Donald Trump a signé lundi deux décrets pour accélérer la course américaine au quantique : un ordinateur « scientifiquement utile » dès 2028, et une migration du chiffrement fédéral vers des standards résistants aux attaques quantiques d'ici 2031. Pendant ce temps, l'Europe coordonne, l'ANSSI impose, et personne n'attend vraiment.

© Maison Blanche/X
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Il y a une constante dans la politique technologique américaine : les technologies jugées « pas encore mûres » bénéficient toujours d'un décret présidentiel avant d'avoir prouvé quoi que ce soit à l'échelle industrielle. Donald Trump avait posé la première pierre dès son premier mandat, avec le National Quantum Initiative Act de 2018 qui doublait le budget fédéral de recherche quantique. Sept ans plus tard, deux textes signés lundi 22 juin à la Maison-Blanche relèvent nettement les ambitions. Ils visent un ordinateur quantique capable de calculs scientifiquement pertinents d'ici 2028, ainsi que la migration des systèmes fédéraux les plus sensibles vers la cryptographie post-quantique, désormais fixée à 2030 ou 2031.

Deux décrets, deux fronts : construire la machine et sécuriser le chiffrement

Le premier texte vise à doter un laboratoire du Département de l'Énergie d'un ordinateur quantique d'une échelle suffisante pour ouvrir « l'ère de la découverte scientifique assistée par le quantique », et à le rendre accessible, dans la mesure du possible, à la communauté de recherche. Michael Kratsios, directeur du Bureau de la politique scientifique et technologique de la Maison-Blanche, a été catégorique lors d'un point presse : « Nous pensons que c'est faisable d'ici 2028. » Le gouvernement ne s'appuie pas que sur les crédits de recherche : en mai, le Département du Commerce annonçait deux milliards de dollars de prises de participation dans neuf entreprises quantiques (dont une nouvelle coentreprise avec IBM), l'État récupérant des parts en échange.

Le second décret est sans doute plus urgent dans ses effets concrets. Il impose aux agences fédérales de migrer leurs systèmes les plus sensibles vers des standards post-quantiques d'ici 2030 ou 2031 selon les catégories de données, sur la base des normes NIST finalisées en 2024 (ML-KEM, ML-DSA). Il élargit aussi le mandat de l'équipe de contre-espionnage chargée de protéger la recherche quantique américaine, et accélère le calendrier hérité d'un décret de Joe Biden, l'échéance passant de 2035 à 2031.

L'Europe a déjà ses dates, et elles ne ressemblent pas à celles de Trump

Pour saisir pourquoi ces décrets comptent au-delà de Washington, il faut revenir au « Q-Day » : le moment où un ordinateur quantique assez puissant pourra casser les algorithmes de chiffrement asymétrique (RSA, courbes elliptiques) qui protègent aujourd'hui l'essentiel de nos communications sensibles. Personne ne sait quand ce jour viendra (les estimations sérieuses oscillent entre 2033 et la décennie suivante), mais la migration vers des standards résistants prend des années, et attendre la menace pour s'y mettre revient à laisser les portes ouvertes.

Côté européen, les échéances sont déjà posées, et elles ne datent pas d'hier. L'ANSSI cessera de certifier les produits de sécurité dépourvus de cryptographie post-quantique dès 2027, et les administrations comme les opérateurs d'importance vitale ne pourront plus acheter de solutions non résistantes après 2030 (un an avant l'horizon fédéral américain). Une étude de mars 2025 sur 38 organisations avait pourtant révélé qu'aucune n'avait de plan de transition. La Commission européenne a, elle, adopté en juillet 2025 sa stratégie Quantum Europe pour faire de l'UE une puissance quantique d'ici 2030, avec un Quantum Act attendu courant 2026 ; plus de onze milliards d'euros de financements publics ont été engagés en cinq ans à l'échelle européenne et nationale. La France et l'Allemagne ont scellé en mai une alliance pour coordonner leurs écosystèmes, portés par des pépites comme Alice & Bob, C12 ou Quandela.

Ce qui sépare les deux approches tient moins au calendrier (comparable sur le post-quantique) qu'à la méthode : les décrets Trump créent un programme d'État pour bâtir la machine, là où l'Europe finance des écosystèmes de startups et mise sur la coordination industrielle. Les deux sont sans doute complémentaires, mais le 22 juin marque une accélération côté américain, au moment où la Chine concentre environ la moitié des investissements publics mondiaux dans le quantique.

Les organisations françaises, elles, ont deux raisons de s'y mettre sans tarder. La migration post-quantique n'est pas un horizon lointain : les certifications ANSSI sans composante résistante expirent dès 2027 et les achats non conformes deviennent illicites en 2030, ce qui impose de lancer les audits cryptographiques sans tarder. Et le tour de vis américain sur les exportations de technologie quantique compliquera les partenariats transatlantiques, ce qui rend la coordination européenne d'autant plus pertinente.

La course quantique se joue donc en deux actes simultanés : une promesse de puissance que tout le monde espère pour 2028 mais que le consensus scientifique repousse plutôt à la décennie suivante, et une migration cryptographique dont l'urgence, elle, est bien réelle (et pour laquelle l'Europe a eu la prudence de fixer ses propres délais sans attendre les laboratoires américains).