Emmanuel Hoog "La culture est trop précieuse pour être abandonnée à un moteur de recherche"

Jérôme Bouteiller
23 septembre 2009 à 15h54
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Président-directeur général de l'Ina, Emanuel Hoog publie "Mémoire Année Zéro" aux éditions du seuil, un essai dans lequel il s'interroge sur les mutations du concept de mémoire à l'heure de la révolution numérique

JB - Emmanuel Hoog, bonjour. Comment définissez-vous votre rôle à la tête de l'INA ? Êtes-vous là pour préserver et valoriser une partie de la mémoire collective française ?

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Emmanuel Hoog
EH - Oui, c'est exactement cela. L'INA a pour mission première de sauvegarder plus d'un demi-siècle d'archives radiophoniques et télévisées, qui font partie intégrante de notre patrimoine. Grâce à un effort de numérisation sans équivalent dans le monde, nous avons d'ores et déjà sauvé plus de 600 000 heures d'une destruction inéluctable. Par ailleurs, nous assurons aussi une mission de dépôt légal : 20 stations de radio et 88 chaînes de télévision sont ainsi captées en permanence, afin que les programmes collectés puissent être mis à la disposition des chercheurs. Mais la conversation des archives n'a vraiment de sens que si ces documents sont mis en valeur. Partager cette mémoire, la mettre en perspective, lui donner du sens : c'est aussi cela le rôle de l'INA. Le site Ina.fr, qui enregistre 3 millions de pages vues par mois, ou encore nos éditions CD et DVD sont autant d'exemples de cette volonté de valoriser notre patrimoine.

JB - Dans votre essai /Mémoire année zéro/, vous reprochez aux technologies de créer une « bulle mémorielle ». En quoi l'Internet pourrait-il menacer notre capacité à inventer un avenir commun ?

EH - L'irruption d'Internet et des technologies numériques a transformé chacun de nous en producteur de mémoire. Alors que les missions de sauvegarde et de conservation étaient autrefois réservées à des institutions patrimoniales telles que les musées ou les bibliothèques, tout le monde peut désormais archiver sa vie sous forme de blogs, de photos ou de vidéos et la partager avec le public sur le Web. C'est ce que j'appelle la « bulle mémorielle » : une masse d'informations qui jadis s'oubliait reste gravée dans la mémoire de nos ordinateurs et de nos réseaux. Ainsi, chacun peut revendiquer sa part d'éternité, non seulement les individus, mais aussi les différentes communautés, qui sont toujours plus nombreuses à vouloir faire reconnaître leur propre histoire particulière. Cette évolution porte en germe la menace d'un nouveau conflit identitaire, d'une « guerre des mémoires ». Et à partir du moment où notre passé est atomisé, privatisé, comment peut-on encore envisagé un avenir ensemble ? De plus, en confiant notre mémoire à un disque dur, nous risquons de nous diriger lentement vers une amnésie et une déculturation collective. Pourquoi continuer à apprendre et à mémoriser, puisque la machine le fait à notre place ?

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Mémoire Année Zéro
JB - Face à la puissance de Google, pensez-vous que les services publics de stock (BnF, INA, Archives Nationales, etc..) et de flux (France Télévisions, France 24, RFI, Radio France, AFP, ...) devraient fusionner afin de créer un grand média, capable de défendre et de valoriser cette pensée nationale ?

EH - Je ne pense pas que la création d'un nouveau « mastodonte » public soit la réponse adéquate aux enjeux soulevés par la domination de Google. En revanche, l'État a clairement un rôle à jouer dans cette affaire. Tout d'abord, en continuant d'assurer une politique de numérisation ambitieuse de notre patrimoine, afin de ne pas en laisser le monopole à une entreprise privée. Ensuite, en s'assurant que le développement de Google se fasse dans les limites des règles de la concurrence et surtout du respect des droits des créateurs. Le ministère de la justice américain ne s'y est d'ailleurs pas trompé, en constatant récemment les nombreuses insuffisances juridiques de l'accord conclu entre Google et les syndicats d'éditeurs et d'auteurs américains. Enfin, j'estime pour ma part nécessaire de donner de nouveaux repères à Internet en y créant de véritables services publics, des universités numériques, des lieux de savoir. Car la connaissance et la culture sont des biens trop précieux pour qu'on les abandonne entre les mains d'un moteur de recherche.

JB - Emmanuel Hoog, je vous remercie.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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