Plesetsk, le site russe de lancements militaires

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
21 février 2021 à 17h34
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L'un des sites de lancements dédiés à Soyouz sur la base de Plesetsk. Crédits Ministère de la défense russe

Secret, mal connu, le complexe russe qui a lancé le plus grand nombre de fusées orbitales au monde cache bien son jeu. Isolé dans la taïga, Plesetsk garde une âme militaire, malgré des améliorations récentes. Petite découverte d'un site riche d'histoire…

Pas besoin d'aller sur place cependant, circulez, il n'y a rien à voir.

La Baïkonour du Nord ?

Lorsqu'il devint évident que les travaux menés à Baïkonour (alors également gardée secrète) allaient aboutir à un premier missile intercontinental, les autorités soviétiques ont immédiatement mis en route leur industrie pour faire construire un site opérationnel… Au Nord. Eh oui, la route la plus courte vers les Etats-Unis, c'est bien celle qui passe au-dessus de l'Arctique. Reste que le missile R-7 n'est pas un outil que l'on peut déployer n'importe où.

La Russie, comme l'URSS, est aussi une histoire de trains. Crédits ESA/S. Corvaja

En 1957, l'année du décollage de Spoutnik, l'URSS lance dans la plus grande discrétion la construction de la base de Plesetsk, en pleine taïga, ces énormes forêts de conifères qui recouvrent des milliers de kilomètres carrés dans le Nord de la Russie. Plesetsk se situe à proximité de la ligne de chemin de fer reliant Moscou (800 km) et Arkhangelsk (200 km). Lorsque les premières équipes installent la base, il n'y a rien d'autre que des wagons de matériel et des sites de lancement en préparation.

Des missiles aux lanceurs

La fusée R-7 « Semiorka » étant au centre de la stratégie nucléaire d'alors, le site de Plesetsk se prépare à un déploiement massif : quatre zones de lancement sont construites, alors même que les premières années révèlent que R-7 est plus efficace pour faire décoller des satellites qu'en tant que missile balistique (il faut du temps pour la préparer, beaucoup d'installations…).

Un premier missile décolle cependant de Plesetsk le 30 juillet 1959, et la base est bientôt opérationnelle pour le compte de l'Armée Rouge. Au début des années 60, d'autres missiles sont en cours de développement, plus adaptés à une stratégie qui évolue. Ils feront bientôt leur apparition à Plesetsk mais… pourquoi ne pas utiliser, comme à Baïkonour, les sites de R-7 et les fusées modifiées pour envoyer des satellites militaires ? Après tout, pour les orbites aussi, l'un des chemins les plus intéressants passe par les pôles. Il faut quelques adaptations sur le site, mais le premier décollage orbital a lieu en mars 1966.

Une partie du centre de Plesetsk, vu par le satellite Sentinel-2. Crédits Copernicus Sentinel data (2017), processed by ESA, CC BY-SA 3.0 IGO

Même si le site restera officiellement secret durant encore des décennies, et qu'il ne sera jamais aussi populaire que Baïkonour, le monde connaît assez rapidement l'existence de Plesetsk. Les américains surveillent le site autant pour leur renseignement militaire stratégique que spatial. Et pour cause, à côté des lanceurs orbitaux de la génération Soyouz (R-7, Vostok, Voskhod, Molnya) l'URSS fait construire des silos de missiles qui constitueront longtemps une menace (et constitueront de fait une cible de choix en cas de guerre nucléaire).

Cette activité se poursuivra jusqu'à une période contemporaine, avec des essais de missiles, des bataillons stratégiques en déploiement, des tentatives de missiles sur des trains…

J'espère que ça vous Plesetsk

Revenons aux activités spatiales. Rapidement dans les années 60, mais aussi et surtout 70 et 80, l'Union Soviétique a besoin d'un grand nombre de satellites militaires. Il faut observer les américains, puis l'OTAN, et les unités en orbites sont plus « jetables » qu'aujourd'hui. Aussi, même si la gloire des missions les plus connues, et la cosmonautique sont dévolus à Baïkonour, Plesetsk devient une très efficace « usine à lancements » gérée par les militaires.

Aux Soyouz viennent s'ajouter les lanceurs Cosmos2, Cosmos-3 (puis 3M), puis Cyclone-3 (Tsyklon). Au total aujourd'hui, ce sont plus de 1 630 décollages qui ont eu lieu depuis le Nord de la Russie : Plesetsk est tout simplement la base à partir de laquelle le plus de fusées ont atteint l'orbite.

Des drames passés sous silence

Aujourd'hui encore, Plesetsk est l'un des seuls lieux au monde suffisamment cadenassé pour qu'une campagne de lancement soit à peine annoncée du bout des lèvres, sans que le satellite soit précisé, ou l'orbite visée. Tout juste peut-on s'estimer heureux lorsque le ministère de la défense russe publie quelques clichés le lendemain de l'opération.

Cette véritable chape de plomb est mise en place dès l'origine de l'astroport, et au cours de l'histoire plusieurs drames humains ont été passés sous silence, accidents dramatiques de lancements ratés. Ce fut le cas en 1973 avec neuf morts lors de l'explosion d'un lanceur Cosmos-3M, mais aussi le 18 mars 1980, lors d'un des accidents les plus terribles de toute la jeune histoire spatiale. En pleine préparation, le deuxième étage d'une fusée Vostok-2M s'enflamme brusquement, et les carburants de tous les étages prennent feu alors que les équipes sont présentes sur le pas de tir. 48 techniciens et responsables décèdent dans des conditions qui seront gardées secrètes jusqu'à la chute de l'URSS.

Soyouz 2.1V décolle de Plesetsk. On a toujours l'impression qu'il lui manque quelque chose... Crédits Ministère de la défense russe.

Un dernier accident dramatique a eu lieu en 2002 lors du lancement d'un satellite-capsule Photon. En pleine montée, le lanceur Soyouz se désintègre et explose. Un jeune soldat est tué, et plusieurs membres de l'équipe de l'ESA qui assistait au tir (leurs expériences étaient à bord) ont souffert de commotions et de problèmes d'audition. 18 ans plus tard, la sécurité du site est élevée.

Le Plesetsk d'aujourd'hui

Si plusieurs photos laissent penser que certaines installations sur place sont plus proches de la ruine que de l'exemple industriel, les bâtiments importants sont bichonnés par les militaires. En effet, Plesetsk est un site toujours actif, et continue d'évoluer pour accompagner les lanceurs de l'agence étatique (Roscosmos) et les satellites, principalement pour la défense russe.

Il y a toutefois aussi eu des décollages commerciaux sur place, ainsi que des lancements de missiles balistiques reconvertis en lanceurs (Rockot) opérés par une société européenne (Eurockot). Cela étant, l'ouverture s'arrête à peu près là !

Angara décolle de Plesetsk. Il s'agit du plus puissant lanceur russe en activité. Crédits Ministère de la défense russe.

Depuis la mise à la retraite de Rockot d'ailleurs, il reste trois lanceurs qui sont opérés depuis Plesetsk. Soyouz 2 tout d'abord (et ses sous-versions 2.1A et 2.1B), en digne descendante de l'originelle R-7 peut occuper deux pas de tirs différents encore actifs.

Il y a également Soyouz 2.1V, étrange lanceur un peu bâtard qui se charge de lancements légers vers l'orbite basse… Et le nouveau fleuron de l'industrie spatiale russe, Angara. Si ce lanceur connaît des débuts compliqués avec seulement deux décollages en six ans, la cadence devrait s'accélérer.

Malgré son isolement, Plesetsk restera sans doute l'un des centres névralgiques des lanceurs russes pour quelques décennies.

Modifié le 21/02/2021 à 22h12
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