Arnaud Montebourg : "Les GAFA sont des animaux nuisibles, et nous sommes colonisés par eux" (Interview)

31 janvier 2020 à 11h45
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L'ancien ministre, aujourd'hui reconverti en entrepreneur, réagit en exclusivité pour Clubic aux sujets brûlants des technologies du numérique.

Arnaud Montebourg a roulé sa bosse. L'ancien ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique de 2012 à 2014, est rompu à l'exercice de l'interview. Décontracté mais concentré, voici qu'il se présente devant nous dans le costume de l'entrepreneur, lui qui a fondé la marque Bleu Blanc Ruche en 2018, fidèle à ses convictions.

C'est au Centquatre-Paris que Clubic est allé à la rencontre d'Arnaud Montebourg, dans le cadre de l'édition 2020 de la Maddy Keynote, jeudi 30 janvier. Taxe GAFA, surpuissance des géants du numérique, programme French Tech 120, économie du numérique, 5G ou loi sur les contenus haineux, le militant du « produire en France » n'a éludé aucun sujet, nous offrant souvent un avis tranché. Interview.

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Arnaud Montebourg, le 30 janvier 2020 à Paris (© Alexandre Boero pour Clubic)

Arnaud Montebourg, l'interview exclusive

Clubic : Nous avons dernièrement assisté à une bataille entre la France et les États-Unis concernant l'adoption d'une taxe française sur les services numériques. Au mois de janvier, à Davos, le ministre de l'Économie et des Finances Bruno Le Maire a annoncé avoir trouvé un accord global commun avec les États-Unis et son homologue Steven Mnuchin. Au final, la taxe n'est ni annulée ni suspendue, mais reportée. Est-elle positive ? Et croyez-vous à un accord au sein de l'OCDE avant la fin de l'année ?

Arnaud Montebourg : C'est une décision importante que d'exercer la souveraineté de la France sur les GAFA comme cela se présentera sur les BATX chinois. Pour l'instant, nous sommes une colonie numérique des États-Unis d'Amérique. Les données personnelles nous sont capturées, sans être rémunérées, et sont l'or sur lequel les entreprises américaines, pour la majorité d'entre elles, gagnent leur vie. Elles ont un pouvoir sur nos entreprises absolument avéré. Aujourd'hui, beaucoup considèrent que leur patron, c'est Google, qui plus est avec des réflexes pavloviens : "si vous faites cela, Google vous récompense ; si vous ne le faites pas, Google ne vous récompensera pas".

« Nous sommes une colonie numérique des États-Unis d'Amérique »


Il y a un problème de souveraineté économique, de contrôle et de protection de nos intérêts. Cette taxe est une première escarmouche, mais la bataille n'a pas commencé. La vraie bataille, ce sera le jour où, comme l'a dit Margrethe Vestager, nous démantèlerons les GAFA. Certains dirigeants de Facebook ont eux-mêmes déclaré qu'il fallait démanteler le réseau social de Mark Zuckerberg. Rappelons que 50 procureurs des États fédérés américains ont ouvert des poursuites au titre de la violation de la loi antitrust. Ce sont des animaux nuisibles. Et nous sommes colonisés par eux.

Donc une taxe de 3 % sur le chiffre d'affaires n'est pas à la hauteur de ce que nous devons exiger. Pour moi, cela doit commencer par la rémunération des données personnelles dans le portefeuille de chaque utilisateur des GAFA. C'est donc un partage obligatoire de la valeur avec tout opérateur travaillant sur la donnée personnelle. Il ne suffit pas, de ce point de vue, de faire un RGPD sans aucune contrepartie. Ce sera un prélude à la construction de la maîtrise de nos données. Nous avons suffisamment de ressources scientifiques, technologiques et capitalistiques en Europe pour investir. Thierry Breton ne dit pas tout à fait le contraire de ce que je viens de vous dire. Nous sommes capables d'avoir nos propres GAFA, mais cela supposera des mesures protectionnistes contre les géants américains.

« Plutôt qu'une taxe sur le chiffre d'affaires, réfléchissons à la rémunération des données personnelles dans le portefeuille de chaque utilisateur des GAFA »


Il y aura des rétorsions, contre le vin, le cognac et que sais-je. Nous les vendrons ailleurs. Croyez-vous que nous allons accepter de nous laisser soumettre par un empire, puis par un autre, et dans quel état finirons-nous ? C'est une des raisons pour lesquelles je trouve que le pouvoir est un peu mou sur le sujet. Il a reculé à la première balle tirée. Il suffit que Monsieur Trump fasse un tweet, et ça y est, nous rentrons à la maison. La bataille devra être menée au niveau européen, et tous les acteurs européens ont un intérêt à ça.



Donc vous pensez que le démantèlement des GAFA est possible à terme ?

Il est inéluctable. Ils sont en abus de position dominante structurelle partout, particulièrement en France mais aussi dans la plupart des pays européens. Si les Américains ne le font pas, nous le ferons et nous créerons les nôtres. Voilà un projet pour une société comme la nôtre.

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La Visionary stage de la Maddy Keynote (© Alexandre Boero pour Clubic)

Parlons du programme French Tech 120. Est-il porteur, selon vous, de l'embellie numérique et des start-up françaises ?

C'est un beau programme pour les entreprises sélectionnées. Lorsque je l'ai lu, je l'ai trouvé très positif pour les entreprises. Je n'ai juste pas compris pourquoi on ne l'applique pas à tout le monde. Ce que propose le programme, qui apporte soutient et accompagnement, devrait être étendu à l'ensemble des entreprises, toutes en ont besoin. Le fait que l'Urssaf fasse attention à ce qui est prélevé, que la BPI soit présente pour répondre, nous devrions le faire pour toutes les entreprises. Elles sont d'ailleurs là pour être au service de l'économie. Je n'ai pas compris pourquoi nous avions sélectionné 120 sociétés qui auraient le privilège d'un meilleur traitement que les autres. D'ailleurs, normalement, la loi est la même pour tous.

« Les GAFA ? Un démantèlement inéluctable »


Mais les start-up sélectionnées sont appelées à être renouvelées tous les ans...

D'accord, mais ne pensez-vous pas que toutes les entreprises pourraient l'obtenir ? Il y a beaucoup de jeunes pousses qui ne font pas 20 millions d'euros de chiffre d'affaires, et qui sont pourtant très prometteuses. Donc mieux vaut généraliser le programme.


Il s'agit plus d'une annonce politique pour vous ?

Je ne dirais pas ça. C'est positif, mais ça devrait être étendu à toutes les entreprises, y compris celles du BTP, qui aujourd'hui n'arrivent pas à se lancer. La création de valeur est dans toute la société : un coiffeur, un artisan plombier apporte autant de richesse qu'une start-up du numérique qui a levé de l'argent, et qui va se casser la gueule parce qu'elle n'aura pas fait de chiffre d'affaires dans trois ans.

Le mythe de la start-up nation est une erreur. Nous avons besoin de jeunes pousses, mais également de PME, d'ETI et d'entreprises enracinées et solides.

Pour vous, les levées de fond à vau-l'eau, c'est-à-dire lever des millions d'euros pour finalement s'écraser quelques années plus tard à cause du défaut d'un modèle économique viable, c'est un piège ?

C'est une vraie bulle, en vérité, une bulle d'investissement, et il y aura du dégât. Mais je pense que l'engouement pour la technologie apparente et le numérique est excessif. Il faut regarder d'autres secteurs, qui n'ont pas le même mode de croissance mais qui sont tout aussi robustes, peuvent produire et produire des mutations très importantes de la société.

« Le programme French Tech 120 devrait être étendu à l'ensemble des entreprises, toutes en ont besoin »


Luca de Meo a été nommé directeur général de Renault, même s'il ne doit prendre ses fonctions qu'à partir du 1er juillet 2020. Pensez-vous qu'il peut relancer le constructeur français, qui est en difficulté ?

Moi, je relativiserai les difficultés de Renault-Nissan-Mitsubishi. Je rappelle que le groupe, il y a à peine un an, était le premier constructeur mondial, devant Volkswagen et Toyota, qui historiquement tiennent le haut du pavé depuis quinze ans.

Renault a vécu les difficultés liées à l'incarcération, l'arrestation de son dirigeant et les problèmes de transmission de la gouvernance. L'alliance est déstabilisée par cette situation entre Nissan et Renault. En dehors de ça, ce sont des sociétés qui se portent bien et ont un grand avenir. Les difficultés de Renault ne sont pas structurelles mais liées à un passage à vide que l'on peut imputer à l'arrestation de Carlos Ghosn.

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Arnaud Montebourg, à la Maddy Keynote le 30 janvier 2020 (© Alexandre Boero pour Clubic)

Un mot sur la 5G. La Commission européenne a, il y a quelques jours, livré ses recommandations n'excluant aucun équipementier, mais invitant cependant les pays membres à le faire, si certains considèrent qu'un « haut risque » pèse sur leur sécurité. La suspicion envers Huawei est-elle justifiée ? Les Européens sont-ils capables de fonctionner uniquement avec les entreprises européennes Nokia et Ericsson ?

C'est une mesure que je voulais prendre lorsque j'étais au gouvernement, mais je ne fus pas suivi à l'époque. Cela nous aurait évité de perdre Alcatel, qui était notre premier équipementier, issu de la Compagnie générale électrique, où figuraient Thomson, Alstom et Alcatel. Nous avons eu tort de couper en trois morceaux ces entreprises, puisqu'il ne reste rien ou presque rien d'elles.

« L'engouement pour la technologie apparente et le numérique est excessif. Il faut regarder d'autres secteurs »


En revanche, Huawei a une stratégie de pénétration qui est aussi néfaste que les GAFA américains. Nous devons nous en prémunir et reconstruire notre industrie européenne de l'équipement. Si cela passe par Nokia, tant mieux, si cela passe par la création ou la reconnaissance d'une industrie, la Commission européenne doit financer avec le budget qui lui est confié. Nous le faisons sur les batteries, pourquoi ne pas l'étendre sur les équipements de communication qui sont stratégiques ?

« Huawei a une stratégie de pénétration qui est aussi néfaste que les GAFA américains »


Parlons un peu de vous, Arnaud Montebourg. Après vous être lancé dans le miel et les amandes, vous vous lancez dans la glace avec une nouvelle activité qui démarre le 11 février...

Nous avons lancé une marque équitable, Bleu Blanc Ruche, qui vise finalement à soutenir l'apiculteur, qui est le gardien des abeilles dont nous avons besoin pour la nourriture de l'humanité, avec la pollinisation. Le consommateur soutient l'apiculteur. Nous avons décidé de faire la même chose en permettant au consommateur d'acheter de la glace faite chez un paysan à partir de son propre lait. Nous installons les sorbetières chez les éleveurs laitiers. Ils fabriquent la glace sous l'égide d'encadrement technique d'un meilleur ouvrier de France, David Wesmaël, qui enseigne aux agriculteurs un nouveau métier, celui de transformer leur propre lait en crème glacée. La glace est une tuerie, vous allez voir ! Surtout, elle nous permet de créer des emplois sur le territoire, de partager la richesse avec les paysans, ce que ne fait pas l'industrie de la glace, qui est quasi-inexistante en France avec deux usines seulement dans le pays, dont une coopérative fort émérite dans le sud de la France. Tout le reste, c'est de l'importation. Nous importons 80 % de la glace que l'on consomme, avec des produits chimiques et deux acteurs majeurs : Nestlé et Unilever.


Ne pourrait-on pas imaginer de produire local, pour consommer local en aidant des éleveurs dont le travail n'est pas raisonnablement rémunéré, alors qu'ils font un travail admirable, qui vise à produire le lait de nos enfants ?

Le produire français, le consommer français sont des thématiques qui prennent de plus en plus de poids dans la société, thématiques auxquelles vous teniez beaucoup lorsque vous étiez aux responsabilités. La politique vous manque-t-elle ?

J'ai l'impression d'être un et indivisible. Je construis, à travers les entreprises que je lance, la même cohérence. C'est la même chose, mais par d'autres moyens. Finalement, ça ne me manque pas parce que je fais de la politique dans les entreprises, c'est une vision de la société que nous défendons.

Modifié le 31/01/2020 à 15h49
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