Le robot Nao n'a pas réussi à devenir le meilleur ami de l'homme

03 mars 2015 à 14h32
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Les plans de Bruno Maisonnier de faire du robot humanoïde le meilleur ami de l'homme ont pris du retard. Sa société, Aldebaran, nourrit de nouveaux espoirs maintenant qu'elle appartient à SoftBank.

Dans le "Live Japon" du 28 février, nous expliquions comment la pépite française Aldebaran avait réussi à se faire une place au pays de la robotique. Nous revenons maintenant sur sa difficile évolution stratégique.


Aldebaran est l'étoile la plus rayonnante de la constellation du Taureau et aussi l'une des entreprises les plus brillantes de France. C'est elle qui donne naissance en 2008 au robot Nao, 58 cm et 4,8 kg. Pour son géniteur, Bruno Maisonnier, il incarne une « nouvelle espèce bienveillante à l'égard des humains ». Dix ans plus tard, la société est rachetée par l'opérateur japonais SoftBank et l'inventeur quitte son poste. Que s'est-il passé ?


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Six ans plus tard, Nao cherche encore le succès auprès du grand public - Crédit : Aldebaran.


La notoriété de Nao démarre à l'Exposition universelle de Shanghai en 2010, où il fait forte impression. En un an, 1 000 exemplaires sont produits, mais... rien de suffisant pour rentabiliser les activités de recherche. Aldebaran a alors la bonne idée d'ouvrir, en 2012, un programme pour attirer des développeurs. Le but espéré : qu'ils trouvent des applications qui révèleront l'utilité de son robot, dans l'éducation ou encore la santé.

Aldebaran nous rappelle qu'à l'origine, « l'ambition de la société était de rendre accessible au grand public le robot. Entre temps, la plateforme de développement, qui fédère 400 personnes aujourd'hui, a vu le jour, et des marchés se sont ouverts. Nao est par exemple utilisé dans certaines enseignes Darty pour accueillir les clients ». Comprenez, il faudra un peu plus de temps que prévu pour que les robots arrivent à la maison.

Sans usage réel, pas de rentabilité

Quelques usages finiront par se révéler pertinents, comme l'accompagnement d'enfants autistes, mais ce sont des cas encore trop confidentiels. Pour ce qui est du grand public, on est encore loin d'un compagnon à la I, Robot. Malgré les efforts des développeurs, il n'y a pas d'usage le justifiant. Le robot est comme une montre connectée : on peut y développer des logiciels, mais ils ne répondent pas à un véritable besoin. Pourtant, les qualités techniques de Nao et de ses frères sont de haute volée et sont reconnues de tous.

En 2012, Aldebaran persiste avec Roméo, un robot de 1,40 m entièrement dédié à la recherche. La société rachète en même temps le français Gostai, duquel il espère hériter de compétences dans la téléprésence.


Nao, ou « Jean-Mi », est chroniqueur dans l'émission Salut les Terriens de Thierry Ardisson - Crédit : Aldebaran.


Malgré cela, les résultats d'Aldebaran en 2013 sont en croissance de 30%, comparé à 2012, avec 24,4 millions d'euros de chiffre d'affaires, dont une petite moitié vient de Nao - vendu quasi-exclusivement à l'étranger. Dans le modèle économique d'Aldebaran, il y a aussi la fabrication de robots pour les grandes entreprises. Mais les comptes restent ancrés dans le rouge, avec un résultat négatif de 6,5 millions d'euros la même année.

Pepper, le robot de l'ère SoftBank

C'est très discrètement qu'Aldebaran est passé sous pavillon japonais. L'information fuite en mars 2012, dans un article du Financial Times croyant savoir que SoftBank a dépensé 100 millions de dollars en 2011 pour contrôler 78,5% du capital. Il faudra attendre la présentation du troisième robot, Pepper, en juin 2014, pour que l'opération soit confirmée. L'humanoïde, de 1,20 m cette fois, a été co-développé avec SoftBank.

La mission de Pepper, vendu 1 400 euros, est de vite trouver sa place auprès du grand public, afin de justifier l'investissement aux yeux des actionnaires du groupe japonais, dont l'un d'eux aurait même proposé que le robot devienne vendeur dans les enseignes de vêtements Uniqlo. Pour Fumihide Tomizawa, le nouveau PDG d'Aldebaran, Pepper « est le premier robot personnel capable de lire les émotions ». Est-ce bien suffisant ?


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Dans les applications de l'Aldebaran Store, il n'y a pas encore de « killer app » - Source : Aldebaran.


« Il ne faut pas demander à quoi sert un robot. C'est comme si je demandais à quoi sert un chien ? Il ne répond à aucun besoin précis. Mais il apporte une présence. On ne peut pas raisonner uniquement en termes utilitaires » répondait Bruno Maisonnier à Challenges en mars 2014. Aldebaran a tendu les bras aux développeurs, a bénéficié de nouveaux fonds de la part de SoftBank pour espérer se déployer, mais il n'y a toujours « pas une killer application du robot ». Et puis des divergences stratégiques n'auraient pas aidé...

Des cadres historiques quittent le navire

En décembre 2014, d'anciens employés d'Aldebaran révèlent au blog Rude Baguette les conséquences, en interne, de ce rachat. Le nouvel actionnaire majoritaire s'est d'abord approprié le développement logiciel, entraînant le départ de l'équipe concernée dans la start-up française, dont le directeur de la publication des logiciels Chris Kilner, présent depuis 2007, et Cédric Gestes, directeur depuis 2008 de l'ingénierie logicielle.


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La conception de Nao et de ses grands frères a été confiée à SoftBank - Crédit : Aldebaran.


Pour ne rien arranger, SoftBank a également confié la production des robots au fabricant chinois Foxconn dans la foulée. S'il semble naturel que ceux qui ont porté Aldebaran jusqu'alors se sentent dépossédés par ce genre de changement de process. Ceux-ci paraissent malgré tout cohérents au regard des objectifs industriels fixés.

Mais le « malaise » est plus profond encore. En 2014, Aldebaran change trois fois de directeur technique. Après le départ en février d'Alec Lafourcade-Jumenbo en raison d'une mésentente sur le développement de Pepper, la désormais filiale de SoftBank a recruté le responsable technique historique de Criteo (l'un des leaders du reciblage publicitaire), Julien Simon, qui partira six mois plus tard, remplacé par Nino Sapina.

Interrogé sur ces départs, Aldebaran tente d'expliquer qu'ils n'ont pas eu lieu et que c'est le périmètre des responsabilités du « CTO » qui a changé - les profils sur LinkedIn de chacun prouvent bien le contraire.

Le fondateur d'Aldebaran aussi s'en va

De tels mouvements ne pouvaient pas avoir de conséquences sur la tête de la société, représentée par le patron-fondateur Bruno Maisonnier. Toujours selon des employés interrogés par le blog, la différence de culture entre Aldebaran et SoftBank est rapidement devenue patente. « Respecté dans son domaine, le fondateur a été critiqué pour avoir la tête dans les nuages (...), car il se focalisait plus sur les possibilités que les humains et les robots deviennent amis, que sur les applications pratiques des robots humanoïdes. »

Dans son annonce de départ, Bruno Maisonnier le reconnaît presque en filigrane, lorsqu'il affirme vouloir se « dégager de l'opérationnel en prenant de la hauteur », tout en voulant « aller plus loin avec SoftBank ». En devenant actionnaire majoritaire, SoftBank s'est offert le droit d'imprégner sa stratégie afin de tenter de dominer le marché naissant du robot domestique au Japon. Quitte à rompre avec les origines d'Aldebaran.


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Avec sa tablette ventrale, Pepper ressemble à un dispositif de téléprésence - Crédit : Aldebaran.


Encore une fois, la communication d'Aldebaran réfute et en veut pour preuve la naissance du robot Pepper, le fruit d'une « même vision entre Bruno Maisonnier et SoftBank ». Lorsqu'on demande à la société si le fondateur est parti en raison d'une clause lors du rachat, elle répond qu'il est parti de son propre chef.

Hors des considérations opérationnelles et commerciales, le fondateur d'Aldebaran dépensera son temps à réfléchir aux « choses fondamentales dans le monde, politique, technologique, qui doivent être intégrées aux fondations de la robotique du futur ». Il partagera ses réflexions au détour de plusieurs ouvrages.

Loin du soulèvement des machines

Alors oui, les robots d'Aldebaran jouissent d'une bonne cote de popularité, mais sortiront-ils de la sphère des technophiles, des développeurs d'applications et du Japon ? Si Nao a été conçu comme un support idéal pour l'apprentissage du code, Bruno Maisonnier ne pensait pas moins que d'ici la fin 2015, des centaines de milliers de robots se vendront. Six ans après sa naissance, Nao ne s'est écoulé qu'à 7 000 exemplaires. Et si Pepper a trouvé 300 acheteurs en 1 minute, ce sont encore une fois des développeurs. Toujours pas le grand public.

D'ici la fin 2016, des tests seront menés en maison de retraite avec Romeo afin d'accompagner les personnes âgées - une relation déshumanisée que l'on envie peu. Aldebaran dit aussi garder dans ses cartons des projets sur lesquels il ne peut pas encore communiquer. Le robot ultime qui sera le vrai assistant de l'homme ?


Rencontre avec Romeo, le moins connu des robots de la famille Aldebaran, lors du salon Innorobo 2014.


Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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