Mistral AI est régulièrement présentée comme le rempart français face aux géants américains de l'intelligence artificielle. Un statut de "champion souverain" que le gouvernement a contribué à construire, et que les médias ont largement repris. Sauf que ses actionnaires de référence sont désormais aussi bien néerlandais que sud-coréens, ses fonds de capital-risque viennent des quatre coins du globe, et ses modèles s'entraînent sur les serveurs de Microsoft. Mais alors, quelles sont les limites de cette souveraineté ?

Mise à jour du 8 septembre 2026 : Mistral AI vient de boucler la plus grosse levée de fonds jamais réalisée par une tech européenne. Menée par Samsung, elle porte sa valorisation au-delà des 21 milliards d'euros, contre 11,7 milliards un an plus tôt. Une nouvelle donne qui vient allonger la liste des actionnaires étrangers de la pépite française : nous avons mis à jour cet article en conséquence, avec une nouvelle partie consacrée à ce tour de table.
En septembre 2025, ASML, le fabricant néerlandais de machines de lithographie indispensables à la fabrication de puces, injectait 1,3 milliard d'euros dans Mistral AI. Il devenait ainsi son premier actionnaire avec 11% du capital. La valorisation de la startup atteignait alors 11,7 milliards d'euros. Un an plus tard, en septembre 2026, c'est au tour de Samsung de mener un tour de table plus massif encore, qui propulse la valorisation de Mistral au-delà des 21 milliards d'euros. De quoi parle-t-on exactement, quand on dit que Mistral est souveraine ?
Qui détient vraiment Mistral ?
On commence par les chiffres. Les fondateurs, Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix, détiennent environ 35,5% du capital. Les investisseurs seed français, dont Bpifrance, représentent un peu plus de 27%. Ajoutés ensemble, les acteurs français cumulent environ 62,6% du capital total. Loin du tableau idyllique, mais, soyons honnêtes, loin aussi d'une prise de contrôle étrangère.
Et puis, le calcul se complique. Le fonds américain Andreessen Horowitz est entré lors de la Série A avec environ 7% du capital. Lors de la Série B, les investisseurs sont encore plus diversifiés : DST Global (Hong Kong), Eurazeo et Korelya (France), Hanwha Asset Management (Corée du Sud), Sanabil Investments (Arabie Saoudite). Puis, lors de la Série C, Mubadala (un fonds souverain d'Abu Dhabi) rejoint à son tour la table des actionnaires. Chaque tour de table apporte des capitaux. Et chacun d'entre eux dilue un peu plus la part française.
Cette dynamique ne s'est pas arrêtée en 2025. En septembre 2026, un nouveau tour de table mené par Samsung a fait entrer Advent, des fonds gérés par BlackRock et même le Grand-Duché de Luxembourg au capital de Mistral (voir plus loin) - de quoi diluer un peu plus la part relative des actionnaires français, même si sa composition exacte n'a pas été communiquée.
Mais la diversité de l'actionnariat n'est pas un problème en soi. Elle devient stratégique quand elle touche à la gouvernance. Et c'est là qu'entre en jeu ASML.
ASML : un actionnaire européen sans autonomie stratégique
ASML est certes une entreprise néerlandaise côté à Amsterdam. Mais aussi sur le Nasdaq, avec des actionnaires américains et asiatiques parmi les plus importants. Sa décision d'entrer dans Mistral n'est pas un geste pro-souveraineté, c'est un vrai calcul industriel. Roger Dassen, directeur financier d'ASML, l'a dit explicitement lors de l'annonce : l'objectif est d'utiliser les modèles de Mistral "dans l'ensemble du portefeuille de produits d'ASML", pour la maintenance prédictive, la détection d'anomalies et l'optimisation de ses machines de lithographie. ASML n'a pas défendu un projet européen, elle a acheté un accès à une technologie.
Mais creusons un peu plus. Les machines de lithographie EUV d'ASML dépendent de composants soumis aux contrôles à l'exportation américains. Le groupe en a d'ailleurs fait l'expérience directe. Sous pression de Washington, ASML a été contrainte de cesser ses livraisons de machines vers la Chine. De toute évidence, une entreprise dont la chaîne technologique est partiellement sous influence américaine ne constitue pas un bouclier de souveraineté pour Mistral.
En revanche, ce qui est concret, c'est que Roger Dassen, directeur financier d'ASML, siège au comité stratégique de Mistral. Il n'a pas un droit de veto, mais dispose d'un accès direct aux discussions stratégiques qu'aucun autre investisseur minoritaire n'avait acquis.
Microsoft, un allié qui crée une forme de dépendance
En février 2024, Mistral et Microsoft annoncent un partenariat. L'investissement de Microsoft est de 15 millions d'euros, une somme finalement modeste comparée aux levées de Mistral. Mais ce qui compte, c'est ce qui se cache derrière le communiqué de presse.
Microsoft fournit à Mistral son infrastructure de supercalculateurs Azure AI pour entraîner ses modèles. Mistral Large, son modèle commercial le plus ambitieux, est distribué via Azure AI Studio. Mistral devient alors un fournisseur de modèles dans l'écosystème de Redmond.
Il est intéressant de noter que ce partenariat coïncide avec un changement au sein de Mistral. Depuis sa création, l'entreprise se définissait comme un défenseur de l'open source. Son premier modèle avait été publié librement en septembre 2023, et la startup affirmait que c'était le seul moyen de créer "une alternative crédible à l'oligopole émergent de l'IA". Mais Mistral Large, lancé au moment de l'annonce du partenariat Microsoft, est un modèle propriétaire. Mistral continue de publier certains modèles sous licence ouverte. Mistral Small 3.1 a été mis à disposition sous Apache 2.0 en 2025. Reste que le modèle de développement n'est plus intégralement ouvert pour autant. La Commission européenne a d'ailleurs ouvert une enquête sur ce partenariat, autant dire que la relation entre Mistral et Microsoft n'est pas perçue comme anodine à Bruxelles.
ARM, le traumatisme britannique
Ce schéma, composé d'actionnaires minoritaires étrangers, de promesses d'indépendance, de perte de contrôle progressive, le Royaume-Uni l'a déjà vécu. Avec ARM. Le concepteur britannique d'architectures de puces présent dans la quasi-totalité des smartphones du monde, était considéré comme un fleuron technologique national au Royaume-Uni.
En 2016, le groupe japonais SoftBank rachetait ARM pour 24 milliards de livres sterling, soit environ 28,5 milliards d'euros. Le groupe promettait de maintenir le siège à Cambridge et de doubler les effectifs locaux. Six ans plus tard, SoftBank tentait de revendre ARM à Nvidia pour environ 40 milliards de dollars. Le deal a été bloqué par les régulateurs américains, européens et britanniques. En 2023, ARM a finalement été introduit en Bourse... non pas à Londres, mais au Nasdaq.
Le Royaume-Uni n'a jamais trouvé de mécanisme juridique efficace pour éviter cette dérive. La France dispose du dispositif IEF (Investissements Étrangers en France), lequel donne à l'État un droit de regard sur les opérations dans les secteurs stratégiques. Mais ce mécanisme est mieux adapté pour bloquer un rachat brutal que pour contenir une dilution progressive du capital sur dix ans, tour de table après tour de table.
Des efforts réels de souveraineté
Les arguments de Mistral tiennent pourtant la route. Les fondateurs conservent le contrôle opérationnel. Bpifrance est présent à chaque tour de table. En juin 2025, lors de VivaTech, Mistral a annoncé "Mistral Compute", une infrastructure propre visant précisément à réduire la dépendance à Azure sur le long terme. Le mois dernier, Mistral a bouclé un prêt de 830 millions de dollars auprès d'un consortium de sept banques, dont BNP Paribas et Crédit Agricole CIB, pour financer son premier datacenter à Bruyères-le-Châtel, en Essonne. Il sera composé de 13 800 puces Nvidia Grace-Blackwell, opérationnel dès le deuxième trimestre 2026. En parallèle, Mistral investit 1,2 milliard d'euros dans un datacenter en Suède, prévu pour 2027.
Il y a eu aussi plusieurs contrats signés. En décembre 2025, le ministère des Armées a finalisé un accord-cadre avec Mistral AI, ouvrant l'accès à ses modèles à l'ensemble des forces armées, mais aussi au Commissariat à l'énergie atomique, à l'ONERA et au Service hydrographique et océanographique de la marine. Depuis octobre 2025, 10 000 agents publics répartis dans huit ministères testent un assistant IA interministériel développé en partenariat avec Mistral. En novembre 2025, la France et l'Allemagne ont annoncé conjointement un partenariat avec Mistral AI et SAP pour déployer une IA souveraine dans leurs administrations respectives, avec un accord-cadre prévu pour mi-2026. Le mois dernier encore, l'Office européen des brevets a signé avec l'entreprise pour une technologie d'OCR.
Mais ne nous voilons pas la face. OpenAI a levé des sommes dépassant les 50 milliards de dollars, et vise désormais, comme Anthropic, une valorisation proche de 1 000 milliards de dollars à l'occasion d'une entrée en Bourse annoncée comme prochaine. Refuser tout capital étranger, c'est accepter de s'aligner sur une tout autre catégorie de moyens. Sans les capitaux d'ASML, d'Andreessen Horowitz, de Mubadala ou, désormais, de Samsung et du Luxembourg, Mistral ne peut pas financer les infrastructures de calcul, ni recruter les chercheurs nécessaires pour rester dans la course.
Finalement, la question n'est pas de savoir si l'entreprise Mistral est bel et bien souveraine ou non. C'est plutôt de savoir à partir de quand elle ne pourra plus dire non.
Samsung : un nouvel actionnaire, un scénario déjà vu
Le 8 septembre 2026, cinq mois après la publication de cet article, Mistral AI a bouclé un nouveau tour de table de 3 milliards d'euros, mené cette fois par Samsung Electronics. La valorisation de l'entreprise dépasse désormais les 21 milliards d'euros, soit environ 24,4 milliards de dollars, contre 11,7 milliards un an plus tôt. Selon Johan Bergqvist, directeur financier de Mistral AI, il s'agit tout simplement de "la plus grosse levée de fonds jamais réalisée par une tech européenne".
Aux côtés de Samsung, désormais chef de file, on retrouve le Scaleup Europe Fund - un véhicule géré par EQT et soutenu par la Commission européenne, aux côtés d'investisseurs comme Novo Holdings et Santander -, PSG Equity, déjà présent au capital, ainsi que deux nouveaux venus : le fonds américain Advent et des véhicules gérés par BlackRock. Autre entrant plus inattendu : le Grand-Duché de Luxembourg, qui investit ici directement en tant qu'État. ASML, premier actionnaire de Mistral depuis septembre 2025, a de son côté renforcé sa participation. Mécaniquement, chaque signature dilue un peu plus la part relative des actionnaires français décrite plus haut, même si la répartition précise du capital post-opération n'a pas été communiquée.
Sur le fond, le schéma rappelle furieusement celui d'ASML. Samsung ne finance pas Mistral par philanthropie technologique. Le géant coréen de la mémoire et des semi-conducteurs compte utiliser les modèles de l'entreprise française pour améliorer ses propres chaînes de fabrication de puces, sur un modèle proche du partenariat déjà noué avec ASML. "Ce tour de table pose les bases d'une collaboration de long terme entre nos entreprises", confirme Young Hyun Jun, qui dirige la division mémoire et fabrication de puces du groupe coréen. Un actionnaire de plus qui achète un accès technologique plutôt qu'il ne finance un projet géopolitique européen.
Cet argent doit surtout servir à réduire la dépendance de Mistral à des infrastructures tierces. Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de l'entreprise, veut construire davantage de datacenters en propre tout en louant, à l'inverse, de la capacité de calcul à des tiers. L'objectif est de doubler d'ici cinq ans le volume de calcul dont Mistral est propriétaire. "Nous allons contrôler une quantité de calcul très comparable à celle des laboratoires chinois", a-t-il assuré à CNBC, avant de promettre des modèles plus gros et plus rapides. De quoi prolonger la logique de Mistral Compute et des datacenters de Bruyères-le-Châtel et de Suède évoqués plus haut - sans se départir, une fois de plus, d'une dépendance à des capitaux extra-français pour y parvenir.
Interrogé par le Wall Street Journal, Johan Bergqvist justifie aussi ce choix par un argument de souveraineté, côté clients cette fois. Les modèles ouverts de Mistral séduiraient de plus en plus d'entreprises soucieuses de garder la main sur leur propre transformation IA, plutôt que de confier leurs données confidentielles et leur propriété intellectuelle à un fournisseur fermé. Mistral vend de la souveraineté à ses clients, tout en dépendant elle-même de capitaux étrangers pour exister.
Le chiffre d'affaires annuel récurrent de l'entreprise dépasse désormais le milliard de dollars, confirme Johan Bergqvist, qui n'exclut pas une entrée en Bourse "si le conseil d'administration en décide ainsi", sans fixer de calendrier. Une option d'autant plus scrutée qu'OpenAI et Anthropic visent, elles aussi, une introduction en Bourse prochaine, avec des valorisations qui frôlent les 1 000 milliards de dollars. Sur cette rivalité, Arthur Mensch n'a pas manqué l'occasion d'égratigner ses concurrents américains à propos de la sécurité de leurs agents IA, récemment mise à mal : "L'industrie a fait de la négligence un argument marketing", a-t-il lancé.
Reste la question chinoise, qui vient s'ajouter à l'équation. Mistral affirme miser sur des modèles ouverts et un accompagnement sur-mesure des entreprises plutôt que sur la course à la taille. Pour l'entreprise, c'est une manière de se distinguer aussi bien des Américains que des laboratoires chinois. Ces derniers progressent vite, mais restent, selon Arthur Mensch, trop incertains sur la durée pour des clients européens, tant en termes de risques de restrictions à l'export qu'en l'absence de garantie de support dans le temps.
Quand la souveraineté atteint ses limites
Le terme "Souveraineté" est un mot passe-partout qui cache plusieurs facettes. Et Mistral ne coche toutes les cases.
Côté juridique, Mistral reste une société de droit français. Pour ce qui est du capital, la majorité française, proche de 62 % avant le tour de table mené par Samsung en septembre 2026, continue de s'éroder à chaque nouvelle levée, sans que la répartition exacte post-opération n'ait été rendue publique. Sur le plan technologique, la dépendance à Azure pour l'entraînement des modèles représente aujourd'hui une vulnérabilité, même si Mistral Compute entend corriger cela à terme. Enfin, sur le plan stratégique, pourra-t-on vraiment empêcher un rachat si une offre à 30 milliards se présente dans cinq ans ?
Alors non, Mistral n'est pas ARM. Pas encore. Mais en 2010, ARM ressemblait trait pour trait au Mistral d'aujourd'hui : une entreprise nationale, quelques actionnaires étrangers minoritaires, et beaucoup de promesses d'indépendance. Et dans ce cas d'école, ni l'entreprise, ni les investisseurs, ni le gouvernement n'ont été capables d'identifier le point de bascule avant qu'il soit trop tard.
Mistral, elle, semble avoir tiré la leçon. Le datacenter de Bruyères-le-Châtel entre en service dès le deuxième trimestre 2026. Celui de Suède suit en 2027. Les contrats avec les ministères français s'accumulent. La startup construit, pièce par pièce, une infrastructure qui lui appartient et une clientèle qui dépend d'elle, et non l'inverse. Les 3 milliards d'euros levés auprès de Samsung et de ses co-investisseurs en septembre 2026 doivent, en théorie, accélérer cette bascule plutôt que la retarder. Et, ce n'est pas rien.
Oui, Mistral AI est aujourd'hui en grande partie souveraine, même après une levée de fonds record qui rapproche un peu plus sa valorisation du seuil où les offres de rachat deviendront difficiles à refuser. Reste à savoir si les acteurs en place sauront maintenir ce cap le jour où ce seuil sera atteint.