La Cour des comptes a publié dimanche soir son bilan sur le soutien public à l'informatique quantique en France, dotée de 1,8 milliard d'euros depuis 2021. Elle pointe un financement jugé fragile face à la concurrence internationale.

Le cœur d'un ordinateur quantique, ce fameux « chandelier » doré truffé de câbles supraconducteurs qui doit être refroidi à quelques millikelvins, soit plus froid que le vide spatial. La Cour des comptes estime qu'une machine de ce type pourrait présenter un avantage décisif sur l'informatique classique à partir d'une centaine de qubits. © davide bonaldo / Shutterstock
Le cœur d'un ordinateur quantique, ce fameux « chandelier » doré truffé de câbles supraconducteurs qui doit être refroidi à quelques millikelvins, soit plus froid que le vide spatial. La Cour des comptes estime qu'une machine de ce type pourrait présenter un avantage décisif sur l'informatique classique à partir d'une centaine de qubits. © davide bonaldo / Shutterstock

L'informatique quantique, technologie de rupture par excellence capable de bouleverser des secteurs entiers, est devenue un enjeu de souveraineté pour la France. La Cour des comptes vient de rendre son verdict sur la stratégie nationale quantique lancée par l'État en 2021, à l'époque dotée de 1,8 milliard d'euros, dans une enquête menée en parallèle de celle de son homologue allemand. Le constat est en demi-teinte, avec un écosystème de start-up prometteur. Elles sont aujourd'hui cinq (Alice & Bob, C12, Quobly, Pasqal et Quandel) à chercher à fabriquer un ordinateur quantique tolérant aux fautes, en étant engagées dans le programme Proqcima. Mais les financements publics peinent à suivre le rythme de la concurrence mondiale, sur fond de désaccords discrets mais bien réels entre administrations sur qui doit vraiment piloter cet argent.

Qubits, superposition, calendrier : ce que promet l'ordinateur quantique, et où se situe la France

Pour comprendre pourquoi cette technologie fascine autant les États que les industriels, il faut remonter à sa base : une propriété vertigineuse de la physique quantique appelée la superposition d'états. Un ordinateur classique fonctionne avec des bits, de minuscules interrupteurs qui ne peuvent valoir que 0 ou 1. Le qubit, lui, brise cette règle. Grâce aux lois de la mécanique quantique, il peut représenter 0 et 1 en même temps. Cette bizarrerie, en apparence anecdotique, change tout, car au lieu de tester les solutions les unes après les autres, un ordinateur quantique peut les explorer toutes à la fois. De quoi résoudre en quelques heures des calculs qui prendraient des siècles à nos supercalculateurs actuels, avec des applications à la clé dans la conception de nouveaux médicaments, de matériaux inédits, l'optimisation des transports, ou encore une cryptographie totalement bouleversée.

Reste à savoir quand cette promesse deviendra réalité. Les experts fixent le seuil de l'avantage quantique, donc le moment où la machine dépasse l'ordinateur classique, autour d'une centaine de qubits, avec un objectif d'exploitation plus ambitieux vers 2 000 qubits. Six technologies concurrentes se disputent la place, dont quatre sont explorées par des entreprises nées en France. Le verdict attendu entre 2030 et 2035, sauf accroc de dernière minute.

L'énergie est un autre atout tricolore. Personne ne sait encore précisément combien consommeront ces futurs ordinateurs quantiques, mais la France peut s'appuyer sur ses filières nucléaire et renouvelable, qui lui assurent un coût de l'électricité plus modéré que la moyenne de la zone euro. Un avantage comparatif qui pourrait peser lourd le jour où ces machines tourneront à plein régime, dans un secteur où la sobriété énergétique commence déjà à devenir un argument de vente.

Start-up du quantique : la France brille, mais manque de capitaux

Alors, même s'il y a à redire, et nous allons avoir l'occasion d'en parler, sur le papier, le bilan est assez bon. La Cour salue une stratégie nationale bien pilotée, qui a permis de fédérer les chercheurs, industriels et pouvoirs publics autour d'un même cap. Trois start-up françaises ont même atteint un stade de maturité technologique qui les place aux portes de la commercialisation, avec une présence commerciale et industrielle à l'international. De quoi nourrir une certaine fierté nationale, légitime au vu du chemin parcouru depuis 2021.

Le hic, c'est que cet argent public, aussi bien géré soit-il, ne constitue pas des ressources pérennes. L'essentiel provient des crédits temporaires du plan France 2030, sans garantie de continuité au-delà de 2025, voire 2028 pour les formations. Une nouvelle enveloppe d'1 milliard d'euros a bien été promise en mai 2026, mais sa répartition précise entre informatique quantique et autres technologies quantiques reste, à l'heure où ces lignes sont écrites, un mystère total. Le ministre de l'Économie en profite d'ailleurs pour nuancer les chiffres dans sa réponse au rapport : le montant de 1,8 milliard d'euros, souvent utilisé comme raccourci pour désigner le budget du quantique, correspond en réalité à l'ensemble de la stratégie nationale quantique, financée par plusieurs poches distinctes, programmes ministériels et plan France 2030 confondus. La seule part financée via le volet France 2030 de la stratégie représenterait, selon lui, entre 550 et 650 millions d'euros. Une clarification qui montre à quel point les chiffres du dossier peuvent varier selon l'angle retenu.

Le positionnement des acteurs français sur la chaîne de valeur quantique. © Quantique, vers une logique de marché, Institut Montaigne
Le positionnement des acteurs français sur la chaîne de valeur quantique. © Quantique, vers une logique de marché, Institut Montaigne

Et surtout, les start-up françaises manquent cruellement de capitaux privés pour passer à l'échelle industrielle. Sur les onze entreprises du secteur cotées en bourse dans le monde, aucune n'est européenne. La faute, en partie, à un unique fonds de capital-risque français, Quantonation, spécialisé dans le quantique, quand les investisseurs américains n'hésitent pas à sortir le chéquier. Sans relais financier privé solide, ces pépites tricolores pourraient devenir des proies faciles. Pour limiter la casse, la Cour recommande de miser davantage sur les avances remboursables plutôt que sur les subventions à fonds perdus. Le secrétariat général pour l’investissement (SGPI) assure avoir déjà relevé le curseur, de 40 % à 50 % pour les projets de démonstration et d'industrialisation lancés depuis 2025. Sur l'ensemble des financements du secteur, ce taux ne dépasse toutefois encore que 5 %, du fait du poids des financements publics et de la commande publique dans le total. En ne comptant que les projets industriels, il grimpe à 25 %, un chiffre qui reflète surtout la maturité technologique encore limitée des projets soutenus.

La course mondiale au qubit s'accélère

Car la concurrence, elle, n'attend pas. Le 21 mai 2026, le Congrès américain a voté 2 milliards de dollars pour neuf entreprises quantiques triées sur le volet. Dès le lendemain, coïncidence ou pas, le président français annonçait au Très grand centre de calcul du CEA une enveloppe d'1 milliard d'euros pour l'ensemble des technologies quantiques françaises. Un ping-pong stratégique qui en dit long sur la nervosité ambiante côté français.

Alors face aux États-Unis et à la Chine, qui disposent de capacités d'investissement sans commune mesure, la Cour est claire des comptes est claire et affirme que la France ne peut plus jouer seule. Le marché mondial, estimé à 1,1 milliard d'euros début 2025, pourrait atteindre entre 8,7 et 13 milliards d'ici 2035 selon les projections retenues par la Cour. Un potentiel énorme, mais qui suppose une consolidation du secteur à l'échelle européenne plutôt que nationale, sous peine de voir les entreprises françaises rachetées par des acteurs étrangers.

Ici, on voit le financement des principaux concurrents dans les technoogies quantiques. En rouge, le total des financements ; en orange, les entreprises financées ; et en bleu, les levées de fonds. © Mapping the global quantum ecosystem, 2025, OCDE
Ici, on voit le financement des principaux concurrents dans les technoogies quantiques. En rouge, le total des financements ; en orange, les entreprises financées ; et en bleu, les levées de fonds. © Mapping the global quantum ecosystem, 2025, OCDE

D'où l'appel répété à construire, d'ici 2028, de véritables partenariats industriels européens, en misant sur des technologies complémentaires plutôt qu'une concurrence stérile entre voisins. Un futur Quantum Act européen est d'ailleurs attendu fin 2026 pour tenter de structurer ce marché naissant. Attendons de voir si Bruxelles ira plus vite que la concentration mondiale déjà en cours. D'autant que, selon les données compilées par la Cour, la France ne capte qu'une fraction modeste des financements européens fléchés vers le quantique et les technologies habilitantes, très loin derrière l'enveloppe globale distribuée à l'échelle de l'Union chaque année depuis 2022.

Trois voies s'offrent alors à Paris, dessinées en creux dans le rapport. Se spécialiser sur un segment précis, comme l'ont fait les Pays-Bas ou la Finlande. Jouer la carte du hub régional, à la manière du Royaume-Uni. Ou assumer une dépendance technologique vis-à-vis d'un acteur dominant, option vers laquelle glissent déjà plusieurs pays tentés par le confort des partenariats avec Washington. Un choix cornélien, à trancher sans traîner.

Les financements, tous guichets confondus, attribués par l'UE à la France et à l'ensemble des pays européens sur l'informatique quantique et les technologies habilitantes (en M€). © Cour des Comptes, à partir de la base de données E-cordis (2021-2025)

Six recommandations et deux ministères aux abonnés absents

Il y a la technique, la question des financements etc. Mais le rapport révèle aussi un joli sac de nœuds administratif, une spécialité bien française. Bercy conteste par exemple la manière dont la Cour décrit la gouvernance : non, le Secrétariat général pour l'investissement n'est pas le grand décideur des financements France 2030, corrige le ministère de l'Économie, qui rappelle que ce rôle revient à un comité de pilotage présidé par plusieurs directions générales. Petite passe d'armes feutrée, mais bien réelle.

Autre point de friction, à peine plus feutré : qui doit vraiment suivre les entreprises stratégiques du secteur au quotidien ? La recommandation n°5 demande par exemple au ministère de l'Économie d'assurer ce suivi en coordination avec le SGPI. Le ministère répond, non sans un brin de fierté, que sa direction générale des entreprises s'en charge déjà très bien. Le SGPI tempère à son tour, en disant que ce suivi reste une compétence partagée entre plusieurs services, et qu'il ne serait pas réaliste d'en faire porter toute la responsabilité au seul ministère de l'Économie, sauf à ce que celui-ci triple ses effectifs dédiés au sujet.

Au total, la Cour formule six recommandations, qui font d'un financement sécurisé sur plusieurs années, à un meilleur suivi consolidé de tous les financements, en passant par le renforcement des formations sur la correction d'erreurs, étape technique cruciale qui consiste à fiabiliser les calculs d'un ordinateur quantique, naturellement sujet à des erreurs de mesure, pour le rendre exploitable industriellement. Sur le fond, personne ne conteste vraiment ces priorités. Mais un détail interroge sur le sérieux avec lequel le dossier est traité au sommet de l'État. Dans le détail, deux ministères sollicités par la Cour, celui des Armées et celui de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Espace, n'avaient toujours pas répondu à la date de publication du rapport.

Le document consacre par ailleurs une large place, dans son quatrième chapitre, aux menaces étrangères qui pèsent sur ce secteur jugé hautement stratégique. Dans sa réponse, le SGPI rappelle qu'une coordination mensuelle réunit déjà les acteurs de l'écosystème « défense et sécurité » (services de renseignement, SGDSN, SISSE, DG Trésor et DGA notamment) pour partager les informations sur la situation des entreprises françaises et sur les tentatives d'ingérence ou de captation dont elles peuvent faire l'objet. Un rappel utile que, derrière les qubits et les crédits budgétaires, se joue aussi une bataille de souveraineté au sens le plus classique du terme. Reste maintenant à transformer ces bonnes intentions partagées en actes concrets, avant que la fenêtre de tir sur cette technologie de rupture ne se referme, elle, définitivement.