Live Japon : technologies écologiques, jusqu'où ?

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Le 05 décembre 2009
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Les Japonais ont cette qualité ou ce défaut (c'est selon) de considérer que les technologies, leur martingale, ont forcément une réponse à apporter aux maux de notre société, même si parfois elles en sont à l'origine. Passons sur ces considérations sociologiques, largement débattues dans des livres dédiés (Les Japonais, ed. Tallandier), pour nous attarder simplement et froidement sur la façon dont les industriels japonais rivalisent d'astuces et de publicités afférentes pour que leurs appareils soient moins énergivores et plus respectueux de l'environnement. Autrement dit, voyons comment ils proposent de contribuer à résoudre l'actuelle grande préoccupation planétaire résultant d'une inadéquation entre les capacités terrestres et ce que l'Homme en fait.

Le PDG de Panasonic, Fumio Ohtsubo rêve par exemple d'une maison où tout serait régi automatiquement par les appareils grâce à des capteurs de différents types et des caméras partout. Tous (luminaire, téléviseur, climatiseur, réfrigérateur, lave-linge, machine à laver, etc.) seraient à même de deviner ce qui est le mieux pour le confort de leurs utilisateurs en fonction du contexte et pour offrir un rendement énergétique le plus approprié (consommer ce qu'il faut pour être parfaitement bien, ni plus ni moins). M. Ohtsubo, le répète à l'envi: il veut faire de son groupe le fer de lance d'une modernité et d'un confort high-tech "sho-ene, teitanso" (économie d'énergie, faible émission de carbone).

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Dans "la maison du futur proche" construite par Panasonic dans la baie de Tokyo, la production à domicile d'électricité par panneaux photovoltaïques et pile à combustible, couplée au stockage dans une batterie lithium-ion, limite les déperditions dues au transport et les rejets de CO2, et permet de chauffer le sol avec l'eau à haute température qu'un tel dispositif rejette. Les habitants peuvent en permanence surveiller la puissance de courant consommée, et comprendre ainsi comment changer leurs habitudes pour réduire les gaspis, assure la firme Panasonic. Classée par le groupe économique Nikkei numéro une des entreprises manufacturières nippones écologiquement responsables, elle imagine en effet une multitude d'ingéniosités techniques et de bon sens pour minimiser l'usage des ressources dans les foyers.

Pourtant, ses techniques ne sont pas toutes révolutionnaires. Il s'agit en effet parfois de simples questions de bon sens, de jugeote. Exemple: "en inclinant le tambour d'un lave-linge, la consommation d'eau est réduite de moitié, car le liquide est réparti de façon plus efficace": c'est bête comme chou, mais il fallait y penser. Le réfrigérateur est isolé grâce à de nouveaux matériaux très fins, performants mais exigeant peu de matière première, selon Panasonic. Doté d'un capteur et d'une puce qui savent prévoir la probabilité d'ouverture-fermeture, "il se met presque en veille lorsqu'il sait qu'il va longtemps rester fermé, mémorisant les habitudes de ses propriétaires".

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Panasonic se dit préoccupée par l'amenuisement de la plupart des ressources terrestres essentielles à la vie sur terre en général et à ses propres affaires en particulier. "La demande de ressources naturelles dans le monde explose", rappelle M. Ohtsubo. "Si on continue d'utiliser du pétrole au rythme actuel, il n'y en aura plus que pour 40 ans, et l'indium, nécessaire pour les téléviseurs à écran plat, n'est disponible que pour... six années encore", prévient-il.

Panasonic n'est pas, loin s'en faut, la seule firme nippone à vanter ses trouvailles "eco", puisque cela fait vendre. "Le rétroéclairage d'un téléviseur à écran à cristaux liquides (LCD) par des diodes électroluminescentes (LED) au lieu de tubes, permet de réduire d'un tiers l'électricité requise à taille égale", souligne une responsable du groupe Sharp, Miyuki Nakayama. Troquer une ampoule à incandescence qui dissipe en chaleur 95% de l'électricité qu'elle exige contre un modèle à LED, "permet de diviser par 7 la consommation à niveau d'éclairage identique", renchérit le patron de la filiale de luminaires de Toshiba (6e au palmarès), Shinichi Tsunekawa. Après Panasonic, les suivantes dans le classement du Nikkei appartiennent au même secteur: Sharp, Mitsubishi Electric et NEC, grillant la priorité au champion des voitures hybrides, Toyota (5e). Pour les géants de l'électronique nippons, on ne doit pas avoir à choisir entre qualité de vie matérielle et préservation de la planète: elles se doivent dès lors d'être inventives pour que l'un ne se fasse pas au détriment de l'autre, et que tout le monde ait un jour le confort malgré les limitations de la Terre et le respect qu'on lui doit.

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Sony, qui ne figure pas dans le top 10 du Nikkei et a effectivement moins que Panasonic ou Sharp l'image d'une entreprise écologique, jure aussi faire de la préservation de la planète une question essentielle. Récemment, à plusieurs reprises et sans doute parce que c'est dans l'air du temps, son PDG, Howard Stringer, a juré que Sony n'était pas indifférent à la nécessité de faire davantage dans ce domaine, ce que le groupe prouve en partie avec le développement de plastiques végétaux pour ses appareils et de piles dépourvues de matières trop polluantes. M. Stringer, qui entrevoit également le potentiel de marché des énergies propres, dit étudier la possibilité pour Sony de fabriquer des batteries lithium-ion destinées aux automobiles semi ou tout électriques, bénéficiant d'une forte et longue expérience dans la conception de ce type de composants employés dans ses appareils électroniques. "Le secteur de la fourniture d'énergie est assurément appelé à devenir très large", a rappelé cette semaine M. Stringer, lors d'une rencontre avec la presse. "Toute la question est de savoir comment y rencontrer le succès", a-t-il cependant ajouté. "Nous allons investir un peu d'argent dans cette activité pour voir dans quelle mesure nous pouvons y trouver notre place", a-t-il confié, sans pour autant apporter plus d'informations quant à l'axe stratégique envisagé.

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Interrogé sur l'importance d'un partenariat industriel entre des géants de l'électronique d'une part et des constructeurs d'automobiles d'autre part afin de mener à bien cette activité, M. Stringer a jugé qu'un tel schéma, choisi par les couples Panasonic-Toyota ou NEC-Nissan, n'était pas forcément essentiel ni impossible à concurrencer. "Si vous produisez de bonnes batteries, ils viendront", a-t-il coupé court. Sony est actuellement un des plus importants fournisseurs mondiaux de batteries lithium-ion pour les appareils nomades (ordinateurs, téléphones portables, appareils photo numériques, baladeurs, etc.).Pour l'anecdote, dans le début des années 90, le groupe a été l'un des premiers à mener des recherches sur les modèles pour automobiles, à l'époque avec le groupe nippon Nissan, selon Hideaki Horie, ingénieur du constructeur d'automobiles et professeur de l'Université de Tokyo.

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Les autres géants touche-à-tout nippons que sont Hitachi et Toshiba (qui fabriquent aussi bien des réacteurs nucléaires que des ampoules à LED), ont eux aussi bien compris l'intérêt d'élargir encore leurs panoplies de produits vers des dispositifs écologiques ou prétendus tels. Ils y parviennent si bien d'ailleurs que tous les deux ont remporté une commande de la part de la compagnie d'électricité Tokyo Denryoku (Tepco) pour construire des centrales solaires au Japon, à quelques encablures de la capitale. Aucun des deux ne fabrique de cellules ni panneaux photovoltaïques mais ils s'approvisionnent auprès de tiers (Sharp par exemple), se posant comme fournisseurs d'autres équipements requis par les centrales solaires et comme concepteurs/intégrateurs de l'ensemble. Le groupe a été retenu pour un site qui devrait délivrer une puissance de 13 mégawatts, en théorie suffisante pour alimenter 3.800 foyers. Hitachi va s'occuper de la conception, de l'équipement, de la construction et des tests de fonctionnement de cette installation dans la préfecture de Kanagawa, en banlieue de Tokyo.

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Sa mise en exploitation est prévue dans l'année 2011 ou au premier trimestre 2012. Toshiba va pour sa part construire une autre centrale solaire également pour Tepco dans la même zone et dont l'entrée en service est aussi envisagée en 2011 ou début 2012. Il s'agit pour Toshiba d'une installation d'une puissance de 7,4 mégawatts destinée à délivrer du courant à environ 2.000 foyers. Au Japon, d'ici 2020, sont prévues une trentaine de centrales solaires qui devraient totaliser 140 mégawatts et suppléer en partie d'autres modes de production d'électricité davantage émetteurs de dioxyde de carbone (CO2).

Autre façon de profiter de l'engouement écologique, celle de NTT Docomo. Le premier opérateur de télécommunications mobiles japonais a annoncé cette semaine le lancement prochain d'un service de vélos en partage, dont la particularité sera d'employer le téléphone portable comme mode de localisation, de réservation, de déverrouillage et de paiement. NTT Docomo va conduire une première expérimentation de quatre mois à partir de juin prochain avec un partenaire local, Docon, dans la ville de Sapporo, sur l'île septentrionale nippone de Hokkaïdo. Les téléphones portables japonais de NTT Docomo, qui propose d'innombrables services en ligne, sont munis d'un module de géolocalisation par satellite GPS et d'une carte à puce sans contact. L'utilisation de ce type d'appareils multifonctionnels "permettra d'accroître la commodité du service de location de vélos", a justifié NTT Docomo. De fait, il sera possible de savoir avec son téléphone s'il existe un point de stationnement des vélos dans une zone donnée, le cas échéant d'en réserver un, de libérer la bicyclette avec son téléphone et de régler la location avec ce même appareil par porte-monnaie électronique ou imputation sur la facture mensuelle. Le téléphone pourra aussi servir de moyen de radionavigation et indiquer en cours de route les emplacements de stationnement dédiés. La stratégie de NTT Docomo ne se limite pas au vélo. Cet opérateur estime qu'en mettant en place des infrastructures logicielles et matérielles pour les bicyclettes, il sera à même de les étendre ultérieurement à la location de voitures électriques sur un mode voisin.

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En marge de ce florilège, non exhaustif, de faits récents, il est intéressant de noter que, dans ce contexte de crise économique et d'élan écologique opportuniste, le gotha japonais de la science a récompensé cette année le théoricien des limites de la croissance, Dennis Meadows, récipiendaire du Japan Prize, plus haute distinction scientifique nippone. Ce personnage, qui n'a pas sa langue dans sa poche, est de ceux qui mettent le plus en garde dans la foi absolue dans le progrès technique, surtout à courte-vue. Les remèdes qui semblent soigner immédiatement le mal sont parfois ceux qui créent le plus de dégâts à long terme, telle est en résumé l'une des thèses prouvées et à retenir de M. Meadows, rencontré à Tokyo. Et que dit-il d'autre, cet homme de bon sens ? Eh bien que "croire en une vie durable confortable pour tout le monde est une promesse politique fantaisiste".

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Habituellement chantres des technologies, les éminents chercheurs Japonais qui l'ont honoré, assument-ils ses mots pas toujours tendres à l'égard des entreprises, même s'ils rejoignent en partie le constat du PDG de Panasonic: "il faudra redoubler d'efforts pour penser à accomplir des gestes nouveaux et différents, ce sera possible bien que pas très agréable au départ, mais nous devons repenser notre façon de vivre. On n'aura pas le choix, on s'y pliera, car notre survie en dépend". "Il y aura des mécontents", reconnaît-il, citant les constructeurs d'automobiles, les agriculteurs ou encore les publicitaires. Employant un système de simulation informatique inusité, les conclusions des travaux de M. Meadows, débutés il y a près de quatre décennies, démontrent que si le devenir de certains facteurs physiques limitatifs de la Terre (ressources naturelles, terres arables, composition atmosphérique, pollution, énergie, etc.) n'est pas pris en compte dans une perspective à long terme, l'espèce humaine va vite se trouver dans une situation critique. "Nos théories contredisent directement des hypothèses qui sous-tendent la confiance dans les marchés et la foi actuelle dans le progrès technologique", décrypte-t-il. "Pendant longtemps, nos habitudes (de consommation, de déplacement, de gestion de nos biens et ordures, de transport, etc.) ont été les bonnes: elles ont permis d'améliorer le niveau de vie de beaucoup de monde. Jusqu'à récemment, on ne pensait pas que les actions humaines pouvaient être dommageables. La crise a prouvé le contraire", analyse-t-il.

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Et ce n'est pas fini. "La croissance ne s'arrêtera pas graduellement et pacifiquement, mais brutalement et dans la douleur", écrivait-il déjà en 1972. Et le même de présenter des courbes catastrophiques, montrant une montée en flèche de la population mondiale suivie d'une chute vertigineuse quand la Terre, surpeuplée, pillée, polluée, sera à bout. "Il ne s'agit pas de prévisions", s'empresse-t-il de commenter, mais "d'un scénario probable si nous continuons de nous comporter comme si nous l'ignorions (...) Las, les mesures les plus communément mises en oeuvre pour résoudre les problèmes actuels sont des efforts désespérés pour faire revenir la croissance de l'économie sur sa trajectoire historique et exponentielle... Je sais que cette politique ne fonctionnera pas", soupire-t-il. "Un déclin graduel et pacifique de la croissance ne sera pas possible tant que les décideurs n'étendront pas leur horizon temporel et ne réviseront pas leurs objectifs, éthique et normes. Et de conclure: "en 1972, nos projections suggéraient que la croissance cesserait au 21e siècle, et cela me paraît toujours inévitable." A méditer.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36

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