Planet : dans les coulisses du géant de l'observation terrestre

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
11 juin 2020 à 18h30
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La centrale à charbon de l'état indien du Gujarat, observée avec 50 cm de résolution. Crédits © 2020 Planet Labs, Inc.

Basée à San Francisco, l'entreprise se prépare pour d'intenses semaines avec une nouvelle génération de satellites SkySats prête à décoller. Clubic a pu poser quelques questions à Mike Safyan, le Vice-Président des lancements de Planet.

Bienvenue dans le futur de l'imagerie satellitaire !

Planet pépite, puis licorne…

A la fin du mois de décembre, Planet fêtera ses dix ans. Fondée dans la plus pure tradition californienne dans un garage par trois ex-employés de la NASA pour « utiliser l'espace afin d'aider la vie sur Terre », la startup est vite devenue un acteur absolument incontournable de l'observation de la terre et de l'imagerie satellite. A coups de rachats, d'investissements et de partenariats stratégiques, Planet Labs (le groupe se renomme Planet en 2017) devient une « licorne », dès 2016 : la valeur de l'entreprise est dès lors estimée à plus d'un milliard de dollars. Elle est la seule aujourd'hui à proposer une offre si complète qu'elle est capable de prendre en photo l'ensemble du globe en 24 heures.

Cette progression, Mike Safyan l'a accompagnée. « Je suis chez Planet depuis le premier jour en 2010, et je n'ai pas beaucoup eu le temps de m'ennuyer ! En tant que vice-président des lancements, je m'occupe d'envoyer nos différents satellites vers l'orbite. Je vais donc voir les opérateurs comme SpaceX ou Arianespace et je négocie avec eux… Mais ça ne s'arrête pas à la signature du contrat ! Jusqu'à ce qu'ils soient en orbite, il faut suivre les dossiers, gérer les retards, les paiements, le transport, la préparation des satellites, l'assurance, les éventuels échecs ! J'ai 27 campagnes de lancement derrière moi, mais c'est toujours différent ! »

SkySat, le zoom sur la Terre

« A l'origine, les SkySats appartiennent à une constellation que nous avons rachetée », explique Mike Safyan. Ce sont aujourd'hui les satellites les plus performants de l'offre de Planet, et ce malgré leur taille. Car pour des unités de 120 kg environ, de la taille d'un réfrigérateur, leurs résultats font sensation. Des clichés de seulement 1 m de résolution à l'origine, puis 72 cm grâce à un post-traitement logiciel, et une longue durée de vie…

Un ensemble de 3 satellites SkySat prêt pour son lancement ce mois de juin. Crédits © 2020 Planet Labs, Inc.

« Les premières unités de SkySat sont toujours actives, même si elles ont 7 ans maintenant, et nous proposons une nouvelle résolution de 50 centimètres car nous avons abaissé l'orbite de travail de nos 15 satellites actifs. Pour nos clients les SkySat sont très complémentaires de nos autres unités, les Dove, qui ont une résolution comprise entre 3 et 5 mètres. Utiliser un SkySat, c'est la possibilité de faire un zoom sur une région ! Et 50 centimètres, ça permet même d'observer le marquage au sol sur les routes. », détaille M. Safyan. Planet va rajouter six unités SkySat à sa constellation, par groupes de trois. Le premier lot doit décoller avec le prochain tir de la Falcon 9 de SpaceX, qui a proposé à l'entreprise de partager l'espace sous la coiffe avec ses satellites de communication Starlink.

Visites et revisites

L'autre grosse amélioration concerne ce qu'on appelle le temps de revisite, c'est-à-dire le nombre de passages au-dessus d'un même site. « Avec les 15 satellites SkySat actuels en orbite héliosynchrone, sur les zones les plus demandées nous pouvons offrir deux passages par jour, un le matin vers 9 heures et demi, et un dans le milieu de l'après-midi. C'est déjà très bien, mais pour nos clients, ce qui se passe à 9h30 n'est pas toujours représentatif de l'activité de la journée, explique M. Safyan. Avec les 6 nouveaux satellites que nous faisons décoller à une latitude de 53°, nous ne pourrons pas couvrir les zones polaires, mais sur la majeure partie du globe nous pourrons proposer jusqu'à… 12 passages par jour ! »

Une véritable petite révolution, qui accompagne une augmentation importante à la fois du nombre de clients (+163% en moins de deux ans), mais aussi des demandes d'observation par satellite. Avec les SkySat (qui peuvent aussi enregistrer de petits clips vidéo), ils auront accès à des événements dynamiques, avec un grand zoom, à une échelle globale.

Il peut s'en passer des choses, en une journée ! Comme ici avec le port d'une acierie à Abu Dhabi. Crédits © 2020 Planet Labs, Inc.

Un tel engouement peut interroger. Que veulent ces nouveaux clients, et comment va évoluer l'observation par satellite ? « Je suis le premier à dire qu'il n'y a pas tout le temps besoin d'un satellite, tempère M. Safyan. Si vous voulez compter les voitures à un péage d'autoroute, un mat avec une webcam font très bien l'affaire. Mais si vous voulez traiter l'état de tous les péages d'un pays, la congestion de toutes les routes ou comparer entre Etats, alors l'imagerie par satellite est un outil très performant. Il suffit d'ajouter à nos images des procédés d'intelligence artificielle pour pouvoir documenter des situations à très large échelle. »

Planet gère aujourd'hui une flotte de satellites et fournit l'accès aux images, mais c'est aux clients de trouver des usages… Qui à l'inverse, peuvent surprendre les équipes de Planet !

Fabriquer un écosystème

C'est par exemple le cas de certaines agglomérations (counties) en Californie, qui utilisent les images de Planet pour… trouver des plantations de marijuana ! Ce service leur coûte beaucoup moins cher que de patrouiller avec des hélicoptères, des avions et des 4x4. De la même façon, il y a des assurances qui sont abonnées afin d'obtenir de l'imagerie pour vérifier la présence de piscines sur le terrain de leurs clients pour des contrats habitation. Ce qui leur évite d'avoir à faire un pénible travail de porte à porte… Cet écosystème, détaille Mike Safyan, est en pleine expansion. Et les sollicitations n'ont pas baissé avec la crise liée au COVID-19, bien au contraire.

L'interface client de Planet. Crédits © 2020 Planet Labs, Inc

« A une époque, pour commander de l'imagerie satellitaire, il fallait décrocher son téléphone, passer du temps à négocier avec le fournisseur, obtenir du temps de passage et récupérer les images. Chez Planet, on a voulu court-circuiter tout ça, détaille Mike Safyan. Avec notre plateforme, ces démarches sont derrière nous, et tout le monde est content. Il n'y a plus qu'à rentrer la zone que vous voulez observer, sur combien de temps, tout le reste est automatisé. »

Une fierté pour les employés de l'entreprise, qui dispose d'un autre atout peut-être moins connu. Grâce au grand nombre de satellites de Planet, il y a en effet de grandes disponibilités pour les observations, tandis qu'une partie des concurrents de l'entreprise, surtout ceux qui proposent de l'imagerie à haute résolution, est souvent tenue de faire passer les demandes de leurs partenaires gouvernementaux en priorité…

Faire du stop avec Falcon 9

En tant que responsable des lancements, Mike Safyan a aussi évoqué avec nous les avantages proposés par SpaceX pour amener les clients à décoller avec les satellites Starlink et Falcon 9. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'une fois de plus, ils changent la donne. « C'est une nouvelle offre, que l'opérateur nous a proposé à la fin de l'année dernière, et nous serons les premiers à en bénéficier. Historiquement, SpaceX ne fait pas vraiment d'offre de lancement commune, c'était arrivé une fois dans le passé mais c'est l'entreprise SpaceFlight qui avait tout géré. Cette fois, nous discutons directement avec leurs équipes, et c'est à la fois une offre très, très intéressante en termes de tarifs, et très souple pour nous. Il y a de la disponibilité, avec des décollages pour la constellation Starlink prévus toutes les deux semaines ! »

On peut faire un travail très sérieux sans nécessairement se prendre toujours au sérieux. Crédits © 2020 Planet Labs, Inc.

SpaceX, ajoute Mike Safyan, a une très bonne réputation dans le monde des opérateurs de fusée, et ils ont été très accommodants pour cette nouvelle offre avec des équipes très réactives : le contrat a été signé il y a seulement six mois et les satellites sont prêts pour leur vol !

Pour autant, Planet ne souhaite pas se lier pieds et poings avec un seul fournisseur d'accès à l'orbite. « Etre client de plusieurs opérateurs, ça nous offre plus de sécurité, parce que nous sommes dans une industrie où il y a toujours des délais et des imprévus. Aujourd'hui, j'ai l'impression que tout a repris en même temps, et donc chez Planet nous sommes sur le pont : il y a les 3 satellites SkySat, mais aussi deux dizaines de satellites Dove installés en Guyane sur le lanceur européen Vega… », explique Mika Safyan qui gère le tout depuis San Francisco.

Ne pas oublier de débarrasser…

Enfin, nous avons tenu à l'interroger sur la fin de vie des satellites. Le sujet est très important dans un contexte ou de nombreuses constellations s'installent en orbite basse… Et justement, Planet a annoncé en avril mettre à la retraite les 5 satellites de la constellation RapidEye rachetée en 2015.

« Nous prenons un maximum de précautions, assure Mike Safyan. Les satellites RapidEye ont été envoyés en orbite en 2008. Ils ont fonctionné bien plus longtemps que ce pour quoi ils avaient été conçus à l'origine, mais en 2019 et 2020 nous avons décidé d'entamer la transition de leurs zones de couverture vers les Dove… Lors de leur mise à la retraite, nous avons décidé d'utiliser tout le carburant restant dans les réservoirs pour abaisser au maximum leur orbite. Aujourd'hui, ils sont autour de 600 km d'altitude, et nous sommes assez certains qu'ils vont respecter la « règle des 25 ans ». C'est une problématique importante pour nous, et nous suivons l'actualité du domaine au jour le jour. Heureusement, nos SkySats et les Doves sont à des altitudes inférieures, et pour la très grande majorité d'entre eux ils vont rentrer dans l'atmosphère et s'y consumer environ 5 ans après la fin de leurs opérations. ».

Nous tenons à remercier chaleureusement Mike Safyan, et l'équipe de Planet qui a rendu cette interview possible.

Modifié le 11/06/2020 à 20h17
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