Mistral AI est régulièrement présentée comme le rempart français face aux géants américains de l'intelligence artificielle. Un statut de "champion souverain" que le gouvernement a contribué à construire, et que les médias ont largement repris. Sauf que son premier actionnaire est néerlandais, ses fonds de capital-risque viennent des quatre coins du globe, et ses modèles s'entraînent sur les serveurs de Microsoft. Mais alors, quelles sont les limites de cette souveraineté ?

En septembre 2025, ASML, le fabricant néerlandais de machines de lithographie indispensables à la fabrication de puces, injectait 1,3 milliard d'euros dans Mistral AI. Il devenait ainsi son premier actionnaire avec 11% du capital. La valorisation de la startup atteignait alors 11,7 milliards d'euros. De quoi parle-t-on exactement, quand on dit que Mistral est souveraine ?
Qui détient vraiment Mistral ?
On commence par les chiffres. Les fondateurs, Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix, détiennent environ 35,5% du capital. Les investisseurs seed français, dont Bpifrance, représentent un peu plus de 27%. Ajoutés ensemble, les acteurs français cumulent environ 62,6% du capital total. Loin du tableau idyllique, mais, soyons honnêtes, loin aussi d'une prise de contrôle étrangère.
Et puis, le calcul se complique. Le fonds américain Andreessen Horowitz est entré lors de la Série A avec environ 7% du capital. Lors de la Série B, les investisseurs sont encore plus diversifiés : DST Global (Hong Kong), Eurazeo et Korelya (France), Hanwha Asset Management (Corée du Sud), Sanabil Investments (Arabie Saoudite). Puis, lors de la Série C, Mubadala (un fonds souverain d'Abu Dhabi) rejoint à son tour la table des actionnaires. Chaque tour de table apporte des capitaux. Et chacun d'entre eux dilue un peu plus la part française.
Mais la diversité de l'actionnariat n'est pas un problème en soi. Elle devient stratégique quand elle touche à la gouvernance. Et c'est là qu'entre en jeu ASML.

ASML : un actionnaire européen sans autonomie stratégique
ASML est certes une entreprise néerlandaise côté à Amsterdam. Mais aussi sur le Nasdaq, avec des actionnaires américains et asiatiques parmi les plus importants. Sa décision d'entrer dans Mistral n'est pas un geste pro-souveraineté, c'est un vrai calcul industriel. Roger Dassen, directeur financier d'ASML, l'a dit explicitement lors de l'annonce : l'objectif est d'utiliser les modèles de Mistral "dans l'ensemble du portefeuille de produits d'ASML", pour la maintenance prédictive, la détection d'anomalies et l'optimisation de ses machines de lithographie. ASML n'a pas défendu un projet européen, elle a acheté un accès à une technologie.
Mais creusons un peu plus. Les machines de lithographie EUV d'ASML dépendent de composants soumis aux contrôles à l'exportation américains. Le groupe en a d'ailleurs fait l'expérience directe. Sous pression de Washington, ASML a été contrainte de cesser ses livraisons de machines vers la Chine. De toute évidence, une entreprise dont la chaîne technologique est partiellement sous influence américaine ne constitue pas un bouclier de souveraineté pour Mistral.
En revanche, ce qui est concret, c'est que Roger Dassen, directeur financier d'ASML, siège au comité stratégique de Mistral. Il n'a pas un droit de veto, mais dispose d'un accès direct aux discussions stratégiques qu'aucun autre investisseur minoritaire n'avait acquis.
Microsoft, un allié qui crée une forme de dépendance
En février 2024, Mistral et Microsoft annoncent un partenariat. L'investissement de Microsoft est de 15 millions d'euros, une somme finalement modeste comparée aux levées de Mistral. Mais ce qui compte, c'est ce qui se cache derrière le communiqué de presse.
Microsoft fournit à Mistral son infrastructure de supercalculateurs Azure AI pour entraîner ses modèles. Mistral Large, son modèle commercial le plus ambitieux, est distribué via Azure AI Studio. Mistral devient alors un fournisseur de modèles dans l'écosystème de Redmond.
Il est intéressant de noter que ce partenariat coïncide avec un changement au sein de Mistral. Depuis sa création, l'entreprise se définissait comme un défenseur de l'open source. Son premier modèle avait été publié librement en septembre 2023, et la startup affirmait que c'était le seul moyen de créer "une alternative crédible à l'oligopole émergent de l'IA". Mais Mistral Large, lancé au moment de l'annonce du partenariat Microsoft, est un modèle propriétaire. Mistral continue de publier certains modèles sous licence ouverte. Mistral Small 3.1 a été mis à disposition sous Apache 2.0 en 2025. Reste que le modèle de développement n'est plus intégralement ouvert pour autant. La Commission européenne a d'ailleurs ouvert une enquête sur ce partenariat, autant dire que la relation entre Mistral et Microsoft n'est pas perçue comme anodine à Bruxelles.
ARM, le traumatisme britannique
Ce schéma, composé d'actionnaires minoritaires étrangers, de promesses d'indépendance, de perte de contrôle progressive, le Royaume-Uni l'a déjà vécu. Avec ARM. Le concepteur britannique d'architectures de puces présent dans la quasi-totalité des smartphones du monde, était considéré comme un fleuron technologique national au Royaume-Uni.
En 2016, le groupe japonais SoftBank rachetait ARM pour 24 milliards de livres sterling, soit environ 28,5 milliards d'euros. Le groupe promettait de maintenir le siège à Cambridge et de doubler les effectifs locaux. Six ans plus tard, SoftBank tentait de revendre ARM à Nvidia pour environ 40 milliards de dollars. Le deal a été bloqué par les régulateurs américains, européens et britanniques. En 2023, ARM a finalement été introduit en Bourse... non pas à Londres, mais au Nasdaq.
Le Royaume-Uni n'a jamais trouvé de mécanisme juridique efficace pour éviter cette dérive. La France dispose du dispositif IEF (Investissements Étrangers en France), lequel donne à l'État un droit de regard sur les opérations dans les secteurs stratégiques. Mais ce mécanisme est mieux adapté pour bloquer un rachat brutal que pour contenir une dilution progressive du capital sur dix ans, tour de table après tour de table.
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Des efforts réels de souveraineté
Les arguments de Mistral tiennent pourtant la route. Les fondateurs conservent le contrôle opérationnel. Bpifrance est présent à chaque tour de table. En juin 2025, lors de VivaTech, Mistral a annoncé "Mistral Compute", une infrastructure propre visant précisément à réduire la dépendance à Azure sur le long terme. Le mois dernier, Mistral a bouclé un prêt de 830 millions de dollars auprès d'un consortium de sept banques, dont BNP Paribas et Crédit Agricole CIB, pour financer son premier datacenter à Bruyères-le-Châtel, en Essonne. Il sera composé de 13 800 puces Nvidia Grace-Blackwell, opérationnel dès le deuxième trimestre 2026. En parallèle, Mistral investit 1,2 milliard d'euros dans un datacenter en Suède, prévu pour 2027.
Il y a eu aussi plusieurs contrats signés. En décembre 2025, le ministère des Armées a finalisé un accord-cadre avec Mistral AI, ouvrant l'accès à ses modèles à l'ensemble des forces armées, mais aussi au Commissariat à l'énergie atomique, à l'ONERA et au Service hydrographique et océanographique de la marine. Depuis octobre 2025, 10 000 agents publics répartis dans huit ministères testent un assistant IA interministériel développé en partenariat avec Mistral. En novembre 2025, la France et l'Allemagne ont annoncé conjointement un partenariat avec Mistral AI et SAP pour déployer une IA souveraine dans leurs administrations respectives, avec un accord-cadre prévu pour mi-2026. Le mois dernier encore, l'Office européen des brevets a signé avec l'entreprise pour une technologie d'OCR.
Mais ne nous voilons pas la face. OpenAI a levé des sommes dépassant les 50 milliards de dollars. Refuser tout capital étranger, c'est accepter de s'aligner sur une tout autre catégorie de moyens. Sans les capitaux d'ASML, d'Andreessen Horowitz ou de Mubadala, Mistral ne peut pas financer les infrastructures de calcul, ni recruter les chercheurs nécessaires pour rester dans la course.
Finalement, la question n'est pas de savoir si l'entreprise Mistral est bel et bien souveraine ou non. C'est plutôt de savoir à partir de quand elle ne pourra plus dire non.
Quand la souveraineté atteint ses limites
Le terme "Souveraineté" est un mot passe-partout qui cache plusieurs facettes. Et Mistral ne coche toutes les cases.
Côté juridique, Mistral reste une société de droit français. Pour ce qui est du capital, la majorité française tient encore à environ 62%, même si elle s'érode à chaque levée. Sur le plan technologique, la dépendance à Azure pour l'entraînement des modèles représente aujourd'hui une vulnérabilité, même si Mistral Compute entend corriger cela à terme. Enfin, sur le plan stratégique, pourra-t-on vraiment empêcher un rachat si une offre à 30 milliards se présente dans cinq ans ?
Alors non, Mistral n'est pas ARM. Pas encore. Mais en 2010, ARM ressemblait trait pour trait au Mistral d'aujourd'hui : une entreprise nationale, quelques actionnaires étrangers minoritaires, et beaucoup de promesses d'indépendance. Et dans ce cas d'école, ni l'entreprise, ni les investisseurs, ni le gouvernement n'ont été capables d'identifier le point de bascule avant qu'il soit trop tard.
Mistral, elle, semble avoir tiré la leçon. Le datacenter de Bruyères-le-Châtel entre en service dès le deuxième trimestre 2026. Celui de Suède suit en 2027. Les contrats avec les ministères français s'accumulent. La startup construit, pièce par pièce, une infrastructure qui lui appartient et une clientèle qui dépend d'elle, et non l'inverse. Et, ce n'est pas rien.
Oui, Mistral AI est aujourd'hui en grande partie souveraine. Reste à savoir si les acteurs en place sauront maintenir ce cap quand la valorisation de Mistral rendra les offres de rachat inévitables.