Live Japon : au pays de la technologie parasismique

Karyn Poupée
23 janvier 2010 à 00h02
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Haïti est en état de choc, on le serait à moins : le violent récent séisme qui a tué des dizaines de milliers de personnes rappelle aux Japonais celui du 1er septembre 1923, le Kanto Daishinsai (magnitude 7,9), qui avait fait plus de 140.000 morts à Tokyo et dans ses environs. Depuis, le pays du Soleil-Levant, qui subit chaque année plus de 20% des plus violentes secousses telluriques recensées dans le monde, a été meurtri à plus d'une reprise. Toutefois, le nombre de victimes n'a cessé de baisser au fil des décennies, grâce à des techniques de construction et moyens de prévention de plus en plus sophistiqués, sans que soit pourtant garantie l'impossibilité d'un nouveau drame. A ce jour la dernière vraie tragédie en date remonte à une décennie et demie. Le 17 janvier 1995, la cité portuaire de Kobe (ouest) fut réveillée par un violent tremblement de terre qui se solda par plus de 6.430 morts et un demi-million d'habitations détruites. La probabilité d'une telle catastrophe était jugée relativement faible dans cette ville du Japon, les autorités, la population et les secours insuffisamment préparés, les constructions inadaptées. Depuis, les techniques ont notablement progressé.

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Ce désastre, d'une rare brutalité, est survenu alors que les dispositifs parasismiques n'avaient pas atteint le degré de maturité requis, bien que le Japon ait été le premier pays qui, durant l'ère Meiji (1868-1912), a inscrit la parasismologie au registre des recherches scientifiques.

Tout comme le sinistre du 1er septembre 1923 avait poussé des industriels à concevoir des nouveaux outils d'information, quitte à changer de métier (comme Sharp, devenu fabricant de radios alors qu'il manufacturait auparavant des crayons et boucles de ceinturons), la catastrophe de Kobe a marqué un tournant. Elle a accéléré la prise de conscience des autorités, entreprises et citoyens, sur la nécessité de lutter contre les méchancetés de "dame nature" par des moyens inusités. Si bien que dans les mégapoles nippones, forêts de gratte-ciel et autres délires architecturaux, une secousse tellurique de magnitude 5, voire davantage, ne fait généralement désormais aucun grave dommage.

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Gigantesques complexes de bureaux, tours résidentielles, usines, centrales électriques, gares, ponts, barrages, tous les bâtiments et infrastructures sont concernés. "Nous avons beaucoup appris de l'analyse des dégâts à Kobe", confirme dans une étude un consultant du cabinet de recherche Nomura. Lors des tremblements de terre, les édifices se déforment, au risque de rompre. Plus ils sont hauts, plus la distorsion est importante. Les systèmes d'isolation, placés entre les fondations et les structures élevées et autres dispositifs, permettent d'atténuer ou d'empêcher ces altérations.

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Désormais montés sur vérins, sur ressorts, sur rails ou roulements à billes, trempés dans une cuve pleine d'eau, soutenus par des amortisseurs ou haubans, ou reposant sur d'imposants "boudins" en caoutchouc, les récents immeubles nippons qui défient la nature par leur hauteur (jusqu'à plus de 300m), répondent à des normes draconiennes, durcies à chaque évolution des moyens de mesure. Outre des dispositifs passifs (qui réagissent en fonction des secousses de façon naturelle) et d'autres actifs (mis en mouvement mécanique par un système électronique d'analyse de la situation), des bétons spéciaux ont été développés ainsi que de nombreuses solutions permettant de réduire les coûts de la mise à niveau des bâtiments, sans les évacuer ni les démolir. "Le savoir-faire entretenu en matière de +monozukuri+ (fabrication de choses) et la diversité du tissu industriel japonais ont beaucoup contribué à ces progrès", note le consultant de NRI. Des industriels qui ont des usines immenses et ultra-modernes de dalles d'écran de grandes dimensions et autres composants ont elles-mêmes conçu leurs propres systèmes qui permettent aux sites de continuer à fonctionner même en cas de très violent tremblement de terre.

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Par ailleurs, les boudins de caoutchouc sont une spécialité du premier pneumaticien nippon, Bridgestone, tandis que les amortisseurs sont issus de techniques employées dans l'automobile et en partie manufacturés par les mêmes équipementiers. Toutefois, le Japon, où il n'est pas rare de sentir le sol trépider, reste quand même à la merci d'un désastre. Il le redoute d'ailleurs, du fait de l'inadaptation de nombreuses maisons individuelles, en zones semi-urbaines et rurales notamment, et de l'ancienneté de bâtiments publics parfois érigés à la hâte en banlieue dans les années 1960.

Il n'est hélas matériellement pas possible de tout reconstruire ou mettre à niveau en quelques années, ne serait-ce que d'un point de vue financier, surtout dans un pays endetté qui a vécu depuis 1995 une décennie et demie des plus cahoteuses. De plus, et c'est surtout là que le bât blesse, les particuliers rechignent souvent à engager des travaux spéciaux en raison du prix, malgré les incitations répétées et subventions accordées par les pouvoirs publics. Pourtant, il faut se souvenir que 80% des victimes du séisme de Kobe ont péri à domicile, écrasées par leur maison ou brûlées avec elle.

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En outre, les petites et moyennes entreprises ne sont pas suffisamment prêtes, selon différents rapports. Les plus grandes prennent en revanche de plus en plus de précautions, notamment concernant la conservation de leurs fichiers informatiques. Ainsi louent-elles ou construisent-elles des centres de données de sauvegarde redondante à Okinawa, île du sud du Japon distante de 1.600 kilomètres de la capitale et où le risque sismique est le plus faible du Japon. En cas de catastrophe à Tokyo, la probabilité est jugée relativement basse qu'elle se propage jusqu'à Okinawa, de sorte que c'est le lieu national jugé le plus approprié. Des fournisseurs de services informatiques proposent aussi à des sociétés de petites tailles de conserver aussi un double de leurs informations dans ce type de lieux distants. Les plus riches groupes et les plus essentiels, comme les opérateurs de télécommunications, prennent des mesures encore plus importantes. Le numéro un nippon du secteur, NTT, réputé pour ses investissements matériels faramineux, a ainsi récemment fait l'acquisition d'un simulateur qui est à ce jour le plus perfectionné du monde. Il permet de tester de façon réelle (et non par informatique) ses équipements (serveurs, stations-relais, routeurs, etc.) lorsqu'ils sont soumis à un séisme de magnitude 8, avec un déplacement de plus d'un mètre d'amplitude.

Pour minimiser les risques, les Japonais élaborent en outre divers dispositifs techniques reposant sur les progrès incessants de l'électronique et des technologies de l'information.

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"Avertissement séisme: un tremblement de terre a été détecté dans la région nord-est de Chiba. Préparez-vous à de très fortes secousses, signé Agence de météo nationale". Au Japon, les téléphones mobiles peuvent non seulement prévenir la population mais aussi permettre d'organiser les secours. Ce message, arrivé le 25 août 2009 à 6H37 sur les téléphones portables de Tokyoïtes et autres résidents de l'ouest du Japon (dont celui de l'auteur), était heureusement trop alarmiste. Aucune secousse ne s'est produite, et l'agence de météorologie s'est excusée après avoir mis en évidence une défaillance dans son "dispositif d'alerte anticipé", certes encore à peaufiner mais unique au monde. Ces avertissements était auparavant réservés aux institutions, aux centrales nucléaires ou encore aux compagnies de chemins de fer. Ils sont désormais, depuis le 1er octobre 2007, adressés aux mobiles, retransmis par les médias et diffusés par des hauts-parleurs dans les lieux publics.

L'alerte peut aussi retentir dans chaque domicile, grâce à des services spécifiques associés à des appareils proposés par les fabricants d'électronique, les sociétés de sécurité, les gérants d'immeubles et autres prestataires. Le groupe Sanyo est un de ceux qui ont ce genre d'équipements dans leur vaste catalogue. Fruit de longues années de recherches, le système mis au point par l'Agence météorologique japonaise, permet de détecter les premiers signes de survenue d'un séisme et d'évaluer son potentiel destructeur. Grâce à la rapidité des réseaux de télécommunications, les informations afférentes peuvent en théorie arriver sur les terminaux avant les ondes ravageuses. Selon Kimiro Meguro, spécialiste des dispositifs de secours urbains à l'université de Tokyo, bien que le laps de temps soit limité, le nombre de victimes des séismes pourrait être réduit de 90% si les gens disposaient de dix secondes pour se préparer. Reste à savoir ce qu'il convient de faire dans ce cas.

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Pour en avoir une idée plus précise et comprendre où est la difficulté, l'agence privée de météo nippone WeatherNews a diffusé le 17 janvier dernier sur les téléphones portables et PC un programme vidéo spécial d'entraînement à l'attention de ses abonnés. Objectif: bien réagir dans "les 10 dernières secondes avant la secousse". En moyenne, selon l'enquête réalisée après cet entraînement, chaque personne est parvenue à réaliser à domicile 2,2 actions parmi la douzaine préconisées (dégager les accès, se placer sous une table ou un lit, éteindre le gaz, etc.). Quelque 4.335 personnes ont participé à cet exercice en ligne qui suppose que le système d'alerte par anticipation ait fonctionné. Notons que seuls les avertissements concernant les secousses majeures seront communiqués au grand public, pour éviter de paniquer inutilement la population d'un pays où les petits tremblements de terre sont extrêmement fréquents et les techniques parasismiques efficaces.

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Mais si par malheur le drame survient, c'est encore grâce aux télécommunications fixes et mobiles que les Japonais estiment pouvoir en réduire la gravité. Un Japonais sur quatre indique que le premier objet qu'il prendrait en fuyant à cause d'un séisme serait son téléphone portable (et non un poste de radio comme autrefois), avant son porte-feuille, son livret de compte en banque et son inkan (cachet personnel qui sert de signature). Tous les mobiles nippons commercialisés ces dernières années sont de plus équipés d'un module de localisation qui permet aux services de secours de situer les appels de détresse.

Le réflexe des citoyens est aussi d'allumer illico la télévision, puisque dans les 30 secondes qui suivent un important séisme, la chaîne publique NHK interrompt ses programmes en cours pour diffuser un flash d'information spécial, lequel peut durer des heures et des heures en fonction de la gravité des faits. Il est possible de regarder cette chaîne avec son téléphone portable grâce à la diffusion numérique hertzienne mobile. Il est même envisagé qu'à l'avenir, ledit téléphone commute automatiquement sur ladite chaîne en cas de forte secousse dans la zone dans laquelle se trouve l'utilisateur. Sont par ailleurs proposés plusieurs services qui permettent de prévenir son entourage en cas de séisme. Les messages de ce type empruntent des canaux prioritaires dédiés.

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Il existe aussi des dispositifs informatiques de suivi des dégâts et des victimes, tel que celui développé par NTT Comware. Cet outil transportable, comprenant un PC, un projecteur et un stylet, ainsi qu'un logiciel de cartographie associé à une base de données, est destiné aux autorités locales. Il donne aux autorités la possibilité d'enregistrer les événements en temps réel, de façon rapide, simple et immédiatement transmissible à d'autres centres de gestion de crise. "L'opérateur n'a qu'à sélectionner une imagette (incendie, éboulement, raz-de-marée, etc.) dans une palette avec le stylet et la porter sur la carte projetée sur une table", explique un ingénieur de NTT Comware. "Instantanément, il obtient une vue de la situation, peut changer d'échelle, filtrer l'affichage, évaluer les risques alentours, mesurer les distances, visualiser le nombre de personnes potentiellement concernées et diverses autres indications nécessaires à l'organisation des secours", précise-t-il.

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Les données localisées et horodatées, y compris des photos et vidéos, peuvent également remonter directement du terrain depuis des caméras de surveillance, des détecteurs d'incendie, des capteurs de gaz et autres équipements, ou bien être adressées par des secouristes munis de téléphones portables porteurs d'un module de localisation par satellite (GPS). Informatisé, l'état des lieux est ainsi immédiatement consultable depuis plusieurs lieux distants. Reste à doter les 47 préfectures du Japon d'un tel dispositif, alors que plusieurs régions (Shizuoka au sud, Tokyo à l'est, etc.) redoutent une énorme secousse tellurique de magnitude égale ou supérieure à 7, hautement probable dans les toute prochaines décennies, notamment dans la capitale.

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Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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