La Cour des comptes vient de publier le premier bilan exhaustif des aides publiques accordées à la filière des semi-conducteurs entre 2018 et 2025. Malgré 8,7 milliards d'euros engagés, les retombées restent difficiles à mesurer.

En sept ans, la France a fait de la microélectronique, c'est-à-dire de la fabrication des puces qui font tourner nos téléphones, nos voitures ou nos systèmes de défense, une priorité industrielle majeure, à coups de subventions massives. Le problème, selon la Cour des comptes, c'est qu'on sait ce qu'on dépense, mais pas vraiment pourquoi ni pour produire quels types de composants. L'institution, qui distribue les bons et les mauvais points, fait ce lundi 20 avril 2026 sept recommandations pour donner enfin un cap clair à cette stratégie et remettre les pendules à l'heure.
8,7 milliards d'euros : la facture (pharaonique) française des semi-conducteurs
Oui, le chiffre est impressionnant. Entre 2018 et 2025, la France a injecté 8,7 milliards d'euros dans sa filière microélectronique, dont 5 milliards déjà versés aux entreprises et laboratoires concernés. C'est colossal, même à l'échelle d'un État. Mais le plus stupéfiant n'est pas là. Jusqu'au rapport de la Cour des comptes, personne n'avait jamais additionné toutes ces aides pour en dresser un bilan d'ensemble. L'argent partait, sans que quiconque ne tienne vraiment le grand livre des comptes.
Ces 8,7 milliards ne viennent pas d'une seule caisse, si l'on ose dire. Derrière, on trouve une multitude d'acteurs, avec l'État en tête, via notamment le plan France 2030, mais aussi les régions, les départements et bien sûr l'Union européenne. À cela s'ajoutent 3,6 milliards supplémentaires investis directement dans le capital des entreprises, principalement par Bpifrance, le bras financier public de l'État. Tant d'intervenants différents, c'est autant de dispositifs qui se superposent et, au final, une architecture si touffue qu'il devient difficile de savoir qui finance quoi, et pour quel résultat.
Dans ce paysage, deux acteurs captent l'essentiel des financements. STMicroelectronics d'abord. Le géant italo-français conçoit et fabrique des puces, et ses installations de Crolles (dans le département de l'Isère) constituent l'une des rarissimes « mégafabs » européennes, ces usines capables de produire des semi-conducteurs à grande échelle. Le CEA-Leti ensuite, laboratoire public de référence, qui travaille à transformer les avancées scientifiques en technologies industrialisables, dont le FD-SOI, un procédé de fabrication de puces plus performantes et moins énergivores, mis au point en France et vendu comme une fierté nationale.

Une stratégie nationale ambitieuse, mais encore trop vague aux yeux de la Cour des comptes
La France, nous le disions, n'est pas la seule à dépenser de l'argent. L'Union européenne s'est fixé un objectif ambitieux avec son Chips Act, lancé en 2023, qui consiste à produire 20 % des semi-conducteurs mondiaux d'ici 2030, contre une part bien inférieure aujourd'hui. Car le constat est brutal : oui, l'Europe fabrique encore peu de puces, et quasiment aucune parmi les plus sophistiquées, à savoir celles qui font tourner l'intelligence artificielle ou les superordinateurs. Autant dire que la route est longue.
Pour la France, la Cour des comptes évoque avant tout un problème de précision. Comment ça ? La stratégie nationale a de l'ambition, en ce qu'elle entend soutenir la recherche, produire plus, préparer les technologies de demain. Mais elle manque de concret. Personne ne sait exactement quels types de puces le pays doit prioritairement produire, ni en quelle quantité, ni pour répondre à quels besoins industriels précis. C'est un peu comme vouloir partir en voyage sans avoir défini ni la destination, ni l'itinéraire. Compliqué de savourer ses vacances ainsi.
L'Hexagone n'attend pas pour autant les bras croisés. La France fait partie de la Semicon coalition, un groupe de pays européens qui a signé ensemble, le 29 septembre 2025, une déclaration réclamant une version renforcée du Chips Act. L'idée serait de mieux se coordonner entre États membres pour éviter les ruptures d'approvisionnement en puces, accélérer l'innovation et parler d'une seule voix face aux géants américains et asiatiques. Une démarche que le gouvernement français soutient aujourd'hui à 100 %.
Les recommandations pour mettre les puces dans le bon sens
Pour que la France puisse avoir une vraie vision et qu'elle dépense plus efficacement son argent sur les semi-conducteurs, la Cour formule sept recommandations concrètes. Les plus urgentes sont notamment de dresser enfin une cartographie précise de quelles puces la France et l'Europe produisent, importent et consomment, et de fixer des objectifs chiffrés pour chaque type de composant. En clair, savoir exactement où l'on en est avant de décider où l'on veut aller. C'est une base minimale, et elle n'existe pas encore. Le Premier ministre a indiqué, dans sa réponse officielle à la Cour, y être favorable.
Sur le volet financier, la Cour estime qu'on devrait davantage prêter l'argent public plutôt que de le donner, en privilégiant les avances remboursables, c'est-à-dire des aides que les entreprises remboursent si leur projet réussit. Nuance importante, les subventions classiques restent nécessaires pour convaincre des investisseurs étrangers de s'installer en France plutôt qu'ailleurs. La Cour réclame aussi deux outils qui n'existent pas encore : un récapitulatif annuel de toutes les aides versées à la filière, et un suivi concret des revenus générés par chaque projet financé. Le minimum syndical, en somme.
Il y également un angle mort autour de l'emploi. Malgré les milliards investis, personne ne mesure précisément combien de postes ont été créés ou maintenus grâce à ces aides. La Cour le pointe clairement du doigt, et dit que l'impact sur l'emploi ne fait l'objet d'aucun suivi consolidé. Dans un secteur où la guerre des talents fait rage entre la France, les États-Unis et l'Asie, c'est un oubli qui interroge.
Enfin, deux sujets inquiètent particulièrement la Cour. D'abord, le projet Liberty, porté notamment par STMicroelectronics, qui concentre une part importante des aides publiques mais qui a été lancé sans qu'une évaluation sérieuse de son utilité économique et sociale n'ait été réalisée au préalable. Un peu comme si on décidait de construire une autoroute sans avoir mené d'étude d'impact. Ensuite, il y a la question environnementale. Les entreprises de la filière font des efforts pour réduire leur empreinte écologique, notamment leur consommation d'eau, mais chacune agit dans son coin. Aucune démarche collective et structurée n'existe encore à l'échelle de toute la filière. Il n'y a plus qu'à ? La plus ancienne des institutions de l'État l'espère.