrice de l'école 42, à Monaco le 20 mai 2019 (Crédits : Alexandre Boero pour Clubic.com)

Arrivée seulement en novembre dernier à la tête de l'établissement, Sophie Viger participe grandement à renforcer l'accessibilité de l'école, notamment pour les femmes, encore trop peu représentées dans le monde de la tech.

On peut dire que Sophie Viger bouscule les codes. La Directrice de 42, école fondée en 2013 par Xavier Niel et Nicolas Sadirac qui délivre la première formation en informatique entièrement gratuite, ouverte à toutes et à tous sans condition de diplôme et accessible dès 18 ans, se félicite de la fin de la limite d'âge imposée autrefois et de l'inclusion croissante des profils féminins sur les bancs de l'école. Clubic est allé à la rencontre de Sophie Viger lors du salon Ready For IT à Monaco, dont la première édition avait lieu du 20 au 22 mai.


Interview de Sophie Viger, directrice de l'école 42

Clubic - 42 a mis fin à la limite d'âge à l'entrée, qui était de 30 ans auparavant. C'est un projet qui vous tenait à cœur...

Sophie Viger - Oui. Avant cela, c'était limité de 18 à 30 ans. Il est difficile de s'engager pendant 3 ans, durée moyenne de l'enseignement, lorsque l'on dépasse les 30 ans. Finalement, ce n'est pas impossible, et puis surtout, nous disposons d'un système pédagogique qui fait qu'outre la Piscine, qui est d'une durée de 4 semaines intensives, la formation est adaptée. Certains vont être brillants, doués, et avaler ce parcours de trois ans en un an et demi. D'autres, du fait de leur situation familiale, un enfant en bas âge dont il faudrait s'occuper, un travail à mi-temps pour pouvoir s'en sortir pendant ce temps-là, des parents qu'il faut accompagner ou une passion à côté, se voient proposer un enseignement possible et suffisant pour atteindre un niveau d'excellence.

Ensuite, il y avait une question de principe. Nous sommes ouverts à toutes et à tous, donc il n'y a pas de raison à poser une limite à 30 ans. Nous sommes dans un monde qui évolue et qui n'est plus classique. Aujourd'hui, on ne va pas suivre des études et travailler dans un même domaine toute sa vie durant. Il faut rester ouvert aux reconversions, surtout lorsque nous sommes dans un pays où le manque de talents est réel. Ces talents, il faut aller les chercher le plus loin possible.

Puis il y avait une question liée à la mixité, et nous ne nous sommes pas trompés. On se doutait bien qu'il y avait un réservoir de femmes sur la tranche 30-40 ans. Pour les hommes, le code est une option, c'est possible dès le plus jeune âge. Quand vous êtes une petite fille, surtout sur les 30 dernières années, c'est une autre paire de manches. La plupart du temps, les filles ne s'orientent pas vers ces métiers-là. Aujourd'hui, elles vont être plus sensibilisées au code. Plus tard, elles vont s'apercevoir que c'est une opportunité et qu'elles souhaiteraient s'orienter vers ces métiers.

« En 5 mois, nous sommes passés de 15 à 26% de femmes à l'école »


Sur les premières semaines depuis la fin de la limite d'âge, nous avons 60% de femmes qui candidatent sur la tranche 30-35 ans, et 70% sur la tranche 35-40.

Nous changeons cette image de 42, qui possède une image très geek, très masculine, à l'image de la tech d'aujourd'hui. Il est important que l'école s'ouvre à tous.

Vous qui êtes une femme, la première directrice de l'école 42, avez-vous senti un regard différent au sein de l'établissement ? Comment vous perçoivent les autres ?

On me perçoit bien, je crois (rires). J'ai été très bien accueillie, tout s'est très bien passé, à la fois auprès de mes équipes et auprès des étudiants. Mais ça a certainement donné une impulsion qui a pu permettre d'attirer des femmes dans les locaux, déjà... Je veux leur faire comprendre qu'elles sont légitimes, qu'elles ont leur place ici.

En 5 ans, 42 était passée de 7 à 15% de femmes. En 5 mois, nous sommes passés de 15 à 26%.

École 42 est donc au-dessus de la moyenne française, qui est à 16% de femmes dans la tech. De manière générale, comment peut-on inverser cette tendance défavorable pour les femmes ?

C'est très compliqué, parce que plusieurs choses se jouent simultanément. Le fait que les femmes ne s'orientent pas vers ces métiers-là par exemple. Il y a aussi un engouement énorme. Les métiers de la tech et de l'informatique recrutent énormément, paient bien et proposent des activités pérennes avec de belles carrières. Comme les hommes y entrent facilement, nous avons une accélération et de plus en plus d'hommes entrent dans ces métiers-là. Pour rattraper le retard, c'est difficile.

C'est pour cela qu'il faut des actions multiples qui soient menées par de nombreux d'acteurs. J'ai notamment quelques propositions à faire à notre ministre pour insérer le code à l'école de manière plus large et plus massive, sans que cela ne lui coûte un euro.

« Nous construirons un monde meilleur avec plus de pluralisme »


Pour vous, d'où vient le fait que les femmes ne soient pas présentes, ou du moins trop peu présentes dans le code ?

Il y a déjà moins de femmes dans les sciences, alors qu'elles sont nombreuses en terminale S. De nombreuses femmes ont eu un rôle important dans l'histoire, mais ce n'est pas assez mis en avant. Quand on est une petite fille où l'on grandit dans un monde où tous les experts, les scientifiques ne sont que des hommes, c'est un peu difficile de se projeter.

À côté de cela, on vous demande de faire des choix d'orientation de carrière à l'adolescence qui, à un moment où on est encore plus sensible aux stéréotypes, nous poussent à faire des choix qui vont se conformer aux représentations sociales qui nous entourent. Il faudrait davantage de « role models ». Et puis vous le savez certainement, dans l'informatique, les années 80 ont véritablement été la bascule. Des courbes sont marquantes, puisque ce fut l'avènement de l'ordinateur individuel, il y avait des femmes en informatique, mais l'ordinateur individuel était vu comme un gadget donné par les familles plutôt aisées à leurs garçons. J'en suis le pur produit, puisque mes parents ont offert un ZX81 à mes frères lorsque j'avais 8 ans. Il faut donc des actions, principalement à l'école.

La question est importante pour nous tous, pour les femmes et pour les hommes, car nous construirons un monde meilleur avec plus de pluralisme et de diversité.

« Nous sommes en train de travailler sur la création d'un réseau »


On recense 3 800 étudiants à école 42, et quelque 800 à Fremont aux États-Unis, dans la Silicon Valley. Est-ce que vous ambitionnez de vous développer ailleurs ?

(Rires) Vous êtes un peu en avance... En fait, des écoles ont été créées sur le même modèle que 42, comme le 21 à Moscou, le 19 en Belgique, le 101 à Lyon, le 1337 au Maroc avec un deuxième site qui va être créé, il y a aussi UNIT Factory en Ukraine etc. Donc nous sommes en train de travailler à harmoniser l'ensemble de ces écoles, et de travailler sur la création d'un réseau.

L'idée est donc de réunir toutes les écoles du genre ?

Avoir des campus partenaires, effectivement. Et nous sommes par ailleurs très sollicités. Nous avons conscience que la plupart des pays ont un manque de talents, pays qui ont besoin de « main d'oeuvre », même si le terme n'est pas très joli, et de pouvoir former avec de fortes compétences toute une population qui, en plus, est une population qui n'aurait pas nécessairement sa place dans le système traditionnel. Nous sommes sollicités par de nombreux pays pour pouvoir créer des campus 42.

Il y a une autre originalité issue de 42, c'est la gamification de la progression des étudiants au sein de l'école, avec de l'expérience reçue au lieu des notes...

C'est l'un des leviers, effectivement. C'est ludique et en même temps, ça ne parle pas forcément qu'aux joueurs. Le principe de la gamification parle à tout le monde. Le « peer-correcting » est aussi très intéressant, le fait de pouvoir corriger les autres et d'être corrigé. L'une des situations les plus extraordinaires étant de devoir corriger quelqu'un qui a beaucoup mieux compris l'exercice que vous. D'un point de vue pédagogique, ça permet de progresser énormément.

« Nous nous sommes mis en conformité avec la CNIL sur la question de la vidéosurveillance »


Pouvez-nous nous parler du fameux passage de la « Piscine » de 42 ?

Souvent, cela peut paraître barbare, mais ça ne l'est pas. En revanche, il y a quelque chose de vrai, c'est que c'est intense. Si vous saviez le nombre de mails que l'on reçoit à la fin d'une piscine de candidats qui espèrent de tout cœur pouvoir rejoindre 42 et qui nous disent avoir vécu une expérience de vie exceptionnelle en apprenant plus en un mois de piscine qu'en deux années de BTS dév.

Nous ne gardons qu'un tiers des candidats, ce qui crée une compétition assez forte, pour laquelle on pourrait s'imaginer un peu une guerre entre les participants. Mais en fait, il y a une solidarité, une coopération qui se créent immédiatement, dès le début. C'est une période intense où il se passe quelque chose entre les personnes qui participent. Je pense que ça apprend vraiment quelque chose sur soi-même, car les candidats sont placés - contrairement à l'école - dans une situation où tout va dépendre d'eux, et ça les grandit.

En octobre dernier, l'association a été épinglée par la CNIL, qui l'accusait de vidéosurveillance excessive, avec des caméras qui filmaient en permanence. Où en est-on aujourd'hui ?

Tout est rentré dans l'ordre. Il me paraît essentiel de dire que ceux qui ont été le plus choqués, ce sont les étudiants de 42, car ces caméras étaient accessibles à tous, tout le temps. Cela permettait d'assurer une sorte de sécurité gérée par tout le monde, et ça fonctionnait très bien. Je comprends qu'il y ait des lois, et que l'on s'y conforme. Mal utilisé, un système pareil peut faire peur, donc nous nous sommes absolument mis en conformité avec la CNIL et avons rendu notre dossier dans les temps.

Nous sommes aussi en train de travailler à transmettre les notions du RGPD à l'intérieur des projets réalisés par nos étudiants, car c'est très important pour nous de les responsabiliser à la manipulation des données personnelles. Il est important de savoir quel est l'impact de leurs activités.

« L'ambition de devenir la plus grande école de codeuses et codeurs gratuite au monde »


Le mois dernier, Médiapart dévoilait ce qui aurait prétendument poussé Nicolas Sadirac, ancien directeur historique de 42, vers la sortie, avec des questions notamment de détournements, de harcèlement, et d'exhibitionnisme. L'affaire a-t-elle eu des conséquences néfastes sur l'école et sur sa réputation ?

Absolument aucune. Je tiens à dire que Nicolas Sadirac a fait 42, et qu'il en a fait un outil qui a accompagné des milliers de personnes vers l'emploi.

Une ultime question avant de terminer cet entretien : avez-vous des objectifs personnels à accomplir pour 42 à court terme ?

Bien entendu. Mon objectif était d'ouvrir le spectre le plus large possible, d'essayer de convaincre des personnes qui ne pensent pas pouvoir coder, comme des personnes issues de foyers plus modestes qui s'imaginaient que c'était quelque chose d'inaccessible ; ou bien des femmes, d'ouvrir et d'apporter un niveau d'excellence et de labelliser un petit peu la formation, c'est-à-dire de nous assurer vraiment qu'à partir d'un certain niveau, un ensemble de notions et de compétences seront sues chez la personne qui atteint ce niveau, de manière à ce que les entreprises puissent y aller les yeux fermés.

Peut-être pourrait-on augmenter encore le niveau d'excellence en ouvrant l'école de manière plus large. J'aimerais avoir 30% de femmes cet été, mais je pense que d'ici 2 ou 3 ans, nous aurons atteint un résultat honorable, j'aimerais vraiment arriver quasiment à la parité au sein de l'établissement. Puis enfin travailler sur l'harmonisation d'écoles avec l'objectif de devenir la plus grande école de codeuses et codeurs gratuite au monde.
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