Jean-Luc de SINZOGAN : ‘’les logiciels libres peuvent réduire la fracture numérique Nord/Sud.’’

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Le 12 novembre 2001
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Jean-Luc de SINZOGAN présente l’ANFA : Association pour la promotion et la recherche en informatique libre et dans les NTIC France - Afrique.

Jean-Luc de SINZOGAN présente l'ANFA : Association pour la promotion et la recherche en informatique libre et dans les NTIC France - Afrique.

AB - Bonjour Monsieur de SINZOGAN. Quel a été votre parcours dans le monde professionnel et associatif ?

JLS - Bonjour. Je suis président-fondateur de l'ANFA (Association pour la promotion et la recherche en informatique libre et dans les NTIC France - Afrique).

L'ANFA est ma première grande aventure dans le monde associatif.

Elle provient d'une réflexion profonde sur l'humble apport que je pouvais avoir pour aider mon continent, l'Afrique. Avec deux amis français d'origine béninoise comme moi, la réponse fut que l'humanitaire, ce n'était pas seulement les sacs de riz mais que les logiciels libres (GNU/LINUX et les applications qui tournent sous ce système d'exploitation libre) pouvaient être une réponse pour réduire la fracture numérique entre les pays du Nord et ceux du Sud.

Ma formation ? Je suis informaticien et titulaire d'une MIAGE Paris-Dauphine.

J'ai commencé ma carrière en Informatique en 1989 comme développeur en GAP III sous AS/400 chez METSYS (maintenant JBA PRESYS), et j'y suis resté un an.

Ensuite, je suis parti chez AT&T-DATAID (maintenant GFI) où, au gré des missions, j'ai été développeur, ingénieur système AS/400 ou UNIX, et chef de projet. J'y suis resté quatre années.

J'ai ensuite rejoint la société DONNELLEY LANGUAGE SOLUTIONS (maintenant LioNBRIDGE) où j'ai exclusivement travaillé pour 17 pendant quatre ans comme chef de projet d'intégration pour les versions françaises des systèmes d'exploitation OS/400 et UNIX/AIX d'IBM. C'était un poste à l'international. En effet, je devais me rendre régulièrement dans les laboratoires IBM aux Etats-Unis pour m'assurer avec les ingénieurs sur place que la version française était en adéquation avec ce qui avait été développé.

Depuis 1997, je suis chef de projet au sein du groupe CEGETEL. Je gère actuellement des projets web utilisant le serveur d'application Websphere d'IBM.

AB - Pouvez-vous présenter votre association l'ANFA et notamment le projet GPRIL-Afrique (Gestion de la promotion et de la recherche en informatique libre en Afrique) ?

JLS - L'ANFA est une association d'action humanitaire d'un nouveau genre créée par des informaticiens d'origine africaine qui se sont réunis avec l'objectif de chercher à développer la collaboration entre la France, qui dispose des moyens et des compétences techniques, et l'Afrique dont l'informatisation embryonnaire peut être accélérée par la promotion et le développement des logiciels libres (GNU/LINUX et les applications qui tournent sous ce système d'exploitation libre).

Le projet GPRIL constitue la pierre angulaire de notre association, il tend :

- à accompagner tous les partenaires du Sud dans l'échange bidirectionnel avec le Nord et leur participation dans l'innovation technologique. L'objectif étant d'exporter de la technologie à haute valeur ajoutée : valeur intrinsèque des logiciels libres.

- à promouvoir, encourager la création d'un véritable tissu économique gravitant autour des logiciels libres

- à assurer un transfert technologique réussi avec nos antennes associatives locales partenaires en Afrique

Nos moyens sont encore modestes. Notre association vient d'avoir un an mais nous disposons d'un laboratoire de test et de formation de formateurs situé à Saint-Ouen (93) avec une dizaine de PC avec accès à Internet haut débit pour l'évaluation des solutions et la formation de ses membres.

A l'heure actuelle, nous vivons des cotisations de nos membres ainsi que de la rémunération apportée par notre contribution en tant que conseils et maîtres d'œuvres dans les projets d'associations partenaires ayant trait au développement des logiciels libres comme le projet Fragments du Monde de l'association VECAM.

Nous mettons en place actuellement des sessions de formation d'initiation grand public à Linux dans notre laboratoire. Nous préparons également un dossier de financement que nous présenterons à différents organismes susceptibles de nous subventionner comme le Fonds Francophone des Inforoutes, la Fondation France Télécom et des collectivités locales en Ile-de-France.

Nous avons mis en place une liste de discussion publique à laquelle tout un chacun peut s'inscrire en envoyant un e-mail vide à l'adresse souscription@anfalab.org. Nous invitons donc tout le monde à s'y inscrire afin de participer au débat de la fracture numérique.

La discussion se déroule ensuite à l'adresse public@anfalab.org

Nous préparons également une soirée de présentation de l'association, qui aura lieu le 2 décembre dans nos locaux de Saint-Ouen, destinée à élargir nos rangs, à développer de nouveaux partenariats avec des associations ayant les mêmes objectifs que les nôtres et à récolter des fonds.

AB - En quoi les efforts pour développer l'utilisation des logiciels libres en Afrique peuvent-ils concrètement réduire la fracture numérique Nord/Sud ?

JLS - Les pays du Sud et plus particulièrement l'Afrique qui connaissent un retard économique et technologique considérable doivent profiter du formidable moteur économique que sont les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) en termes d'échanges et d'opportunités économiques.

Le manque de moyens logistiques et financiers qui freinent leur développement peut être compensé par l'alternative économique non négligeable qu'offrent les logiciels libres.

Microsoft vient par ailleurs de commencer une vaste campagne d'anti-piratage de ses logiciels dans les entreprises dans plusieurs pays d'Afrique et notamment au Sénégal, tout en sachant que les entreprises locales n'ont aucunement les moyens de payer les licences demandées.

D'autre part, le parc informatique africain très souvent obsolète ne dispose pas de ressources matérielles suffisantes pour supporter certains logiciels (propriétaires), alors que Linux peut tout à fait être installé sur ce type de matériel. C'est en outre un excellent outil didactique et un condensé de tout ce qui se fait en nouvelles technologies (langages, compilateurs, serveurs, etc.)

Enfin le principe de sa licence libre (http://www.fsfeurope.org/documents/freesoftware.fr.html) permet à tout le monde de le modifier, les étudiants et chercheurs africains peuvent à court terme le maîtriser jusque dans ses parties les plus complexes et apporter leurs contributions à son amélioration et en faire un outil personnalisé et exportable.

On peut y voir à moyen terme une opportunité pour les Africains d'exporter de la haute technologie vers le Nord.

Le projet Simputer est un exemple parlant de ce type d'action voir (http://www.simputer.org/), ou encore l'association Africa Computing : http://www.africacomputing.org qui fait de la formation Linux aux entreprises africaines et qui a déjà créé le site commercial d'une société sud-africaine http://www.nyati.com sous Linux.

Voir aussi l'article de Wired : Africa : The Linux Continent ? : http://www.wired.com/news/technology/0,1282,38749,00.html

AB - Qui sont les principaux acteurs du développement du Net et de l'informatique en Afrique ?

JLS - Ce sont pour le moment principalement les associations qui fournissent le plus gros travail dans ce domaine.

Il existe aujourd'hui un peu partout en Afrique bon nombre d'associations d'utilisateurs de Linux regroupant souvent des étudiants, enseignants et chercheurs (Maroc, Sénégal, Bénin, Togo, Côte d'Ivoire, Afrique du Sud, etc.)

Les ONG sont également actrices de ce développement avec le concours de fondations comme la Fondation de France, ou le Fonds Francophone des Inforoutes ou celui d'organismes gouvernementaux comme l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie, l'IRD, l'Institut pour la Recherche et le développement, ou l'UNITAR l'Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche, etc. Le gouvernement français par l'intermédiaire du Ministère des Affaires Etrangères, le Québec et les Etats-Unis participent à l'élaboration de plans d'aide au développement des NTIC en Afrique.

Les gouvernements africains commencent petit à petit à lancer des programmes d'informatisation des écoles comme c'est le cas au Sénégal ou le Togo.

AB - Avez-vous des chiffres sur le taux d'équipement des particuliers, des entreprises, ainsi que sur le nombre d'accès à Internet en Afrique ?

JLS - Il est difficile de mesurer le taux d'équipement des particuliers et des entreprises.

Toutefois, une étude globale parue en mai 2001, celle de Mike JENSEN, consultant et journaliste spécialiste de la question (The African Internet - A report status, voir le site : http://www3.sn.apc.org/africa/afstat.htm) estime qu'il y a environ 1 300 000 ordinateurs connectés à Internet répartis dans une cinquantaine de pays en Afrique, sachant que chaque ordinateur est partagé en moyenne par 4 à 5 utilisateurs, on peut parler d'environ 4 millions d'utilisateurs sur le continent.

L'Afrique du Sud avec 750 000 utilisateurs arrive en tête des pays les plus connectés. L'UIT ou l'Union Internationale des Télécommunications fournit également des statistiques sur la connectivité en Afrique voir le site : http://www.itu.int/home/index.html.

Ce sont les capitales qui sont les mieux équipées, la quasi-totalité des capitales africaines le sont, notamment celles qui ont des universités avec des unités de recherche en informatique. On constate également une forte croissance des cyber-cafés dans les grandes villes.

Nous ne disposons pas de chiffres précis, mais les entreprises sont relativement bien équipées même si leur matériel est bien souvent obsolète. Les administrations sont elles-aussi de plus en plus équipées.

AB - Qui sont aujourd'hui les principaux bénéficiaires des logiciels libres sur le continent ?

JLS - Aujourd'hui, ce sont majoritairement les universités qui sont les principaux bénéficiaires des logiciels libres en Afrique. Les entreprises s'y mettent timidement, ici comme en Europe, Microsoft se taillant toujours la part du lion. Ceci est dû au fait que les entreprises sont très peu informées de l'existence des logiciels libres. Quant aux administrations, elles sont encore très en retard dans ce domaine.

AB - Quelles relations entretient l'association avec le secteur privé et le secteur public, et tout particulièrement le monde politique ?

JLS - Nous n'avons pas pour le moment à proprement parler de relations avec le monde politique en France.

Nous cherchons actuellement à développer nos activités auprès des collectivités locales françaises, dans un premier temps dans le cadre de nos recherches de fonds. Nous allons déposer des dossiers de demande de subventions auprès des mairies du 93 et de la région d'Ile-de-France.

Nous souhaitons mettre en place un partenariat avec la mairie de Saint Ouen pour assurer des formations d'initiation à Linux auprès d'associations locales, de demandeurs d'emplois et de salariés.

Par contre, nous comptons mener en 2002 des actions de lobbying auprès des gouvernements africains pour une migration des systèmes informatiques des administrations sous Linux comme c'est le cas avec le Ministère de la Culture en France.

AB - Quels partenariats avez-vous engagés dernièrement ?

JLS - Nous avons initié en 2000 des partenariats avec des associations partenaires ayant les mêmes objectifs que nous comme Oridev et le réseau ANAIS au Bénin et Lina en Côte d'Ivoire en 2001.

Nous avons également commencé à établir des contacts avec des professionnels de l'informatique locaux pour la création de l'ANB ou APRIL-NTIC-Bénin, association qui sera notre homologue dans ce pays.

En France, nous avons travaillé en collaboration avec VECAM (Veille Européenne et Citoyenne sur les Autoroutes de l'information et le Multimédia), voir le site http://www.vecam.org, en juillet et août 2001 à la mise en œuvre d'une plate-forme informatique en réseau sous Linux pour le compte de l'Université d'été du projet Fragments du Monde : «Offrir l'occasion de s'initier à Internet pour s'exprimer, débattre et échanger ses idées sur la place du citoyen dans la ville, avec des jeunes de nombreux pays du monde.»

« voir le site : http://www.fragmentsdumonde.org ainsi que l'article sur les logiciels libres sur le même site ici: »

Nous avons également participé au Séminaire d'échange des pratiques éducatives qui s'est déroulé en parallèle de l'Université d'été. Nous avons présenté les activités de l'association dans l'optique d'un échange d'expériences et de savoir-faire avec d'autres associations à vocation humanitaires étrangères venues en France pour l'occasion.

Ce séminaire nous a permis de prendre contact avec des associations africaines comme : Le Forum Malien des Jeunes Scientifiques, l'association Jeunes Millenium du Sénégal, Les amis du Futur en Guinée Conakry, associations avec lesquelles nous essayerons de mettre en place des partenariats pour un transfert de compétences technologiques en 2002.

Nous sommes actuellement en cours de discussion avec un journaliste indépendant qui souhaite lancer Gloupz !, un projet de webmagazine satirique trans-local indépendant de la mondialisation, dont la vocation est de produire de l'information internationale originale plus particulièrement sur les pays du Sud, et des oeuvres d'auteurs multimédia dont la conception et la fabrication s'appuieraient sur Linux.

AB - Quels sont les objectifs actuels de l'ANFA ?

JLS - Nous cherchons aujourd'hui à recruter de nouveaux membres, des professionnels de Linux notamment pour pouvoir mieux répondre aux demandes de nos partenaires en terme de réactivité pour la réalisation de nos projets communs.

Nous souhaitons également développer le partenariat avec des universités, des associations et des entreprises africaines intéressées par Linux. Nous sommes prêts à leur communiquer notre expérience et notre savoir-faire pour les aider à répandre et à développer l'utilisation des logiciels libres en Afrique.

Sans oublier, les sessions de formation d'initiation à Linux que nous souhaitons démarrer à la mi-décembre, formations que nous comptons étendre aux professionnels de l'informatique pour leur apporter des connaissances plus poussées sur Linux en 2002.

AB - Souhaitez-vous ajouter un commentaire pour conclure ?

JLS - Nous ne devons pas perdre de vue l'idée que les logiciels libres sont un moyen idéal pour aider l'Afrique à rattraper son retard économique et à s'intégrer dans la société de l'information. Je souhaite par ailleurs inviter les associations, administrations et entreprises en France et en Afrique qui seraient intéressées par nos actions à nous contacter afin de les aider à découvrir et/ou à utiliser Linux.

AB - Jean-Luc de SINZOGAN, je vous remercie.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36

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