Hypnospace Outlaw : des souris et des homepages

Par Kevin-J
le 13 avril 2019
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Indiescovery 18

Indiescovery, c'est votre rendez-vous avec le jeu vidéo indépendant. Une chronique libre rédigée avec passion après 2h12 de jeu exactement. Si on vous en parle, c'est qu'on a aimé. Bonne découverte !

Avant propos


Où l'on parle de rythme...

Lorsque je vous ai parlé de The Occupation, j'en ai profité pour aborder la notion de temps dans le jeu vidéo, et plus particulièrement, la manière dont il est utilisé en tant que mécanique de gameplay.

Aujourd'hui, je souhaite vous parler à nouveau de la relation qu'il existe entre temps et jeu vidéo, quoique sous un angle bien différent. Ce que je souhaite aborder aujourd'hui, c'est la notion de rythme. Alors dit comme ça, c'est un peu vague certes, mais vous allez vite voir où je veux en venir. Pour faire dans les grandes généralités, et balancer une banalité crasse, je dirais que tous les jeux possèdent leur propre rythme. Certains vous mèneront au cœur d'une aventure menée tambour battant, vous poussant continuellement de l'avant jusqu'à ce que vous le terminiez, haletant, tandis que d'autres vous demanderont de vous poser, de prendre votre temps.

«Le rythme auquel on joue à un jeu est donc le résultat de plusieurs facteurs »



Mais gageons que cette définition est cependant bien réductrice, car il existe des titres qui se situent à la frontière de ces deux mondes (ou qui les alternent). De plus elle ne prend pas en compte l'un des facteurs primordiaux de cette équation : le joueur lui-même.

En effet, s'il existe des grands archétypes de joueurs (les complétistes, les virtuoses, les cérébraux, etc.), il n'existe pas deux joueurs qui aborderont un titre de la même façon. Le rythme auquel on joue à un jeu est donc le résultat de plusieurs facteurs émanant de l'association entre une intention, celle qui a dicté la création d'un jeu, et d'une interprétation réalisée par le joueur de cette même intention. Vous suivez ?

Prenons un jeu comme Call of Duty par exemple. L'intention est clairement de proposer aux joueurs une aventure menée à fond de train, avec des séquences cinématographiques enlevées et un scénario qui poussent continuellement le joueur vers la fin, sans répit. Une sorte de crescendo intense qui ne vous lâchera pas tant que les crédits de fin ne s'afficheront pas sur l'écran. C'est un procédé qui est d'ailleurs régulièrement utilisé par les créateurs pour souligner l'urgence d'une situation en jeu. Dans ce genre de cas, le jeu force son joueur à rester manette à la main, en enchaînant par exemple les missions sans possibilité de sauvegarder. Une intention louable puisqu'elle sert un propos, mais qui peut toutefois aller à l'encontre de la volonté du joueur, voir, de sa manière de jouer, ce qui peut engendrer immanquablement une part de frustration.

Indiescovery 18
Le premier contact avec HypnOS est...rude

De façon très personnelle, je déteste qu'un jeu me force à jouer à SON rythme (plus qu'au mien). Quand je joue, j'aime prendre mon temps. Je suis le genre de joueur qui va aller fouiller le moindre recoin « juste pour voir ». Une manière de jouer qui me sert particulièrement dans ma vie de rédacteur de soluces et autres guides de jeu.

Dernièrement, c'est Red Dead Redemption 2 qui m'a particulièrement échauffé les oreilles en me forçant la main à plusieurs reprises... En effet, maintes fois le joueur doit accomplir des missions en compagnie d'alliés. Et ces derniers ne prenaient pas le temps de m'attendre (faut pas déconner), fonçant sans retenue vers l'ennemi, et mourant à la chaîne, pendant que je restais en retrait à canarder tranquillement les adversaires. Pour éviter cela, j'ai dû délaisser mon rythme habituel pour suivre celui imposé par le jeu, et autant vous dire que cela ne m'a que moyennement plu.

« Il est aussi des titres qui vous happeront tellement qu'ils vous en feront oublier la notion même de temps. »


La relation entre rythme et jeu vidéo ne se cantonne toutefois pas uniquement à des affaires de narration ; cela va bien au-delà, et peut s'appliquer à bien des choses, notamment à la fréquence à laquelle on joue à un titre à la durée des sessions de jeu. Il est des titres qui s'apprécient par petites doses, et des jeux qui demandent que l'on s'investisse entièrement en eux. Il est aussi des titres qui vous happeront tellement qu'ils vous en feront oublier la notion même de temps. Enfin il y a ceux qui ne s'apprécient qu'en prenant le temps. En se posant et en appréciant chaque seconde passée en leur compagnie.

Si vous cherchez dans votre expérience de joueur, vous trouverez forcément des exemples qui correspondent à chacune de ces manières d'aborder un jeu.

Combien de titres avez-vous commencé pour ne jamais les finir après les avoir abandonnés pendant quelque temps ? Combien de jeux vous ont littéralement volés des heures de votre vie ? Et combien d'entre eux vous ont forcés à poser la manette, lessivé par le rythme et la pression qu'ils vous avaient imposés ?

Ce qui est drôle, et j'en suis persuadé, c'est que chacun à des réponses différentes à toutes ces questions. Des réponses en fonction de ses goûts, de sa manière de jouer, de sa ou ses sensibilités de joueur. Cette notion de rythme, dans sa globalité, définit le principe même de jeu, et est extrêmement liée à la perception que l'on a d'un titre, bien au-delà de la qualité même de ce dernier.

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Ce gros truc vert est mon lecteur de musique, et il est absolument magnifique

« Petite » parenthèse.

Avant d'en finir avec cette histoire, et aborder le jeu indé de cette semaine, je m'en vais vous parler d'un débat qui fait rage actuellement sur le web (du moins dans la sphère vidéoludique), et qui me semble assez lié avec toute cette histoire.

Le sujet de cette querelle menée par quelques hurluberlus, tient en une autre notion, la difficulté, et se cristallise tout particulièrement autour du dernier titre de From Software : Sekiro. Comme la grande majorité des productions de ce studio (les Dark Souls c'est eux), Sekiro est dur. Il s'agit en effet d'un jeu qui ne vous prendra pas la main, au contraire même, parce que la main, c'est plutôt dans la gueule qu'il vous la mettra. Et à la moindre occasion en plus, de par son système de combat extrêmement pointu... où l'erreur n'est absolument pas permise. Pression permanente, rien n'est épargné au joueur qui a décidé de tenter l'aventure.

À tel point que certains joueurs ont commencé à suggérer l'ajout d'un mode facile, afin de pouvoir simplement apprécier l'univers, le gameplay et l'histoire de ce Sekiro sans se faire rouster à la moindre occasion. Ce qui n'a pas manqué de susciter une levée de bouclier de la part des « Tru3G4me3rZ » et autres adeptes du « Git Gud », désireux, comme à leur habitude, de séparer le bon grain de l'ivraie. Pour cette catégorie de joueur, il existe des vrais et des faux joueurs, les vrais, comme eux, étant ceux qui « savent jouer », qui ne jouent qu'en mode de difficulté extrême, quitte parfois à ne pas prendre de plaisir (cela a d'ailleurs accouché de ceci, qui me fait rire et me rend triste à la foi). Selon moi, cette posture nie complètement la notion de rythme intrinsèque au jeu vidéo. Comme je l'ai déjà dit auparavant, chaque joueur est différent, et aborde différemment un même jeu.

« Une mauvaise gestion du rythme, que ce soit dans la narration ou dans toute autre composante d'un jeu, est une erreur impardonnable »



Un jeu comme Sekiro doit se découvrir à son propre rythme. Et s'il faut à certains joueurs un mode facile, pour apprendre les tenants et les aboutissants de son gameplay, grand bien leur fasse. Et il vaut mieux, à mon sens, qu'un jeu accompagne ses joueurs, les pousse vers l'excellence en les laissant découvrir les choses à leur rythme, plutôt que leur opposer un mur infranchissable qui risque de les dégouter, et les faire fuir. Une mauvaise gestion du rythme, que ce soit dans la narration ou dans toute autre composante d'un jeu, est une erreur impardonnable dans la mesure où elle ruine complètement la perception que l'on a d'un titre.

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Internet est un monde sauvage, et attraper un virus arrive plus vite qu'on le croit

Fermons notre parenthèse ici, pour aujourd'hui, avant d'entrer dans des considérations encore plus nébuleuses - j'espère déjà ne pas vous avoir perdu en route. Il est maintenant temps de passer aux choses sérieuses et de vous parler du jeu de cette semaine. Une curiosité intrigante à plus d'un titre qui vous emmènera visiter un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre : les années 90.

Hypnospace Outlaw


par Tendershoot, Michael Lasch & ThatWhichIs Media (2019)

Hypnospace Outlaw est un titre que l'on pourrait qualifier de conceptuel. Une expérience aux frontières du jeu et de la performance artistique même, si j'ose cette incartade. Développé principalement par le créateur du point and click Dropsy le Clown (allez-y jeter un œil c'est très bien), ce titre défie toute tentative de catégorisation. Et si vous vous demandez pourquoi, vous allez bien vite le comprendre une fois que je vous en aurais expliqué le principe.

Hypnospace Outlaw, c'est l'histoire d'une réalité parallèle autant que d'un retour dans un passé pas si lointain. 1999, la firme Merchantsoft est leader du Sleeptime Computing, une technologie qui permet de naviguer sur internet pendant que l'on dort. Allez vous coucher, chaussez votre bandeau et hop, vous voilà au cœur de l'internet grâce aux bons soins de l'HypnOS.

« En bon représentant de l'ordre et de la loi, vous pourrez même dénoncer les utilisateurs multirécidivistes afin de les bannir d'internet »


Vous n'êtes toutefois pas un internaute comme les autres dans cette réalité, car Merchansoft vous a accepté comme Enforcer, un gardien chargé de veiller au grain dans cette jungle virtuelle que constitue l'internet. Via une messagerie spéciale, vous recevrez en effet très régulièrement des missions, et devrez enquêter pour les résoudre. Violation de copyright, cyberharcèlement, utilisation de moyens de paiement non conventionnels ou encore traque de vilains hackers seront à l'ordre du jour, et vous pourrez user de divers outils pour reporter la moindre infraction entrant dans le périmètre de votre juridiction. En bon représentant de l'ordre et de la loi, vous pourrez même dénoncer les utilisateurs multirécidivistes afin de les bannir d'internet pour une durée déterminée par la gravité de leur crime.

Là où les choses se corsent, et défient toute classification, c'est que pour nous faire vivre cette aventure, les créateurs du jeu n'ont pas eu d'autre idée que de créer de toute pièce un petit pan d'internet tout droit venu des années 90, et le système d'exploitation qui va avec. Vous pourrez y retrouver tout ce qui faisait le charme de l'informatique pendant ces années bénies : un lecteur audio avec des skins qui n'ont rien à envier à Winamp, des curseurs animés sur certaines pages web, des temps de chargements qui rendent fou, et plein d'autres petites choses qui nous rappellent le chemin parcouru depuis cette époque. En tant qu'Enforcer, vous devrez donc explorer à la main les différentes pages qui peuplent cet internet de poche, en utilisant toutes vos techniques de recherche habituelle, en allant fouiller dans des VPN, en mettant des fichiers sur votre bureau virtuel, bref, en utilisant toutes les compétences dont vous vous servez déjà pour surfer sur le web.

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Le web d'Hypnospace Outlaw regorge de sites très intéressants, comme celui de Tamara

Ce qui frappe en premier lieu, outre la patte visuelle et sonore qui fleure la naphtaline comme une première version d'Encarta (Wikipédia, mais en local, au cas où vous seriez trop jeune pour savoir ce qu'est Encarta) ou un CD d'installation Club Internet, c'est le soin apporté par l'équipe du jeu à la création de cet univers. Lancer Hypnospace Outlaw, c'est replonger tête la première dans un internet qui parait lointain (à raison, puisqu'on parle de l'internet d'il y a 20 ans). Préparez-vous donc à découvrir des pages surchargées de GIF animés, à être accueilli quasi systématiquement par des chansons en autoplay qui vous heurteront les oreilles, à des templates de page vraiment pas sexy, et tout un tas de joyeusetés du même acabit. Un travail de reconstitution extrêmement intéressant, qui s'accompagne d'une écriture fine et prenante. Chaque page nous en dit en effet beaucoup sur son créateur, du biker marqué par la mort de sa femme à l'adolescent fan de métal qui passe son temps à se payer la tête de ses petits camarades en passant par ce graphiste 3D en situation d'isolement à cause de son handicap.

« Hypnospace Outlaw nous propose de découvrir un petit pan d'internet « dans son jus ».»


Au fil des pages que vous visiterez pour vos investigations, c'est une galerie de personnages criante de vérité qui se dessinera. Une série de portraits vivace que l'on prendra plaisir à découvrir bien au-delà des simples aléas du scénario. Hypnospace Outlaw nous propose de découvrir un petit pan d'internet « dans son jus », une capsule hors du temps qui nous ramène bien des années en arrière, a des lieues de ce que l'on connait actuellement. Cette démarche à elle seule est déjà très intéressante, mais elle devient encore plus intéressante lorsque l'on se penche un peu plus sur le scénario. Car ce n'est pas pour rien que le jeu vous met dans la peau dans flic de l'internet.

La première mission vous demande par exemple de partir à la recherche de violation de copyright sur la personne d'un personnage de cartoon bien connu (dans la diégèse du jeu évidemment). Une simple recherche avec le nom de ce dernier vous emmènera sur la page d'une institutrice qui a posté des dessins d'enfants représentant ledit personnage (un poisson détective). En bon modérateur, vous pourrez donc utiliser l'outil adéquat pour reporter cette infraction, et faire disparaître ces odieuses violations du copyright, qui privent les ayants droit du personnage de recevoir leur juste dû. Et comme chaque infraction signalée vous rapporte des espèces sonnantes et trébuchantes, pourquoi ne pas faire un peu de zèle en signalant plus que votre quota ?

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Un bon internet, c'est aussi de bons spams


Hypnospace Outlaw, en nous présentant un internet fantasmé, reprenant les codes de l'internet d'il y a vingt ans, interroge en réalité les problématiques de l'internet moderne et ses dérives. Une critique acerbe par moment, pour un jeu bien plus malin qu'il n'y parait au premier abord. À tel point que l'on se prendra vite au jeu de l'exploration. Durant ma (trop) courte phase de jeu, j'ai passé l'essentiel de mon temps à naviguer de page en page, lisant les histoires de tel ou tel personnage, découvrant ses aspirations, ses coups de gueule. J'ai aussi passé pas mal de temps à traquer les Squisherz, des sortes de Pokémons hébergés sur certaines pages qui m'ont permis de récupérer un superbe thème pour mon bureau, avec des sons customs et tout le tremblement.

« Hypnospace Outlaw est un jeu qui vous incitera à prendre votre temps.»


Hypnospace Outlaw est un jeu qui vous incitera à prendre votre temps - la boucle est bouclée. À vous laisser porter, de lien en lien, sans but, juste pour le plaisir de l'exploration. Un jeu qui vous laissera aussi vadrouiller comme bon vous semble, à la découverte de son contenu, et de ses secrets. Un jeu qui ne vous imposera pas d'enchainer les assignations les unes à la suite des autres, et qui vous demandera plutôt de réfléchir à ce que l'on vous demande de faire. C'est pourquoi je vous incite, à plus forte raison si vous vous intéressez à internet, à sa régulation, et à tout ce qui gravite autour, à tester ce jeu. Et surtout, à prendre votre temps pour le faire. Car Hypnospace Outlaw ne révèlera à vous sous son meilleur jour que si vous lui laissez le temps de le faire. Prenez votre temps, c'est un ordre (s'il vous plait) !

On vous laisse avec ce trailer du jeu (déjà disponible sur Steam) :

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