Alors que les drones causent 80 % des pertes russes en Ukraine, la France ne consacre que 1,92 % de son budget militaire à ces technologies. Un rapport du Sénat pointe du doigt le retard de notre armée et appelle à le combler au plus vite.

Cinq ans après avoir vu juste sur la place croissante des drones dans les conflits modernes, la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat remet le couvert. Son précédent rapport, publié quelques mois seulement avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, avait déjà anticipé le rôle central que joueraient ces engins dans les guerres de haute intensité à venir. Cette fois, les sages ont publié un dossier, apparu le 7 juillet 2026 sur le site de la chambre haute du Parlement, par lequel trois sénateurs alertent vivement sur l'état de préparation de la France face à une guerre qui se joue désormais autant dans les airs, sur mer et sous l'eau que sur le terrain, souvent à coups d'algorithmes.
Drones, intelligence artificielle, robotisation… le retard français inquiète le Sénat
Longtemps cantonnés à des missions de repérage et de renseignement, les drones ont changé de rôle. Ils frappent désormais directement leurs cibles, interceptent d'autres drones et aident à saturer les défenses ennemies. Et ce qu'on appelle « un drone » recouvre en réalité des engins parfois très différents. À une extrémité, il y le Black Hornet, un micro-drone norvégien en forme de mini-hélicoptère, si petit (10 cm de long) qu'il tient dans la paume d'une main et ne pèse que 33 grammes, conçu pour observer discrètement le terrain. À l'autre extrémité, le Global Hawk américain est un véritable avion sans pilote de plus de 14,5 tonnes, capable de voler à haute altitude pendant de longues heures. Entre ces deux extrêmes se déploie toute une gamme d'appareils aux tailles et aux usages très variés. La diversité technique s'accompagne d'un changement stratégique avec, en Ukraine comme au Moyen-Orient, des drones et des robots qui ne sont plus des outils secondaires, mais des équipements de guerre à part entière, non seulement dans les airs, mais aussi en mer, comme les drones navals ukrainiens Magura et Sea Baby, sous l'eau, et sur terre, où des robots assurent notamment des missions logistiques.
Il est autant question, pour les sénateurs, de volume que de vitesse d'innovation. Sur le front, le délai moyen entre l'apparition d'une nouveauté technologique et la riposte adverse est tombé à six petites semaines, de quoi donner le tournis à n'importe quel état-major. Certaines portions de la ligne de front sont devenues de véritables « zones de mort », où seuls drones et robots osent encore s'aventurer, sous un brouillage quasi total des communications et des signaux de navigation par satellite. 15 000 drones sont engagés chaque jour côté ukrainien, pour une production qui a franchi les 4,5 millions d'unités en 2025 et pourrait dépasser les 10 millions cette année. Au moins d'avril, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé qu'un combat avait, pour la toute première fois, été remporté grâce à des systèmes exclusivement robotisés.
La France, dont les armées font état d'une maîtrise grandissante de l'outil tant au niveau défensif qu'offensif et les start-up d'une innovation très prometteuse, reste engagée dans une course qu'elle n'a pas encore gagnée. Les efforts des dernières années ont permis de rattraper une partie du retard initial, mais les rapporteurs sont catégoriques : avec seulement quelques milliers de drones en dotation, l'armée française est encore loin d'atteindre la masse critique nécessaire pour rivaliser avec les volumes observés sur les théâtres d'opération actuels.
Une part trop faible encore du budget de la défense consacrée aux drones
Se protéger contre une attaque de drones est devenu aussi vital que se défendre contre un raid aérien classique. Cette discipline s'appelle la lutte anti-drones, ou LAD. Elle repose sur quatre étapes : d'abord repérer le drone ennemi (détecter), comprendre à quel type d'appareil on a affaire (classifier), confirmer qu'il s'agit bien d'une menace et non d'un drone allié ou civil (identifier), puis enfin le neutraliser, soit par brouillage, soit par interception ou par destruction. Sur le papier, ça paraît simple, mais dans les faits, le Sénat reconnaît lui-même que les moyens français restent « échantillonnaires », trop peu nombreux pour couvrir l'ensemble des besoins. Fin 2024 par exemple, l'armée ne disposait que de 31 systèmes de LAD, 150 fusils brouilleurs (des armes portables qui coupent la liaison radio du drone pour le faire tomber ou perdre le contrôle), 3 systèmes de LAD dédiés à la protection des navires, et 8 SAMP-T, ces batteries de missiles sol-air capables d'intercepter des menaces aériennes plus lourdes. Sans oublier que les unités qui se déplacent sur le terrain restent, elles, mal protégées. Elles devront patienter jusqu'en 2027 pour recevoir les futurs véhicules blindés Serval équipés de systèmes anti-drones, qui doivent combler ce manque.
Du côté du budget, les sénateurs ont aussi des choses à dire. Chaque armée française fonctionne grâce à une loi de programmation militaire (LPM), une sorte de feuille de route budgétaire qui fixe, sur plusieurs années, combien d'argent sera consacré à chaque type d'équipement. Or, dans sa version initiale, cette loi ne réservait que 1,25 % de son budget total aux drones, une part portée à 1,92 % lors de sa récente mise à jour, ce qui reste marginal au regard de leur poids sur les champs de bataille actuels. Pire encore, sur l'argent déjà promis aux drones, seuls 28 % des montants ont réellement été dépensés entre 2024 et 2026, c'est-à-dire que plus de sept euros sur dix annoncés n'ont pour l'instant débouché sur aucun achat concret. Un rythme d'exécution que les rapporteurs jugent bien trop lent. Un chiffre permet d'ailleurs de mesurer le décalage : imaginez que les drones seraient responsables de 80 % des pertes subies par l'armée russe en Ukraine, preuve, s'il en fallait une, que ces appareils ne sont plus un simple gadget militaire, mais une arme décisive.
Même son de cloche du côté de l'Europe. SAFE est un dispositif européen qui permet aux États membres d'emprunter collectivement pour financer leurs investissements de défense, plutôt que de s'endetter chacun de leur côté. Dans ce cadre, la France a obtenu une enveloppe de 15,1 milliards d'euros. Mais sur cette somme conséquente, seuls 490 millions d'euros (à peine plus de 3 % du total) sont fléchés vers les drones. Et surtout, aucun financement n'est prévu ni pour la lutte anti-drones, ni pour l'intelligence artificielle de défense, deux domaines pourtant présentés ailleurs dans le rapport comme prioritaires. Un décalage que les sénateurs jugent difficile à justifier au regard des enjeux du moment.
La France a des atouts, reste à les transformer en puissance militaire
L'intelligence artificielle, autre chantier prioritaire selon le rapport, est promise à irriguer tous les étages de l'armée, du simple assistant qui trie la paperasse jusqu'aux outils d'aide à la décision et aux systèmes embarqués dans les drones et véhicules. Sa grande force, d'après les parlementaires, est de considérablement accélérer la boucle de décision militaire. Elle est aussi la clé de voûte des futurs « kill webs », ces réseaux qui relient capteurs, effecteurs et commandement en temps réel, à l'image de l'Ukrainien Delta, de l'Américain Maven développé par Palantir, ou du projet français Arcadia. Paris n'a pas totalement raté le coche, avec une stratégie ministérielle dédiée dès mars 2024, la création de l'agence AMIAD chargée de piloter cet effort, et la mise en service en septembre 2025 du supercalculateur souverain ASGARD. Le projet PENDRAGON, qui doit tester d'ici 2027 une première unité de combat robotisée mêlant drones aériens et robots terrestres et que nous avions pu découvrir sur Clubic, va dans le même sens. Mais pour les rapporteurs, l'ampleur de ces initiatives reste très en-deçà du changement d'échelle requis.
Sur le terrain doctrinal aussi, le rapport pousse la France à bouger les lignes. Historiquement, Paris rejette les systèmes d'armes totalement autonomes capables de tuer sans validation humaine. Mais le rapport met en lumière un concept plus nuancé, les SALIA, qui des systèmes qui embarquent de l'autonomie tout en restant sous supervision humaine. En gros, l'opérateur fixe les règles du jeu à l'avance, plutôt que de valider chaque tir, un principe déjà à l'œuvre avec les missiles dits « tire et oublie », incapables d'être redirigés une fois lancés. Sans réclamer l'abandon du contrôle humain, les rapporteurs plaident pour ne s'interdire aucune piste de recherche défensive, au risque de se faire distancer par des compétiteurs bien moins regardants sur ces questions éthiques.
Si le constat paraît sévère, les sénateurs ne se contentent pas de pointer les problèmes mais rappellent aussi — et ils ont raison de le faire — que la France dispose de vrais atouts pour y répondre. Notre industrie de défense n'est pas prise au dépourvu, au contraire, elle se mobilise. D'un côté, des groupes déjà bien établis comme MBDA, Safran, Thales ou KNDS, qui fabriquent depuis des années des systèmes d'armement et de défense, planchent activement sur de nouvelles solutions anti-drones à moindre coût. De l'autre, de jeunes entreprises plus récentes et agiles, comme Harmattan AI ou Alta Ares, se sont positionnées spécifiquement sur ces technologies émergentes et apportent une capacité d'innovation rapide, complémentaire à celle des grands groupes. L'autre signal encourageant, c'est le partenariat noué avec Mistral AI, une entreprise française devenue en quelques années l'une des références mondiales de l'intelligence artificielle, qui montre que la France dispose aussi des compétences nécessaires pour développer une IA de défense souveraine, sans dépendre de technologies étrangères. Attention toutefois à ce que Mistral AI demeure une entité bien française, les jeunes loups attirent toujours plus forts qu'eux.
Il faut faire de ces atouts des capacités opérationnelles réelles. Parmi les dix-sept recommandations du rapport, figurent notamment le lancement sans tarder d'un programme doté d'au moins un milliard d'euros, sur le modèle britannique du programme Asgard, pour bâtir un véritable écosystème de guerre robotisée, ainsi que l'ouverture de premiers travaux sur les avions de combat collaboratifs (CCA) et la constitution d'une réserve spécialisée capable de mobiliser rapidement les compétences civiles disponibles. Entre accélération des procédures d'achat, multiplication des tests en conditions réelles, et soutien renforcé aux PME innovantes, la feuille de route est dessinée. Reste désormais à la France de transformer l'essai, avant que l'écart avec ses compétiteurs ne devienne, lui aussi, irréversible.