Il y a un an, en mai 2025, le CNRS inaugurait la quatrième extension de Jean Zay, son supercalculateur dédié à l'IA installé à Orsay. La machine, souveraine, portait sa puissance à 125,9 pétaflops. Un an plus tard, tout le monde se l'arrache avec 1 700 projets soutenus mais aussi cinq refusés pour chaque projet accepté faute de capacité. Jean Zay est la seule infrastructure de calcul IA en Europe sur laquelle Washington n'aura jamais la main.

Un an plus tard, Jean Zay est le supercalculateur IA le plus utilisé d'Europe, mais déjà saturé (concept IA)
Un an plus tard, Jean Zay est le supercalculateur IA le plus utilisé d'Europe, mais déjà saturé (concept IA)

Si on parle beaucoup des modèles d'IA américains, des datacenters et des hyperscalers, la France opère depuis six ans une infrastructure de calcul ouverte aux chercheurs et juridiquement hors de portée du droit américain. Jean Zay n'est pas un projet en cours comme Alice Recoque. C'est une machine en production, avec une adresse physique, des utilisateurs réels et des résultats mesurables. Jean Zay symbolise aujourd'hui la souveraineté de la France et des centaines d'équipes en Europe semblent se l'arracher.

125,9 pétaflops, ça fait quoi ?

Un pétaflop, c'est un million de milliards d'opérations mathématiques par seconde. Jean Zay en réalise 125,9. À titre de comparaison, entraîner un modèle de langage de la taille de ceux qui alimentent les assistants IA actuels nécessite des centaines de milliers de milliards d'opérations. Jean Zay peut enchaîner ces calculs à une vitesse que la quasi-totalité des infrastructures académiques mondiales ne peut pas atteindre. En 2019, lors de sa mise en service, il affichait 15,9 pétaflops. Quatre extensions successives l'ont porté à 125,9 pétaflops en 2025. Sa puissance de calcul a été multipliée par huit depuis ses débuts.

La quatrième extension du supercalculateur, inaugurée le 13 mai 2025, a multiplié sa puissance par quatre. Elle a été conçue par Eviden, la division HPC du groupe Atos (depuis rachetée par l'État français et rebaptisée Bull) autour de 14 racks BullSequana XH3000. Ces derniers hébergent 364 serveurs, chacun motorisé par deux processeurs Intel Sapphire Rapids et quatre accélérateurs Nvidia H100 Tensor Core. L'ensemble est financé à hauteur de 40 millions d'euros par l'État via le programme France 2030.

La machine est hébergée à Orsay, sur le plateau de Saclay, dans les locaux de l'IDRIS, l'Institut du développement et des ressources en informatique scientifique du CNRS. Elle est acquise et financée par le GENCI, le Grand Équipement National de Calcul Intensif. Évidemment, ce n'est pas un service cloud qu'on allume et éteint à la demande. C'est une infrastructure permanente, gérée par une équipe d'ingénieurs dédiés, disponible en continu pour ses utilisateurs. La chaleur produite par les serveurs est récupérée pour chauffer des logements sur le plateau. C'est l'une des machines les plus écoefficientes d'Europe sur ce point.

Une infrastructure ouverte, pour tous

Surtout, Jean Zay n'est pas réservé à une élite de laboratoires. Son accès est ouvert et gratuit pour la recherche académique, qu'il s'agisse d'universités, d'organismes publics, ou de laboratoires. Un chercheur en climatologie peut par exemple y faire tourner des simulations qu'aucun serveur universitaire ne pourrait prendre en charge. Un biologiste peut y analyser des séquences génomiques à une échelle impossible autrement. Le nombre de projets IA accueillis chaque année a été multiplié par vingt en cinq ans avec 72 en 2019, 1400 en 2024, et près de 1700 en 2025. Alors, oui Jean Zay est très populaire, mais il montre aussi ses limite. "L’effet de saturation sur Jean Zay [a] en effet atteint un facteur cinq sur l’exercice écoulé", selon le GENCI.

Au-delà d'un accès purement académique, Jean Zay est aussi ouvert aux entreprises, mais à des conditions différentes. Des sociétés privées du secteur de l'IA peuvent y déposer des demandes d'accès, lesquelles sont évaluées selon les priorités nationales. Le modèle est donc différent d'AWS ou d'Azure où Amazon et Microsoft commercialisent la puissance de calcul à la demande. Et cette ouverture aux acteurs industriels est précisément l'une des raisons pour lesquelles des startups françaises de l'IA ont pu développer des modèles compétitifs sans dépendre exclusivement des infrastructures privées américaines.

En théorie, ce modèle d'accès ouvert permet de booster radicalement la compétitivité. Un laboratoire de recherche sans budget pour un centre de données peut faire tourner des expériences que seules des entreprises comme Google ou Microsoft sont capables de financer. C'est une stratégie bien assumée par la France en faveur de sa communauté scientifique. Au-delà de l'IA, Jean Zay est utilisé pour des simulations de physique des particules, la modélisation de nouveaux matériaux, des recherches sur les nouvelles énergies et des projets en agriculture de précision. C'est d'ailleurs un avantage de taille. Contrairement à un datacenter commercial optimisé pour un usage unique, Jean Zay est polyvalent et peut accueillir des projets très différents en parallèle.

Tuyaux du système de refroidissement du supercalculateur Jean Zay, installé à Orsay, à l’Institut du développement et des ressources en informatique scientifique. © Rafael MEDEIROS / IDRIS / CNRS Images
Tuyaux du système de refroidissement du supercalculateur Jean Zay, installé à Orsay, à l’Institut du développement et des ressources en informatique scientifique. © Rafael MEDEIROS / IDRIS / CNRS Images

Un centre indépendant du Cloud Act

Nous parlons souvent du Cloud Act. Il faut dire que cette loi autorise le gouvernement des États-Unis à accéder aux données stockées par n'importe quelle entreprise américaine même si elles se trouvent sur le sol européen. AWS a un datacenter en France. Azure aussi. Google Cloud également. Une injonction d'un tribunal américain suffit à exiger l'accès aux données qu'ils hébergent, même si celles-ci appartiennent à une entreprise française et sont physiquement stockées sur le sol français.

Sur ce point, le supercalculateur de Jean Zay a donc une vraie carte à jouer. La machine est opérée par le CNRS, un établissement public français, soumis au seul droit français. Aucune injonction américaine ne peut contraindre l'IDRIS à livrer les données de ses utilisateurs ou les modèles entraînés sur sa machine.

Forcément, pour un laboratoire qui travaille sur des données médicales, des simulations de défense ou des projets industriels sensibles, cette différence de juridiction n'est pas anecdotique. Un chercheur du CEA qui entraîne un modèle sur Jean Zay sait que son travail reste en France. Même chose pour les entreprises françaises qui utilisent Jean Zay pour leurs projets IA. Leurs données de production, leurs jeux d'entraînement, leurs modèles finaux restent sous juridiction française.

Jean Zay est-il pour autant souverain ?

La quatrième extension a été conçue en 2024 par Eviden, la division HPC du groupe Atos. Depuis, le paysage a radicalement changé. Le 31 mars dernier, l'État français a finalisé le rachat de cette activité pour une valeur pouvant atteindre 404 millions d'euros. Elle opère désormais sous son nom historique : Bull. L'entreprise emploie 2 500 personnes, a généré environ 700 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025, et possède la seule usine de supercalculateurs d'Europe, à Angers. Bercy a qualifié l'opération d'"étape décisive pour la souveraineté technologique de la France". Les racks BullSequana XH3000 qui propulsent Jean Zay sont donc dorénavant fabriqués par une entreprise appartenant à l'État français.

Soulignons tout de même que les GPU Nvidia H100 qui constituent le cœur de la puissance de calcul sont américains. Les processeurs Intel Sapphire Rapids également. La fabrication est assurée par TSMC à Taïwan. L'Europe conçoit, intègre, et opère, mais les puces viennent d'ailleurs. La souveraineté de Jean Zay reste donc juridictionnelle et opérationnelle. Elle n'est pas (encore ?) matérielle.

Mais est-ce autant une raison pour la minimiser ? Car dans la chaîne de dépendance numérique, la juridiction est souvent le maillon le plus déterminant. Au final, les faits sont là. Une donnée traitée sur une puce américaine dans un datacenter opéré par une institution française est bien mieux protégée qu'une donnée traitée sur la même puce dans un datacenter opéré par AWS. Finalement, le droit qui s'applique à l'opérateur prime sur l'origine du matériel.

Le Français Bull (ex-Eviden)

Jean Zay, un outil pour toute l'Europe

Jean Zay ne travaille pas en silo. La France participe au programme EuroHPC, une initiative de l'Union européenne visant à mutualiser des ressources de calcul entre États membres. En mars 2025, la France a remporté le label "AI Factory" attribué par EuroHPC . Et évidemment, Jean Zay en est la pièce centrale : des chercheurs et des entreprises de toute l'Europe peuvent accéder à la machine.

La souveraineté reste française avec l'IDRIS qui opère, c'est donc le droit français qui s'applique. Toutefois la machine est mise à disposition des autres pays de l'Union. Un chercheur allemand ou espagnol peut faire tourner ses expériences sur Jean Zay sans passer par un cloud américain. L'infrastructure publique française devient une ressource de calcul pour l'ensemble de la communauté scientifique du continent. Avouons que c'est plutôt pas mal.

A contrario, aux États-Unis, le calcul IA à grande échelle est majoritairement privé. Microsoft, Google, Amazon et xAI investissent des centaines de milliards de dollars dans des datacenters qui leur appartiennent et dont ils fixent les conditions d'accès, les tarifs et les priorités d'usage. Un chercheur académique américain sans contrat avec une de ces entreprises ne peut pas accéder à une puissance de calcul équivalente à Jean Zay sans payer des sommes que la plupart des laboratoires universitaires ne peuvent pas se permettre. Il n'existe pas d'équivalent public fédéral américain ouvert aux chercheurs à ce niveau de puissance. L'Europe a donc fait un choix différent en finançant une infrastructure commune, et accessible sans barrière tarifaire pour la recherche.

40 millions d'euros face aux centaines de milliards américains

40 millions d'euros. C'est le coût de l'extension de Jean Zay financée par France 2030. À titre de comparaison, Microsoft a annoncé 80 milliards de dollars d'investissements dans ses infrastructures IA pour la seule année 2025. Et la popularité de Jean Zay est telle qu'en 2025, cinq projets ont été refusés pour chaque projet accepté sur Jean Zay, faute de ressources disponibles. C'est à la fois un signe de succès, mais aussi, quelque part, un signal d'alerte.

En effet, la dépendance aux GPU Nvidia reste le point le plus difficile à résoudre. Sans H100, Jean Zay ne peut pas entraîner de modèles de langage à grande échelle. Il n'existe pas aujourd'hui d'alternative européenne opérationnelle sur ce segment. Le projet EPI (European Processor Initiative), auquel participe Kalray, travaille sur cette question depuis plusieurs années. Les premiers résultats sont encore loin d'une capacité de production industrielle. La situation reste donc paradoxale puisque la France a su construire tout un ensemble souverain (l'institution, le bâtiment, les équipes, le cadre juridique) sans toutefois avoir encore les composants à mettre dedans. Finalement, c'est un peu l'inverse du problème habituel de la politique industrielle, laquelle finance souvent des usines sans avoir les clients. Ici, en revanche, les projets ne manquent pas, bien au contraire.

Quoi qu'il en soit, Jean Zay démontre parfaitement qu'une infrastructure de calcul publique, ouverte et juridiquement souveraine est possible et utile. Elle a permis à des équipes de recherche et à des entreprises françaises de travailler sur des modèles d'IA compétitifs sans dépendre exclusivement des clouds américains.

Reste à savoir si un jour ce supercalculateur sera animé par des puces européennes. En attendant, nous avons déjà une solution particulièrement efficace pour protéger les fruits des recherches sensibles et qui donnera peut-être à l'Europe une longueur d'avance sur certains secteurs clés.

Et demain ?

Alice Recoque pourrait aller plus loin et repousser davantage la souveraineté. Ce supercalculateur exascale, huit fois plus puissant que Jean Zay, sera opérationnel courant 2027 au TGCC du CEA à Bruyères-le-Châtel. Il sera le premier en France à embarquer des processeurs SiPearl, une entreprise européenne issue du projet EPI. Ce n'est pas encore un GPU souverain pour l'entraînement de l'IA, mais c'est la première fois qu'une machine de cette envergure intègrera un composant conçu en Europe. Et elle sera construite par Bull.