Les hyperscalers américains contrôlent désormais 90% de la capacité sur la route transatlantique et 71% de la bande passante internationale utilisée dans le monde. L'Europe investit dans des clouds labellisés, des distributions Linux pour ses ministères, des messageries souveraines. Mais elle parle rarement de l'infrastructure physique sur laquelle tout repose. Elle n'a en fait aucun contrôle sur les câbles en fibre optique posés au fond des océans.

Même stockées chez un hébergeur francais, vos données restent exposées aux USA, et vous ne pouvez rien y faire ©Shutterstock
Même stockées chez un hébergeur francais, vos données restent exposées aux USA, et vous ne pouvez rien y faire ©Shutterstock

Quand on envoie un email ou lorsqu'on charge une page web, le signal voyage très probablement par un câble posé au fond d'un océan. Pas par satellite, pas "dans un nuage", mais par un câble physique invisible, et surtout, de moins en moins européen.

Des fibres optiques, pas des nuages

TeleGeography recense aujourd'hui plus de 550 systèmes de câbles sous-marins en service ou en projet dans le monde, pour une longueur cumulée d'environ 1,5 million de kilomètres. Selon le rapport d'experts (PDF) de la Commission européenne publié en octobre 2025, ces câbles transportent entre 97 et 98 % du trafic internet mondial. Ce que l'on appelle "internet" est avant tout une infrastructure physique sous-marine. Les satellites, y compris Starlink, ne représentent qu'une fraction marginale du trafic global, et ne peuvent pas rivaliser avec les débits des fibres optiques sur de longues distances.

Concrètement, un câble sous-marin, c'est un faisceau de fibres optiques protégé par plusieurs couches de matériaux (acier, polyéthylène, gel protecteur). L'ensemble ne dépasse guère l'épaisseur d'un tuyau d'arrosage en zone côtière, là où les risques d'endommagement par les chaluts de pêche ou les ancres sont les plus élevés. En eaux profondes, la protection peut être réduite à quelques centimètres. Les données ne circulent pas sous forme électrique mais sous forme d'impulsions lumineuses, ce qui permet d'atteindre des débits considérables.

©submarinecablemap.com
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Le câble Dunant, propriété de Google, posé entre Virginia Beach aux États-Unis et Saint-Hilaire-de-Riez en Vendée, affiche une capacité de 250 térabits par seconde. Pour donner un ordre de grandeur : c'est assez pour transmettre l'équivalent de la Bibliothèque du Congrès américain trois fois par seconde. Ces câbles sont conçus pour durer 25 ans. Leur réparation en cas de coupure prend des semaines, voire plusieurs mois selon la localisation et la disponibilité d'un navire câblier.

Pendant longtemps, les câbles sous-marins ont été financés par des consortiums réunissant des opérateurs télécom de plusieurs pays. Chaque membre obtenait une part de la capacité, et l'infrastructure restait, d'une certaine façon, partagée. Ce modèle est en train de disparaître. Et c'est là que le problème commence.

Google, Meta et Amazon ont leurs propres câbles. Ça change les règles.

En 2014, les quatre grands hyperscalers américains (Google, Meta, Microsoft et Amazon) représentaient 10% de la capacité internationale utilisée sur les câbles sous-marins. En 2024, ils en représentaient 71%. Sur la route transatlantique spécifiquement, leur part dépasse 90%. Cette progression s'est faite en dix ans seulement. Sur cette même période, les opérateurs télécom européens traditionnels réduisaient leurs investissements, contraints par des marges commerciales en recul et une demande de trafic de plus en plus aspirée par les mêmes hyperscalers.

Google possède ou copossède 33 câbles dans le monde (17 en propre, 16 en copropriété). Parmi eux, outre le Dunant, le câble Grace Hopper relie New York au Royaume-Uni et à l'Espagne depuis 2022. Meta est impliqué dans 16 câbles, dont le 2Africa - 45 000 km, 33 pays connectés, avec des points d'atterrissage à Marseille et Barcelone - et le MAREA, cofinancé avec Microsoft, entre Virginia Beach et Bilbao. Amazon investit dans quatre câbles, Microsoft dans six. Ces entreprises ne louent plus de capacité à des consortiums : elles construisent leur propre réseau physique mondial.

Mais surtout, il y a une réelle différence avec les anciens câbles de consortium. Un câble de consortium donnait accès à plusieurs opérateurs, sous conditions réglementées. N'importe quel opérateur télécom pouvait, sous certaines conditions, acheter de la capacité sur ce câble et l'utiliser pour ses propres clients. Un câble 100% privé de Google ou de Meta n'a aucune obligation d'accès tiers. Son propriétaire décide seul qui peut l'utiliser, à quel prix, et dans quel sens.

Les "landing stations" (les points physiques où le câble sort de l'eau pour rejoindre le réseau terrestre) sont opérées par des acteurs variés selon les pays. En France, c'est Orange qui assure ce rôle pour les câbles Dunant et Amitié. Mais opérer une station d'atterrissage n'est pas la même chose que posséder le câble ou en fixer les conditions d'accès. Ces décisions restent entre les mains du propriétaire américain. Et selon un rapport de l'ECDPM publié en mars 2026, l'Europe ne dispose pas de données centralisées fiables sur qui possède réellement ses câbles sous-marins, qui les finance, et comment le trafic y circule. Les États-Unis, eux, imposent un reporting détaillé à chaque opérateur via la FCC.

Schéma câble sous-marin ©Shutterstock

La Baltique, Snowden, et un engin chinois capable de couper un câble à 4 000 mètres de fond

Le 17 novembre 2024, deux câbles sont sectionnés en mer Baltique en moins de 24 heures. Le C-Lion1, seul lien direct entre la Finlande et l'Allemagne, et le BCS East-West, qui relie la Lituanie à la Suède. Le ministre de la Défense allemand Boris Pistorius déclare que "personne ne croit que ces câbles ont été coupés accidentellement". Le navire cargo chinois Yi Peng 3, parti d'un port russe, est identifié comme suspect. Des marines scandinaves et allemandes le suivent pendant plusieurs semaines sans pouvoir monter à bord, faute de base légale en dehors des eaux territoriales.

En décembre 2024, le pétrolier Eagle S endommage à son tour le câble Estlink 2 entre la Finlande et l'Estonie. Il est suspecté d'appartenir à la flotte fantôme russe qui contourne les sanctions occidentales. La Finlande interpelle le navire dans sa zone économique exclusive, un geste rarissime en droit maritime international. Ces incidents ne sont pas isolés : depuis 2023, c'est la troisième série de coupures de câbles et de pipelines dans la région.

Eagle S ©Wikimedia

Et puis la menace est soudainement devenue très concrète. En mars 2025, le China Ship Scientific Research Centre a présenté publiquement un engin sous-marin télécommandé conçu pour sectionner des câbles blindés jusqu'à 4 000 mètres de profondeur. Ce n'est pas une démonstration commerciale. Cela ressemble davantage à une menace. À cette profondeur, l'intervention d'un navire de réparation prendrait des semaines, dans des conditions extrêmes.

La menace ne se limite pas aux sabotages physiques. En 2013, Edward Snowden révèle l'existence du programme MUSCULAR, opéré conjointement par la NSA et le GCHQ britannique. Ce programme interceptait les flux sur les câbles reliant les datacenters internes de Google et Yahoo - sans mandat, sans notification aux entreprises. À l'époque, Google ne chiffrait pas ses communications internes entre ses propres sites : le GCHQ s'y branchait en amont, avant que les données ne soient protégées. En un seul mois, 181 millions d'enregistrements ont été collectés.

Google a chiffré son trafic interne dès novembre 2013, une fois l'affaire rendue publique. Et à défaut d'une réelle réponse politique, le chiffrement est sans doute la meilleure option pour protéger le trafic.

Orange Marine pose des câbles pour tout le monde, sauf pour une Europe souveraine sur l'Atlantique

De son côté, la France n'est pas absente de cette industrie. Orange Marine, filiale d'Orange, représente environ 15 % de la flotte mondiale de navires câbliers, avec plus de 288 000 km de câbles posés et plus de 1 200 interventions de réparation à son actif, certaines par plus de 6 000 mètres de fond. En novembre 2025, Orange annonçait la construction de deux nouveaux navires pour renforcer encore sa capacité de maintenance. L'entreprise affirmait vouloir disposer de "la flotte de maintenance la plus avancée et moderne au monde".

Alcatel Submarine Networks (ASN), aujourd'hui filiale de Nokia mais héritière d'un savoir-faire industriel français, fabrique une large partie des équipements de câbles utilisés dans le monde. Et cela inclut ceux commandés par Google et Meta pour leurs propres projets. C'est d'ailleurs ASN qui a servi de contractant principal pour le câble 2Africa de Meta.

©Orange

La situation est donc plutôt paradoxale. Nous avons des entreprises françaises qui construisent et posent des câbles pour les hyperscalers américains, mais il n'existe aucun câble transatlantique à actionnariat majoritairement européen, et aucun projet en cours.

La Commission européenne a bien adopté un Plan d'action sur la sécurité des câbles en février 2025, et alloué 347 millions d'euros en février dernier pour renforcer la résilience des infrastructures sous-marines européennes. Elle a identifié 13 projets de câbles "d'intérêt européen", répartis sur trois phases jusqu'en 2040. Ces projets concernent en priorité la mer Baltique (où les incidents de 2024 ont servi d'électrochoc) ainsi que la Méditerranée et l'Atlantique. Mais ils portent sur la surveillance, la maintenance et la résilience régionale. Pas sur la propriété des axes intercontinentaux.

Le rapport d'octobre 2025 montre clairement que les États membres restent très dépendants des câbles sous-marins déployés par des acteurs non européens, et ce, en raison d'un manque d'investissement. L'Europe classe ces câbles en "infrastructures critiques" dans la directive NIS2, elle finance des hubs de surveillance régionaux, elle documente le problème avec rigueur depuis plusieurs années. En revanche, elle ne procède à aucun investissement pour avoir la mainmise sur des câbles qui traversent l'Atlantique.

La France et l'Europe peuvent développer leurs suites bureautiques, investir dans des solutions open source, financer leurs géants de l'IA ou sécuriser les données de santé chez des hébergeurs souverains, il n'en reste pas moins qu'en termes d'infrastructure, les États-Unis ont, une fois de plus, un temps d'avance. Et sans surprise, ce sont encore les Big Tech qui dominent un secteur particulièrement crucial.