Vostotchnyi, encore un petit peu plus à l'Est…

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
10 avril 2022 à 17h17
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Vostotchnyi premier décollage Soyouz © Roscosmos/TsENKI
Le tout premier vol depuis le site de Vostotchnyi, en avril 2016. Crédits Roscosmos/TsENKI

Développer une région russe, tout en rapatriant des activités depuis Baïkonour et en préparant la nouvelle génération de lanceurs ? Les promesses entourant le cosmodrome de Vostotchnyi sont nombreuses et alléchantes. Les débuts sont discrets et les progrès… relatifs. Départ pour le grand Est.

Si des cosmonautes partent un jour pour la Lune, ce sera probablement de là.

Notre cosmodrome est à l'étranger !

A l'époque soviétique, l'URSS disposait de deux bases principales pour ses lancements vers l'orbite. Plesetsk au Nord, principalement dédiée aux décollages militaires vers l'orbite basse, et Baïkonour plus au Sud, regroupant les vols vers l'orbite géostationnaire, les lancements habités, etc. Mais au tournant des années 90, Baïkonour se retrouve… au Kazakhstan. Et la nouvelle Russie doit une grande partie de ses capacités spatiales stratégiques à des accords avec un état indépendant. De premiers projets sont lancés pour trouver un site compatible sur le territoire russe. C'est le site « secret » de Svobodny qui est sélectionné. Il abrite une ex-base de silos de missiles, dispose d'un accès par rail, est suffisamment isolé, avec une petite cité ouvrière de 6 000 habitants. Entre 1997 et 2006, la Russie y fait décoller quelques missiles modifiés (Start-1) pour ses besoins, mais investit très peu sur le site. Les opérations s'achèvent et le site ferme plutôt que d'avoir à tout moderniser.

En 2005, le bail pour opérer Baïkonour est renouvelé, mais coute de plus en plus cher à la Russie. En 2007, le gouvernement se décide et lance un programme pour chercher le prochain site majeur de son programme spatial… pour finalement sélectionner à nouveau Svobodny, ou presque. Il faut faire du neuf, et de toutes façons les installations sur place sont dépassées et croulantes : le cosmodrome de Vostotchnyi (ou Vostochny, à l'anglaise) disposera d'installations toutes neuves, et au cours de sa montée en puissance abritera Soyouz, Angara et les futures évolutions des lanceurs russes. De quoi dynamiser la région, développer des compétences sur place, faire tourner l'industrie, bref une véritable relance économique.

Vostotchnyi site spatial © Roscosmos
Le spatioport de Vostotchnyi, pris en photo depuis l'ISS en 2021. Il inclut les sites de lancement Soyouz et Angara, bien plus resserrés qu'à Baïkonour. Crédits Roscosmos

Sur le chantier, tout va bien…

Les trois premières années sont dédiés à la préparation du site, aux études de sol et aux designs de construction. Car il faut effectivement tout amener sur place (par rail), y compris beaucoup de personnel ! Mais quasiment au moment de démarrer l'installation, le projet de fusée Rus-M qui devait décoller de Vostotchnyi est annulé. Décision est prise de mettre Soyouz à la place, même si elle a déjà trois sites de lancement dans le monde. Celui-ci, modernisé et inspiré des progrès réalisés avec la version guyanaise, sera le plus compétitif. La construction semble bien se passer entre 2011 et 2014, malgré quelques retards. Mais bientôt, un scandale éclate sur fond de corruption : le directeur du chantier roulerait dans une Mercedes incrustée de diamants… Le futur directeur de Roscosmos, alors responsable de la défense Dmitri Rogozine, annonce surveiller le chantier via l'installation de webcams « directement reliées » à son bureau de Moscou.

Vostotchnyi Soyouz assemblage © Roscosmos/TsENKI
Un grand site comme Vostotchnyi n'est pas qu'un pas de tir : il y a beaucoup d'infrastructures et de bureaux. Crédits Roscosmos/TsENKI

La Soyouz de l'Est

Malgré les tensions, et le fait que le sol de Vostotchniy est gelé pour au moins trois mois par an, les travaux progressent à grands pas. La première campagne de Soyouz a lieu alors que le site n'est pas terminé, le 28 avril 2016. C'est un succès, mis en avant par les politiciens car finalement il était pratiquement à la date prévue. Reste que de nombreux équipements doivent être mis à jour, voir remplacés après seulement le premier vol… Le deuxième a lieu en novembre 2017, et se solde par un échec car l'étage supérieur était programmé pour un décollage depuis Baïkonour.

Néanmoins, le rythme des décollages se fait de plus en plus régulier, avec la volonté russe de transférer un maximum de vols commerciaux à Vostotchniy. Le contrat OneWeb arrive à point nommé après des années calmes en 2018 (2 vols) et 2019 (1 vol). Là encore, pas de chance, en 2020 OneWeb fait faillite. Il faudra attendre que la firme soit rachetée puis reprenne la production pour envisager des lancements réguliers. Dès lors fin 2020 puis en 2021, le site va accueillir un nombre record de Soyouz dans sa courte carrière. Assemblées en lots dans le gigantesque bâtiment dédié, les fusées laissent penser que l'activité du site est florissante. Mais avec 11 tirs en 6 ans, et les partenariats internationaux bloqués à cause de l'invasion de l'Ukraine, Vostotchnyi est une vitrine qui coûte cher au secteur spatial russe. Le site de Baïkonour, qui a réduit la voilure à un seul site de lancement Soyouz, fonctionne toujours à un rythme bien supérieur.

Vostotchnyi hangar d'assemblage © Roscosmos
Assemblage des Soyouz à Vostotchnyi. Le grand hall est impressionnant... Crédits Roscosmos

Angara la rescousse

Le site de Vostotchnyi est toujours en travaux en 2022. Plus pour Soyouz, mais pour devenir le principal centre de lancement du lanceur Angara en Russie. Plus puissante fusée de l'arsenal russe aujourd'hui, Angara A5 ne peut décoller que de Plesetsk actuellement, et le site n'est pas tout à fait adapté. Le chantier n'a vraiment démarré qu'en 2018-19, et la date du premier décollage a reculé de 2021 à 2022… au moins. D. Rogozine continue de promettre un premier tir pour la fin de l'année, mais l'avancement du site laisse quelques doutes. Angara est prépondérante pour la pérennité de Vostotchniy, non seulement dans sa version cargo mais aussi pour de futurs vols habités. Une version Angara A5-M (améliorée) devrait en effet être adaptée pour transporter la capsule Oriol (à un horizon qui change régulièrement, actuellement autour de 2024-25).

Vostotchnyi Angara site © Roscosmos
Le futur site de lancement d'Angara à Vostotchnyi, pris en photo en avril 2022. Crédits Roscosmos

Un futur en question

Si les effets des sanctions et l'avenir du secteur spatial russe reste en question aujourd'hui (pas pour son existence, mais pour son envergure), les plans pour faire de Vostotchnyi le site d'avenir du spatial russe ne manquent pas. Outre Soyouz et Angara dans ses différentes versions légères, lourdes et habitées, les autorités évaluent régulièrement la possibilité d'ouvrir le site à plus de lanceurs. Il a été question un moment d'y envoyer Soyouz-5 (qui ne devrait finalement voler que depuis Baïkonour), mais aussi d'y installer un futur lanceur « super-lourd », qui s'appelait un temps Perseï, pour des missions lunaires. Pour cela, il faudra d'abord que le Cosmodrome de l'Amour (c'est le nom de l'Oblast, ou région administrative dans laquelle il est installé) devienne un centre majeur, véritable pivot du spatial russe. Ce n'est pas encore le cas en 2022.

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Voigt-Kampf
Félicitation et respect, M. Bottlaender. Vous êtes sans doute celui qui tire ce site par le haut, et de très loin.<br /> Sans doute parce que vous avez su garder la tête dans les étoiles.
libero78
Ah ouais ! Je dis ouais carrément même. Super article, j’ai adoré. bravo !
gothax
Merci Eric encore une fois<br /> Les hangars sont monstrueux
bmustang
monstrueux, pas plus que les autres programmes ?
eykxas
J’avais jamais fait attention c’est si petit que ça un Soyouz ?
ebottlaender
Soyouz n’est pas gigantesque, mais il faut dire que là ce sont les installations qui sont grandes. Et hautes.
Orko
Superbe article, merci.
Lukeskywalker19410
Bravo pour votre article très documenté !<br /> Je ne sais pas si vous collaborez a Ciel et Espace, mais ils n’ont qu’à bien se tenir !
ebottlaender
Merci Oui j’ai fait quelques piges pour eux avant le Covid ^^
Pasbi
Merci, j’ai été bien édifié par la pertinence de cette analyse et surtout pendant cette période de guerre entre la russie et l’Ukraine, vous êtes resté dans l’objectivité
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