Au centre spatial de Jiuquan, le calme du désert

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
16 août 2020 à 16h00
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Le décollage de la mission habitée Shenzhou-11, depuis Jiuquan. Crédits CNSA

Le tout premier site spatial chinois est encore aujourd'hui un centre de grande importance pour l'industrie. La Chine communiste y a envoyé son premier satellite et ses premiers astronautes.

Avec l'arrivée du NewSpace, Jiuquan a même une nouvelle jeunesse !

(Pas) bienvenue à Jiuquan

Jiuquan ne fait pas partie des plus beaux centres spatiaux au monde. Ici pas de côte spectaculaire, pas de palmiers ou cocotiers, rien que du sable. Le paysage est désolé, plat comme le dos de la main sur des dizaines de kilomètres, avec des plaines herbeuses au printemps, brûlées le reste de l'année, et quelques buissons isolés au milieu de la poussière. 150 kilomètres plus au Nord et c'est la frontière avec la Mongolie, toute aussi vide (mais plus vallonnée) dans cette direction, au bord du désert de Gobi. On ne vient pas ici par hasard, et d'ailleurs on n'y vient pas du tout, car rares sont les équipes invitées à franchir les portes du complexe, géré par les militaires. La presse ? N'y pensez pas. D'autant que l'APL (Armée Populaire de Libération, c'est-à-dire les forces armées chinoises) utilise une partie du site pour tester ses missiles…

Le site lui-même est divisé en deux complexes séparés par la rivière Ruoshui. Au Nord, on retrouve deux anciens sites de lancements, qui sont plus ou moins à l'abandon (l'un des deux était un temps devenu un parc d'attraction mais semble déserté lui aussi) mais aussi des installations de suivi. Près de la rivière, il y a le centre avec les habitations, la direction, une partie des centres techniques, et au Sud, les installations de lancement modernes avec deux sites de lancements classiques et des installations modulables (pour accueillir par exemple certains lanceurs de petits satellites qui décollent via des plateformes camion).

Ce n'est pas aussi grand que Baïkonour, ni aussi dense en entreprises que Cape Canaveral, mais Jiuquan abrite chaque année plus d'une dizaine de décollages orbitaux, au moins autant d'essais militaires (le pays développe énormément ses capacités balistiques) et des tirs expérimentaux pour qualifier des programmes civils et militaires de vol hypersonique à Mach 5 et plus.

Jiuquan a écrit l'histoire spatiale chinoise

C'est du site de Jiuquan (aussi appelé base n°20) qu'a décollé le tout premier satellite chinois Dong Fang Heng-1 (ou DFH-1) le 24 avril 1970, concrétisant avec succès presque cinq années de travaux… et réussissant du premier coup ! Cet envol marque la naissance des lanceurs « Longue Marche » (Chang Zheng ou CZ en chinois) dont les générations se succèdent depuis lors. Toutes les versions ne décollent pas depuis le site de Jiuquan, dont la position au Nord de la Chine n'est pas appropriée pour certaines orbites. Le site, situé à 40° Nord, ne permet pas par exemple (sans une débauche d'énergie inutile) de viser la « ceinture » géostationnaire. Il est toutefois très utile pour les orbites basses et polaires. A Jiuquan, les équipes peuvent être discrètes et plusieurs décollages n'ont été annoncés qu'à quelques jours d'avance avec des satellites parfois inattendus.

Décollage d'un lanceur CZ-2C depuis Jiuquan avec deux satellites pakistanais. Crédits CAST/SUPARCO

Ces 20 dernières années, Jiuquan a surtout hébergé des lancements des familles Longue Marche 2C, 2D, 2F et 4B. Chaque variante a ses spécificités techniques et la nature des satellites qui partent pour l'orbite n'est pas toujours dévoilée (selon la formule consacrée, un satellite dédié à « l'observation des cultures » est généralement une unité d'observation pour la défense chinoise).

Jiuquan, le nouveau berceau des vols habités

Si tous les chinois connaissent Jiuquan, c'est que le site est devenu très célèbre grâce au programme astronautique chinois. Les « taïkonautes », si l'on garde leur préfixe national, décollent en effet du site du désert, via des installations dédiées sur un pas de tir particulier adapté à CZ-2F et surtout à la capsule Shenzhou.

Le 15 octobre 2003, après un intense programme de vols d'essais, Yang Liwei devient le premier chinois à dépasser la Ligne de Karman et à atteindre l'orbite avec Shenzhou 5, en décollant depuis Jiuquan. Le vol passera près de la catastrophe à cause de soucis de vibrations, mais le programme habité Shenzhou a déjà écrit ses premières lettres de noblesse ! Jusqu'à 2016, six autres missions chinoises Shenzhou ont toutes décollé de Jiuquan, ainsi que d'autres véhicules liés au programme habité, comme les deux stations spatiales expérimentales Tiangong 1 (2011) et Tiangong-2 (2016). Le site de retour traditionnel des capsules habitées chinoises se trouve d'ailleurs dans le désert de Gobi, et n'est pas très éloigné de Jiuquan.

Décollage de la station spatiale Tiangong-2 depuis Jiuquan. Crédits CNSA/news.cn

Le secteur des vols habités chinois est en pleine évolution, et on ne sait pas aujourd'hui si les astronautes nationaux continueront de décoller depuis le désert (le site de Wenchang, adapté à des lanceurs plus puissants et situé sur l'île de Hainan a le vent en poupe). Toutefois au moins une mission devrait avoir lieu en 2021, et Shenzhou 12 est prévu pour décoller à Jiuquan. Pas question d'abandonner la base n°20 cependant, même si les astronautes déménagent un jour. Une rumeur semi-officielle fait état de travaux cette année pour adapter le site de lancement et la fusée CZ-2F pour faire décoller une petite navette spatiale robotisée, aux capacités sensiblement identiques à celle de la défense américaine, X-37B.

Le NewSpace s'installe dans le désert

Le secteur des petits lanceurs privés chinois, supportés par le gouvernement et par des transferts technologiques des militaires est en pleine expansion depuis 2016. Leurs noms occidentalisés se ressemblent beaucoup : Expace (supporté par un grand groupe), LandSpace, ISpace, OneSpace, LinkSpace… Mais ce sont des startups qui rêvent d'offrir au gigantesque marché spatial chinois de nouvelles possibilités à bas coûts pour atteindre l'orbite. A Jiuquan, les autorités les ont accueillis à bras ouverts ! Hangar d'assemblage, site de lancement vide modulable, moyens de suivi… La majorité d'entre elles, qui n'ont pas besoin de grosses infrastructures pour faire décoller leur fusée, ont répondu présentes. A Jiuquan, il est possible en plus de préparer une campagne de tir et de prendre du retard sur plusieurs mois sans avoir à répondre aux question de la presse, même si les échecs ne passent pas non plus inaperçus.

La « base du Nord » est ainsi devenue l'un des rendez-vous incontournables pour les vols inauguraux des petits lanceurs. De quoi pérenniser la base historique de Jiuquan !

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