Au centre spatial de Jiuquan, le calme du désert

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
08 janvier 2021 à 15h55
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Shenzhou 11 décollage Jiuquan CZ-2F © CNSA
Le décollage de la mission habitée Shenzhou-11, depuis Jiuquan. Crédits CNSA

Le tout premier site spatial chinois est encore aujourd'hui un centre de grande importance pour l'industrie. La Chine communiste y a envoyé son premier satellite et ses premiers astronautes.

Avec l'arrivée du NewSpace, Jiuquan a même une nouvelle jeunesse !

(Pas) bienvenue à Jiuquan

Jiuquan ne fait pas partie des plus beaux centres spatiaux au monde. Ici pas de côte spectaculaire, pas de palmiers ou cocotiers, rien que du sable. Le paysage est désolé, plat comme le dos de la main sur des dizaines de kilomètres, avec des plaines herbeuses au printemps, brûlées le reste de l'année, et quelques buissons isolés au milieu de la poussière. 150 kilomètres plus au Nord et c'est la frontière avec la Mongolie, toute aussi vide (mais plus vallonnée) dans cette direction, au bord du désert de Gobi. On ne vient pas ici par hasard, et d'ailleurs on n'y vient pas du tout, car rares sont les équipes invitées à franchir les portes du complexe, géré par les militaires. La presse ? N'y pensez pas. D'autant que l'APL (Armée Populaire de Libération, c'est-à-dire les forces armées chinoises) utilise une partie du site pour tester ses missiles…

Le site lui-même est divisé en deux complexes séparés par la rivière Ruoshui. Au Nord, on retrouve deux anciens sites de lancements, qui sont plus ou moins à l'abandon (l'un des deux était un temps devenu un parc d'attraction mais semble déserté lui aussi) mais aussi des installations de suivi. Près de la rivière, il y a le centre avec les habitations, la direction, une partie des centres techniques, et au Sud, les installations de lancement modernes avec deux sites de lancements classiques et des installations modulables (pour accueillir par exemple certains lanceurs de petits satellites qui décollent via des plateformes camion).

Ce n'est pas aussi grand que Baïkonour, ni aussi dense en entreprises que Cape Canaveral, mais Jiuquan abrite chaque année plus d'une dizaine de décollages orbitaux, au moins autant d'essais militaires (le pays développe énormément ses capacités balistiques) et des tirs expérimentaux pour qualifier des programmes civils et militaires de vol hypersonique à Mach 5 et plus.

Jiuquan a écrit l'histoire spatiale chinoise

C'est du site de Jiuquan (aussi appelé base n°20) qu'a décollé le tout premier satellite chinois Dong Fang Heng-1 (ou DFH-1) le 24 avril 1970, concrétisant avec succès presque cinq années de travaux… et réussissant du premier coup ! Cet envol marque la naissance des lanceurs « Longue Marche » (Chang Zheng ou CZ en chinois) dont les générations se succèdent depuis lors. Toutes les versions ne décollent pas depuis le site de Jiuquan, dont la position au Nord de la Chine n'est pas appropriée pour certaines orbites. Le site, situé à 40° Nord, ne permet pas par exemple (sans une débauche d'énergie inutile) de viser la « ceinture » géostationnaire. Il est toutefois très utile pour les orbites basses et polaires. A Jiuquan, les équipes peuvent être discrètes et plusieurs décollages n'ont été annoncés qu'à quelques jours d'avance avec des satellites parfois inattendus.

CZ-2C Jiuquan fusée décollage © CALT/SUPARCO
Décollage d'un lanceur CZ-2C depuis Jiuquan avec deux satellites pakistanais. Crédits CAST/SUPARCO

Ces 20 dernières années, Jiuquan a surtout hébergé des lancements des familles Longue Marche 2C, 2D, 2F et 4B. Chaque variante a ses spécificités techniques et la nature des satellites qui partent pour l'orbite n'est pas toujours dévoilée (selon la formule consacrée, un satellite dédié à « l'observation des cultures » est généralement une unité d'observation pour la défense chinoise).

Jiuquan, le nouveau berceau des vols habités

Si tous les chinois connaissent Jiuquan, c'est que le site est devenu très célèbre grâce au programme astronautique chinois. Les « taïkonautes », si l'on garde leur préfixe national, décollent en effet du site du désert, via des installations dédiées sur un pas de tir particulier adapté à CZ-2F et surtout à la capsule Shenzhou.

Le 15 octobre 2003, après un intense programme de vols d'essais, Yang Liwei devient le premier chinois à dépasser la Ligne de Karman et à atteindre l'orbite avec Shenzhou 5, en décollant depuis Jiuquan. Le vol passera près de la catastrophe à cause de soucis de vibrations, mais le programme habité Shenzhou a déjà écrit ses premières lettres de noblesse ! Jusqu'à 2016, six autres missions chinoises Shenzhou ont toutes décollé de Jiuquan, ainsi que d'autres véhicules liés au programme habité, comme les deux stations spatiales expérimentales Tiangong 1 (2011) et Tiangong-2 (2016). Le site de retour traditionnel des capsules habitées chinoises se trouve d'ailleurs dans le désert de Gobi, et n'est pas très éloigné de Jiuquan.

Tiangong-2 station décollage Jiuquan © news.cn
Décollage de la station spatiale Tiangong-2 depuis Jiuquan. Crédits CNSA/news.cn

Le secteur des vols habités chinois est en pleine évolution, et on ne sait pas aujourd'hui si les astronautes nationaux continueront de décoller depuis le désert (le site de Wenchang, adapté à des lanceurs plus puissants et situé sur l'île de Hainan a le vent en poupe). Toutefois au moins une mission devrait avoir lieu en 2021, et Shenzhou 12 est prévu pour décoller à Jiuquan. Pas question d'abandonner la base n°20 cependant, même si les astronautes déménagent un jour. Une rumeur semi-officielle fait état de travaux cette année pour adapter le site de lancement et la fusée CZ-2F pour faire décoller une petite navette spatiale robotisée, aux capacités sensiblement identiques à celle de la défense américaine, X-37B.

Le NewSpace s'installe dans le désert

Le secteur des petits lanceurs privés chinois, supportés par le gouvernement et par des transferts technologiques des militaires est en pleine expansion depuis 2016. Leurs noms occidentalisés se ressemblent beaucoup : Expace (supporté par un grand groupe), LandSpace, ISpace, OneSpace, LinkSpace… Mais ce sont des startups qui rêvent d'offrir au gigantesque marché spatial chinois de nouvelles possibilités à bas coûts pour atteindre l'orbite. A Jiuquan, les autorités les ont accueillis à bras ouverts ! Hangar d'assemblage, site de lancement vide modulable, moyens de suivi… La majorité d'entre elles, qui n'ont pas besoin de grosses infrastructures pour faire décoller leur fusée, ont répondu présentes. A Jiuquan, il est possible en plus de préparer une campagne de tir et de prendre du retard sur plusieurs mois sans avoir à répondre aux question de la presse, même si les échecs ne passent pas non plus inaperçus.

La « base du Nord » est ainsi devenue l'un des rendez-vous incontournables pour les vols inauguraux des petits lanceurs. De quoi pérenniser la base historique de Jiuquan !

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nicgrover
«&nbsp;D’autant que l’APL (Armée Populaire de Libération, c’est-à-dire les forces armées chinoises) utilise une partie du site pour tester ses missiles…&nbsp;»<br /> C’est cela qui me gêne le plus… Le jeu de qui aura la plus grosse… Bon il n’y a pas que la Chine c’est vrai…
Cmoi
Ce sont tout de même toujours de gros copieurs les chinois : Les américains ont maintenant des lanceurs privées…ben…on va aussi avoir les nôtres.
ebottlaender
Le NewSpace chinois ne ressemble à aucun autre ^^<br /> Accuser les chinois de tout copier est une vieille rengaine. En réalité les premiers lanceurs commerciaux privés étaient européens, pourtant je ne vois pas beaucoup de commentaires pour expliquer que les USA nous ont tout copié.
Cmoi
Si tu penses à Arianespace…il ne faut pas oublier dans la société, les gros actionnaires du public comme pour la France, le CNES.
ebottlaender
On a eu des actionnaires (le CNES est devenu très minoritaire) d’état, les américains ont des contrats d’état pour leurs lanceurs privés, et les chinois sont soutenus par des banques d’état. Le secteur privé n’est pas privé parce qu’il est totalement indépendant des états, mais parce qu’il prend ses propres décisions pour la commercialisation et l’opération de ses lanceurs.
Cmoi
Et tu penses qu’Arianespace prend ses propres décisions pour la commercialisation et l’opération de ses lanceurs? Alors que ce sont les États qui décident…<br /> La Tribune<br /> Ariane 6 : comment la France arrive unie au sommet de l'Agence spatiale...<br /> Après des mois et des mois de guerre de tranchée entre le CNES et les industriels sur le dossier Ariane 6, le nouveau gouvernement a réussi à trouver une position convergente pour la conférence ministérielle des Etats membres de l'Agence spatiale...<br />
ebottlaender
L’article évoque le développement d’Ariane 6, ni sa commercialisation ni les opérations. Dans la limite de ses comptes bancaires (et de la décision de son conseil d’administration) Arianespace peut bien décider de lancer une twingo avec un mannequin grimé en Elon Musk au volant si ça leur chante.<br /> On s’écarte lentement du sujet de départ, l’argument était juste de dire que oui, c’est vrai, les états ont du poids sur les décisions des acteurs privés européens, mais c’est vrai aussi chez les autres.
Cmoi
SpaceX et Arianespace ne sont vraiment pas comparables car les actionnaires du programme Ariane étaient depuis sa fondation, majoritairement des organismes ou des entreprises publiques (CNES mais aussi par ex. la société publique Aérospatiale (c’est elle qui a fabriqué la fusée Ariane). On peut dire qu’Arianespace a été privatisée depuis 2015.
benben99
Bah, eux, au moins ils lancent des trucs dans l’espace. C’est quand le prochain plan ou la France va envoyer un astronaute, un robot sur la lune ou créer une nouvelle station spatiale? Il n’y en a pas. Avant de critiquer les autres, on est aussi bien de regarder ce qu’on fait.
benben99
Tu penses que les autres pays ne développent pas et ne testent pas des missiles? Les USA sont les premiers en termes de budget mondial pour les dépenses militaires et de loin devant tous les autres pays.
nicgrover
Merci de paraphraser ce que j’ai écrit, cela ne demande pas trop d’effort…
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