Steve Jobs, ou le parcours de l'homme qui voulait vivre sa vie

Stéphane Ruscher
Spécialiste informatique
06 octobre 2011 à 10h32
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Quelques semaines après avoir démissionné de son poste de CEO d'Apple Inc, Steve Jobs est décédé.

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Né en 1955 à San Francisco, et élevé par des parents adoptifs, Steve Jobs commence ses études à Cupertino, avant de partir pour l'Université de Reed, à Portland. Ses études tournent court, et il rencontre Steve Wozniak en 1974, après son retour en Californie, dans un club de programmation. Avant de fonder Apple, Jobs obtient néanmoins son premier emploi au sein d'Atari, pour lesquels il crée les circuits électroniques, une expérience entrecoupée d'un voyage en Inde. Il y découvre les joies du LSD, ainsi que le boudhisme, dont la doctrine guidera nombre de ses choix personnels.

En 1976, il crée Apple avec Steve Wozniak et un 3e homme, Ronald Wayne. Il est intéressant de noter que pendant toute la première période d'Apple, Steve Jobs n'est pas CEO de l'entreprise, laissant cette place à Michael Scott (1977-1981) Mike Markkula (1981-83) et enfin John Sculley en 1983 (et jusqu'en 1993).

Apple et les débuts de la micro informatique

Steve Jobs et Steve Wozniak font indéniablement partie des pionniers de l'informatique personnelle : l'Apple I, vendu en kit, fait déjà le choix d'un clavier et d'un écran plutôt que des interrupteurs et des diodes, pour plus de simplicité. Avec l'Apple II, le côté artisanal laisse la place à un ordinateur clé en main, et les performances font un bond en avant, introduisant notamment la prise en charge de la couleur.

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C'est néanmoins avec le Macintosh que Steve Jobs va imprimer son image de marque. Bien qu'il ne soit pas à l'origine du projet à l'époque, défendant plutôt le Lisa, un ordinateur proche du Mac dans son fonctionnement mais vendu à un prix prohibitif aux entreprises, Steve Jobs va se ranger du côté de cet ordinateur révolutionnaire par sa simplicité d'utilisation (usage de la souris, pas de touches fléchées...) et son interface graphique, inspiré des travaux de Xerox. La publicité 1984 et la présentation du Mac par Steve Jobs, encore en costume à l'époque, restent dans la mémoire collective. Dès le début, Jobs positionne en effet Apple comme le trublion de l'informatique, celui qui doit aller chatouiller les géants déjà installés comme IBM



Pourtant, tout révolutionnaire qu'il est, le Macintosh peine à se vendre, et Steve Jobs finit par être débarqué, ou plutôt poussé à la démission, de la société qu'il a fondé en 1985. A l'écart d'Apple, il fonde NeXT, un constructeur d'ordinateurs dédié au marché haut de gamme, disposant d'un OS orienté objets assez en avance sur son temps. Sur cette vidéo de 1991, on peut voir Jobs vanter les mérites de son ordinateur par rapport au Macintosh !



En parallèle, il rachète une division de Lucasfilm et son ordinateur Pixar, destiné à l'imagerie médicale. Les bénéfices de ces deux actes ne se font pas voir immédiatement : NeXT ne décollera jamais vraiment, et Pixar remporte davantage de succès avec les courts métrages comiques de son directeur créatif John Lasseter dans les festivals d'imagerie numérique, que dans son coeur de métier, à savoir la vente de solutions destinées à la création d'images.

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La reconquête d'Apple

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Steve Jobs va cependant finir par récolter les fruits de ses actions. Chez Pixar, tout d'abord, qui fait le pari de se recentrer sur l'animation, il décroche le jackpot en 1995 avec Toy Story, le premier long métrage d'animation en images de synthèse. Distribué par Disney, Toy Story est un immense succès public et critique. En 2006, après d'autres succès (1001 Pattes, le Monde de Nemo, Monstres et Compagnie, Les Indestructibles...) Disney rachète Pixar et Steve Jobs intègre son conseil d'administration.

L'histoire va également rattraper Jobs : incapable d'avancer sur la nouvelle génération du système d'exploitation du Mac, Apple fini par opter pour un rachat, et c'est sur NeXT que son choix se porte en 1996. Entretemps, Apple a subi de nombreux revers, et s'est notamment marginalisée face au mastodonte Microsoft et son Windows 95, qui apporte au grand public la promesse du Macintosh initial. Steve Jobs revient par la petite porte, en tant que conseiller, mais finit par forcer la grande lorsque le conseil d'administration congédie Gil Amelio, CEO à l'époque.

Nommé « CEO par intérim » (il supprimera publiquement le « i » en 2000), Steve Jobs remet de l'ordre dans le conseil d'administration et dans la ligne de produits, qu'il simplifie selon sa stratégie du carré : deux segments (grand public et professionnels) et deux ordinateurs (bureau et portable). La présentation de l'iMac, premier produit phare de l'ère Jobs, marque un tournant : comme un retour aux sources, le petit ordinateur tout en un aux couleurs acidulées, dessiné par Jonathan Ive, a comme un goût de successeur du Mac original. L'autre signature de l'approche de Steve Jobs réside dans la connectique : pas de lecteur de disquette, et priorité absolue à la nouvelle connectique USB. Le premier d'une longue série de choix radicaux. Autre signe des temps: un accord avec Microsoft portant sur le développement de la suite Office Mac sur le long terme, et l'intégration d'Internet Explorer comme navigateur par défaut sur les Mac, une annonce réalisée par Bill Gates lui même, fraichement accueillie à l'époque.

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L'effet halo de l'iPod

Malgré la sortie de Mac OS X et le lancement de plusieurs applications multimédia révolutionnaires pour l'époque (iMovie, iPhoto, iDVD), le Mac bat de l'aile. C'est néanmoins avec un produit inattendu que Steve Jobs va une fois de plus réussir à être là au bon moment : l'iPod ! Ce lecteur MP3 à disque dur impressionne par sa petite taille, mais il est initialement impossible de prévoir son impact. Pourtant, sous la houlette de Jobs, Apple va réussir à le transformer progressivement en phénomène de société, notamment grâce à la sortie en 2003 de l'iTunes Music Store, un kiosque de téléchargement de musique en ligne dont la simplicité va imposer l'iPod et Apple largement au delà des technophiles. L'effet halo est né : un cercle vertueux qui incite les utilisateurs d'iPod à aller vers le Mac.

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L'écosystème fermé de l'iPod, une autre marque de fabrique associée à Apple et donc à Steve Jobs, ne fait pourtant pas que des heureux. Les DRM qui protègent la musique et l'empêchent d'être lue sur d'autres appareils, attirent les critiques. Plus tard, Steve Jobs se fendra d'une lettre ouverte critiquant l'usage des DRM, en rappelant que les maisons de disques les avaient imposés. Il est cependant impossible de ne pas penser que ce verrouillage a été un des facteurs maintenant les utilisateurs dans l'écosystème Apple, tout comme les Apple Store, une chaine de magasins au fonctionnement novateur qui attire des millions de visiteurs. Une fois que l'on a mis un doigt de pied dans l'écosystème, il est difficile d'en sortir. Le génie de Steve Jobs réside aussi dans cette manière controversée de bâtir et fidéliser une base d'utilisateurs. Malheureusement, 2004 est également l'année où la santé du fondateur d'Apple va commencer à assombrir l'avenir de l'entreprise.


Acte III : l'iPhone et l'iPad

En 2004, Steve Jobs est atteint d'une forme rare, et traitable, de cancer du pancréas. Remplacé pendant son opération et son rétablissement par son bras droit Tim Cook, il revient aux affaires dès 2005. S'ouvre une période faste pour Apple : passage des Mac aux processeurs Intel, sortie des premiers iPod capables de lire de la vidéo, et surtout, annonce de l'iPhone en janvier 2007. L'interface entièrement tactile du smartphone d'Apple prend tout le monde de la téléphonie mobile de cours, et si les moqueries se multiplient à la sortie de la première version (pas de multitâche, pas d'applications tierces, pas de 3G...), les versions successives de l'iPhone remportent un succès grandissant, notamment grâce à la sortie de l'App Store en 2008.

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Le succès de l'iPhone ne calme pas pour autant les rumeurs sur la santé de Steve Jobs : apparaissant de plus en plus amaigri au cours de l'année 2008, il finit par annoncer une mise en arrêt maladie de 6 mois en janvier 2009, qualifiant officiellement sa maladie de « déséquilibre hormonal ».

Une fois de plus remplacé par Tim Cook, Steve Jobs revient « vertical » à la rentrée 2009, alors qu'Apple lance en 2010 son dernier « coup » en date : l'iPad. La tablette suscite cette fois davantage de scepticisme, Apple s'attaquant à un marché qui n'existe pas vraiment. Pourtant, malgré les critiques portant, une fois de plus sur les limitations du périphérique (pas d'USB intégré, pas de multi tâche, pas de prise en charge de Flash...), le succès public est une fois de plus au rendez vous. L'offensive continue avec l'iPhone 4, mais le lancement de ce dernier est bousculé par une polémique sur ses problèmes de réception, vite balayée au cours d'une conférence de presse typique de Jobs : expéditive et emprunte d'un rien de mauvaise foi (vous avez un problème que nous n'admettons pas ? On vous donne un bumper !).

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Début 2011, rebelote : Steve Jobs se place à nouveau en arrêt maladie, cette fois ci pour une durée indéterminée. Malgré plusieurs apparitions publiques (lancement de l'iPad 2, WWDC 2011...), il ne reviendra jamais aux commandes d'Apple : il démissionne de son poste de CEO le 24 aout, place Tim Cook à la tête de l'entreprise, et devient président du conseil d'administration.

Son décès laisse planer une ombre d'incertitude : si on ne doute pas de la viabilité d'Apple, au moins à court terme, il est indéniable que la perte de sa vision représentera un défi délicat à surmonter pour l'entreprise dans les années à venir.

Steve Jobs, human after all

Génie visionnaire et puritain, perfectionniste à l'extrême et charismatique en diable, Steve Jobs peut donc se targuer d'avoir participé à trois des grandes révolutions de l'ère du numérique : l'informatique personnelle, avec le Macintosh, la musique avec le duo iPod / iTunes et la téléphonie mobile avec l'iPhone, dont les principes fondateurs dirigent encore aujourd'hui, quatre ans après sa sortie, les développements de tout un secteur. Pour ce faire, il aura toujours suivi sa propre doctrine, n'hésitant pas à bousculer partenaires et employés. En interne, on évoque non sans crainte ses colères homériques ou l'arrogance de celui qui est persuadé que lui « sait ».

Jobs brise la carapace en 2005, à l'occasion d'un émouvant discours prononcé à Stanford. Il y raconte le temps passé à ramasser des bouteilles de soda pour en récupérer la consigne, ou les dix kilomètres parcourus à pied chaque dimanche soir pour aller profiter d'un repas végétarien gratuit au temple Hare Krishna de Portland. Il y donne également une leçon de vie, invitant les jeunes impétrants à vivre leur vie de la façon qui leur convient, à n'écouter qu'eux et à ne pas se laisser dicter leurs choix par leur environnement. « Soyez insatiables, soyez fous », lance alors Jobs. Sa femme, ses quatre filles, les 50 000 employés d'Apple et les centaines de millions d'utilisateurs des produits qu'il a initiés savent que dans sa bouche, il ne s'agissait pas de vains mots.

Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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