Saliout-1 : la première station spatiale, et pas la plus heureuse

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
09 mai 2021 à 17h17
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Saliout-1 station spatiale soviétique © inconnu
Photographie qui montrerait Saliout-1. Crédits inconnus

Envoyée en orbite il y a 50 ans, Saliout-1 (ou DOS-1) fut la toute première station spatiale au monde, pionnière d'une longue série qui se poursuit aujourd'hui. Mais le début de cette aventure fut difficile, émaillé de problèmes techniques… Il culmina même avec un drame humain. L'Union soviétique a su persévérer !

Et montrer que non, il n'y avait pas que la conquête lunaire…

Saliout à vous !

De façon presque ironique, les premières stations spatiales auraient pu précéder l'arrivée des humains sur la Lune : dans les années 60, les projets se multiplient, car l'idée de « Vivre et travailler » dans l'espace semble être dans la continuité naturelle des premiers voyages habités. Malheureusement, il est complexe de concevoir des systèmes capables de rester fonctionnels aussi longtemps sans qu'ils pèsent des dizaines de tonnes, et la course à la Lune freine les ambitions. La plus avancée de l'époque, la station MOL de l'US Air Force, passe à la trappe pour favoriser Apollo, et sa concurrente militaire soviétique, Almaz, piétine elle aussi. En 1970, les Etats-Unis annoncent le projet Skylab… Ils ne le savent pas, mais l'URSS entame au même moment les travaux de sa propre station civile, plus petite et qui sera prête beaucoup plus tôt : Saliout-1.

A la surprise générale, les soviétiques réussissent donc une nouvelle première, quelques jours après l'anniversaire des 10 ans du vol de Youri Gagarine (mise en orbite le 19 avril 1971). Saliout-1 bénéficie du puissant lanceur Proton-K, qui permet d'envoyer cette station d'une masse de 19,4 tonnes et de 4 mètres de diamètre en orbite basse au-dessus de 200 km. Saliout-1 est indubitablement moderne pour son époque, avec deux paires de panneaux solaires, un grand espace de vie intérieur et un port d'amarrage SSVP, technologie qui a très peu évolué et qui est toujours utilisée aujourd'hui sur le segment russe de l'ISS . Il y a aussi des radiateurs pour la régulation thermique, un ordinateur de bord pour les phases de vol non pilotées, etc.

Saliout-1 station spatiale soviétique 2 © CapcomEspace
Ecorché de Saliout-1, présentée ici avec une capsule Soyouz. Crédits Capcom Espace

Comme il n'y a qu'une seule écoutille, impossible de lui accoler d'autres modules ou un véhicule cargo… Mais il ne s'agit que d'un premier jet et de toutes façons, l'URSS n'a pas encore l'usage de cargos : les équipages qui vont aller visiter la station orbitale Saliout-1 emmèneront assez de consommables pour survivre durant leurs trois semaines de voyage (y compris de l'eau). Pour l'époque, cela représentait déjà une durée exceptionnelle : le record d'alors était tenu par Gemini 7 et ses 13 jours en orbite, laissant ses occupants lessivés dans un si petit espace.

En orbite mais tout reste à faire

Quatre jours après le décollage de Saliout-1, Baïkonour tremble encore : le 22 avril 1971, Soyouz-10 s'élance vers l'orbite avec trois cosmonautes, dont l'objectif en tant que premier équipage de la station est de terminer la mise en place, de réaliser un grand nombre d'expériences et de documenter les points forts et les inconvénients de ce nouveau système orbital. Mais Vladimir Shatalov, Alexei Yeliseyev et Nikolai Rukavishnikov n'auront pas de chance. Tout de même, le début de leur vol se déroule à merveille. Le décollage et la mise en orbite se passent bien, et les voici rapidement à la poursuite de Saliout-1, qu'ils rattrapent en moins d'une journée. Les deux véhicules sont stables, le système de contrôle automatisé fonctionne, et Soyouz-10 arrive à s'amarrer à la station ! Malheureusement, alors qu'ils se préparent à y entrer, quelque chose coince : il s'agit soit du mécanisme qui a été abîmé lors de l'amarrage, soit d'un petit défaut de conception…

Mais l'écoutille refuse obstinément de s'ouvrir. Les opérations vont durer plusieurs heures, et les versions divergent (certains évoquent une deuxième tentative pour s'amarrer, qui paraîtrait logique). En vain. La mission de Soyouz -10 tourne court, et Vladimir, Alexei et Nikolai doivent rentrer. Ils atterriront au Kazakhstan après seulement deux jours de vol.

Soyouz SSVP amarrage © NASA
Le système d'amarrage SSVP (côté mâle) toujours présent sur Soyouz aujourd'hui. Crédits NASA

La situation est ennuyeuse, mais les recherches effectuées au sol montrent bien vite que le souci d'écoutille se situait plutôt au niveau de Soyouz, il est donc toujours possible de préparer une mission vers Saliout-1… A condition que cette dernière soit encore en orbite ! En effet, elle est à basse altitude et le frottement avec les particules atmosphériques la fait régulièrement ralentir. Les équipes au sol arrivent à allumer sa propulsion, et le 26 avril son altitude est rehaussée entre 253 et 276 km, de quoi lui permettre plusieurs mois d'opération. L'Union Soviétique peut ainsi se concentrer sur le décollage de Soyouz-11, prévu début juin 1971. Ce deuxième vol présente d'ores et déjà quelques challenges, et ce n'est pas que pour l'ingénierie ! Valeri Koubassov, qui devait faire partie de la mission, a un problème de poumon, et l'équipage de réserve tout entier prend la place du principal, quatre jours avant le départ !

Soyouz-11 à la rescousse !

Georgy Dobrovolsky, Vladislav Volkov et Viktor Patsayev décollent donc de Baïkonour le 6 juin 1971, pour rejoindre Saliout-1. Là encore, le contrôle automatisé amène les deux véhicules alignés à proximité l'un de l'autre, et l'amarrage est mené sans problème. Il faudra plusieurs heures pour assurer le verrouillage mécanique et l'équilibrage des pressions, mais cette fois ça marche ! L'équipage de Soyouz-11 entre dans Saliout-1 et entame un voyage de 22 jours ! Ils entament leur programme en mettant en place le support vie (qui va filtrer l'odeur de brulé et de renfermé qui régnait à bord), en réalisant des expériences médicales, et en observant les étoiles à l'aide d'un télescope spectrographe ultraviolet nommé Orion-1. Ils documentent aussi l'observation de la Terre, domaine qui est à l'époque couvert par des satellites dédiés mais dont les capacités sont limitées. Il y a aussi beaucoup de communication au cours de la mission et de ses réussites : passages à la télévision, articles internationaux, contacts radios…

Pour autant, la vie à bord de la première station orbitale au monde n'est pas de tout repos. Le tapis de course qu'ils utilisent deux fois par jour est fixé sur l'une des cloisons, et les efforts mécaniques générés lors de la course font trembler toute la station. Plus grave encore, le 18 juin, un incendie se déclenche à bord. La situation paraît d'abord dramatique, et l'équipage demande l'évacuation en urgence. Ils n'en auront pas besoin, le feu finit par être maîtrisé…Mais l'alerte, elle est équivoque : il faudra une meilleure préparation que ce soit pour le matériel ou l'équipage. L'incident réduira d'ailleurs de quelques jours le séjour de l'équipage Soyouz-11, qui embarque le 29 juin ses pellicules, ses échantillons médicaux et ses affaires dans la capsule pour revenir sur Terre après 23 jours de vol en tout.

Soyouz-11 équipage tragédie © inconnus
L'équipage de Soyouz-11 peu avant son décollage. Crédits inconnus

Un drame que personne n'a vu venir

L'un des très rares drames humains de toute l'exploration spatiale va se jouer lors de leur retour sur Terre. Après le freinage de la capsule pour se désorbiter, les différents modules de Soyouz se séparent les uns des autres à l'aide de boulons explosifs. Une valve s'ouvre par accident et dépressurise le module en 55 secondes, causant la mort de Dobrovolsky, Volkov et Patsayev qui, à l'époque, ne portaient pas de combinaison particulière lors des phases de décollage ou d'atterrissage. Cette phase étant automatisée, la capsule est récupérée intacte, les équipes sur place ne pouvant que constater la mort de l'équipage.

Il n'y aura pas d'autre mission à destination de Saliout-1. C'était pourtant prévu au programme, car la station disposait du carburant suffisant pour rehausser son orbite et poursuivre les tests et expériences… Mais il faudra du temps pour modifier les capsules de transport à cause de l'accident dramatique de Soyouz-11. Ce qui d'ailleurs limitera l'équipage à deux cosmonautes jusqu'à la fin des années 70. Sans possibilité d'y envoyer des équipages, les autorités envoient les commandes pour que Saliout-1 se désintègre dans l'atmosphère au-dessus de l'océan le 16 octobre. Malgré une expérience en dents de scie, qui s'est terminée par un terrible drame (sans rapport toutefois avec la station), l'URSS a réussi à prouver la valeur de son concept de station orbitale. La suite de la décennie leur donnera raison…

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nicgrover
Merci pour cet article on ne peut plus intéressant. C’est fou ce que l’on ignore encore en matière d’exploration spatiale.
kanda
Toujours aussi passionnant, merci beaucoup <br /> Vivement que SpaceX rajoute encore quelques chapitres sympa à l’Histoire spatiale
Voigt-Kampf
l’URSS a réussi à prouver la valeur de son concept de station orbitale. La suite de la décennie leur donnera raison…<br /> Exactement. Curieusement, l’URSS a disparu, et c’est pourtant la forme de gouvernance qui aura laissé le plus d’héritage concret dans ce type de voyage (pendant que d’autres se dépatouillent avec les théories du complot autour des voyages sur la Lune).<br /> Pour moi, rien que d’évoquer les aventures de Gagarin j’ai les yeux qui brillent…
twopheek
Super Article. Vraiment top !
Oldtimer
Que toutes les victimes, quelque soit leur nationalité, de l’exploration spatiale reposent en paix.
max_971
Super article.<br /> Pensez-vous que Elon Musk ira sur Mars parmi les premiers «&nbsp;Marsonaute&nbsp;» ?
Blackalf
Tu veux rire ? vu le personnage, il tiendra à tout prix à être le premier à y poser le pied, histoire de faire le buzz. ^^
metta
film sympa russe Salyut 7 2017
SlashDot2k19
Ça vient d’infos déclassifiées ?
sas-seb
C’est soit une fake news, soit une info ultra-secrète déclassifiée. Car je n’ai jamais entendu parlé de Saliout 1 ! Côté américain, il y a bien eu Skylab début des années 1970, ça c’est certain.<br /> Sinon, comment la dictature soviétique a dépensé des milliards de roubles pour le domaine spatial alors que son peuple était martyrisé, dans la misère et mourrait de faim ?!
Labarthe
la mort de l’équipage a été annoncée le jour même à la télévision française !<br /> je me souviens très bien de ce jour
Labarthe
ni fake ni secret<br /> https://www.air-cosmos.com/article/il-y-a-50-ans-saliout-1-la-premire-station-orbitale-de-lhistoire-24658
SlashDot2k19
La magie du communisme, kamarade.<br /> Comme en Corée du Nord
SlashDot2k19
Ok. C’est très peu médiatisé quand il y a des récapitulatifs sur l’avancée de la conquête spatiale.
doudou056
CE n’est pas une fake news, ils en ont parlé à l’époque
reith
manquent le sans scrupule absolu et le sans pitié des politicards russes : toute leur technologie était brutale, grossière et «&nbsp;à peu près&nbsp;» et leur manque de respect total à l’égard des humains qu’ils manipulaient pour des raisons idéologiques pures et assez infantiles pour ne pas dire primaires, tempèrent les enthousiasmes du début historique…
julla0
Tellement secrète qu’ils en ont fait un film…<br /> AlloCiné<br /> Salyut-7<br /> Découvrez toutes les informations sur le film Salyut-7, les vidéos et les dernières actualités.<br />
julla0
Ca te fait quel effet d’être si vieux? ^^
ebottlaender
(c’est pas la même… On parle ici de Saliout-1, pas Saliout-7)
julla0
ah merde, j’ai pas vu les 6 premiers! ^^
juju251
sas-seb:<br /> C’est soit une fake news, soit une info ultra-secrète déclassifiée. Car je n’ai jamais entendu parlé de Saliout 1 ! <br /> Et donc, quand tu ne connais pas c’est une fake news ?<br /> Il serait bon de ne pas prétendre que les contributeurs sont des affabulateurs. Merci.
Blackalf
MisterGTO:<br /> Sauf que jusqu’à présent il a toujours affirmé le contraire.<br /> Ce qui n’est en aucun cas une garantie qu’il ne changera pas d’avis. ^^
PaowZ
@Max:<br /> En fait, il a été gouverneur de Mars, jusqu’à son décès en 2072…<br /> 460×577 38.2 KB
nicgrover
Ah si c’est du vécu, je m’incline…
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