Olivia Grégoire, secrétaire d’État : "Il est important que l’économie sociale et solidaire se numérise" (Interview)

08 mars 2021 à 18h00
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À notre micro, Olivia Grégoire nous dévoile les contours de l’économie sociale et solidaire, dont elle est en charge en sa qualité de secrétaire d’État. Un échange qui fut notamment l’occasion d’évoquer l’importance des outils numériques dans cette économie importante, née à Lyon au XIXe siècle.

Vous avez sans doute déjà entendu parler de l’ESS, l’économie sociale et solidaire, que l’on appelle aussi la « lucrativité limitée », et qui représente aujourd'hui 14 % des emplois salariés de notre pays, pour 10% du PIB. L’économie sociale et solidaire possède son propre secrétariat d’État, et c’est avec sa représentante, la ministre et ex-députée Olivia Grégoire, que nous avons discuté de l’importance désormais capitale du numérique dans le développement de l’ESS (première de l'interview), et des moyens supplémentaires alloués à cette économie récemment.

Nous avons par ailleurs abordé la question du reconditionnement et de la redevance copie privée, ainsi que celle de la violence croissante sur les réseaux sociaux (deuxième partie de l'interview), qui frappe au quotidien les femmes et hommes politiques dans leur exercice. Rencontre.

Olivia Grégoire (© Gouvernement)

Partie 1 - L'Économie sociale et solidaire, et le numérique

Clubic : Madame la Ministre, on entend souvent parler de l'ESS et de la façon dont le numérique ce pan de l'économie, mais on a peu souvent l'occasion d'entrer dans les détails. D'abord, qu'est-ce que c'est, l'économie sociale et solidaire ?

Olivia Grégoire : L'ESS, c'est une économie qui a plusieurs caractéristiques, qui rassemble un certain nombre d'acteurs économiques bien spécifiques. L'économie sociale et solidaire pratique ce qu'on appelle la « lucrativité limitée », ce qui veut dire que lorsqu'on fait des bénéfices, on les réinjecte au sein de l'entreprise, ou pour les collaborateurs dans le cadre des dispositifs dits de « partage de la valeur », c'est-à-dire la participation, l'intéressement, l'actionnariat-salarié. L'argent qu'on gagne n'a pas vocation à permettre d'avoir des dividendes pharamineux dans l'ESS. L'esprit, c'est le réinvestissement au service du collectif, de l'entreprise, de la coopérative, de l'association…

L'économie sociale et solidaire est caractérisée par des modes de gouvernance très démocratiques et transparents. L'une des familles de l'ESS met ainsi en œuvre le principe « une femme ou un homme = une voix ». On compte en tout cinq familles : les entreprises solidaires d'utilité sociale (ESUS), les coopératives, les associations employeurs, les fondations et les mutuelles. Aujourd'hui, cette économie représente 14 % des emplois salariés dans notre pays et 10 % du PIB.

« L'écosystème ESS représente plus de 2 millions d'emplois en France »

Imaginez qu'il y a 1,8 million de salariés qui travaillent au sein d'associations d'employeurs. L'écosystème ESS, lui, représente plus de 2 millions d'emplois. C'est une économie avec laquelle la France partage une histoire.

Il faut savoir que dès le XVIIIe siècle émergeait le principe des mutuelles. Au siècle suivant, en 1835, s'est créée la première épicerie solidaire, à Lyon - pas très loin de la rédaction Clubic ! Le mouvement a continué au siècle suivant, notamment après la seconde guerre mondiale, quand les JOC (Jeunesses Ouvrières Chrétiennes) ont contribué à faire connaître cette économie humaine et de proximité.

L'ESS a été dotée de moyens supplémentaires cette année, avec le PLF 2021. Le chiffre de 30 millions d'euros a été évoqué. Comment cette somme va-t-elle être investie dans les semaines et mois à venir ?

Il y a une urgence : la situation dans laquelle notre économie se trouve. Donc d'abord, il y a tous les dispositifs d'urgence, dont ces 30 millions d'euros font partie. Il y a aussi la relance. Il fallait d'abord s'assurer que l'ensemble des structures de l'ESS soient éligibles aux aides reçues par les entreprises classiques comme les prêts garantis par l'État, au fonds de solidarité, au chômage partiel, aux exonérations de charges sociales et fiscales. C'est désormais le cas. Mon travail est de faire savoir à ces structures qu'elles sont éligibles.

« 1 600 structures associatives ont déjà bénéficié d'une première tranche de 10 millions d'euros »

Je me suis aussi inquiétée des petites associations employeuses de nos territoires. Il était urgent de les aider davantage que les aides auxquelles elles avaient droit. C'est pourquoi j'ai proposé à Jean Castex et à Bruno Le Maire de mettre en place un fonds d'urgence ESS avec un focus particulier pour les petites associations de 1 à 10 salariés, pour leur permettre, en se connectant très facilement sur la plateforme urgence-ess.fr, de bénéficier assez simplement d'un diagnostic personnalisé ; si elles n'ont pas été aidées, les structures de 1 à 3 salariés peuvent recevoir une aide directe de 5 000 euros, et les structures associatives de 4 à 10 salariés, une aide directe allant jusqu'à 8 000 euros.

Aussi une partie de ces 30 millions d'euros a déjà été distribuée : 1 600 structures associatives ont bénéficié d'une première tranche de 10 millions d'euros il y a seulement quelques jours.

Mardi dernier au Sénat, vous avez lancé un appel au Premier ministre et au ministre de l'Économie, des Finances et de la Relance pour aller encore plus loin...

Je n'ai pas eu à solliciter deux fois Jean Castex ni Bruno Le Maire pour obtenir un soutien financier. Ils ont très vite accepté. Ce sont des élus locaux, ils connaissent l'importance vitale des petites associations.

Devant le Sénat, j'ai voulu pousser les sénateurs, ces élus des territoires, en leur disant que ce n'est que tous ensemble que nous pourrons aider des acteurs qui, nous sommes tous d'accord, sont indispensables. Avant d'aller demander plus, il faut déjà dépenser les 30 millions d'euros. S'il faut aller chercher plus, je peux vous garantir que l'attention du Premier ministre et celle de Bruno Le Maire est réelle pour aider les petites associations.

« L'électronique reconditionné pourrait créer jusqu'à 20 000 emplois dans les prochaines années »

L'un des catalyseurs de l'ESS, c'est indiscutablement le numérique. Une partie des sommes investies aidera les associations à se lancer dans le numérique, un détail ô combien important aujourd'hui, alors que l'on encourage l'adoption du télétravail. C'est un élément, on l'imagine, très important pour vous ?

C'est très important oui. L'ESS est une économie à part entière. Il est indispensable, et cette crise nous le démontre, de se numériser.

La plateforme clique-mon-commerce.gouv.fr vous permet d'être mis en relation avec des prestataires numériques. Il y a aussi le chèque de 500 euros pour aider les acteurs économiques à se doter d'un site Web. 100 millions d'euros ont été mobilisés pour cela.

Dès le mois de novembre dernier, j'ai fait en sorte que l'économie sociale et solidaire ne soit pas aussi confinée à Bercy, et qu'elle puisse se numériser, avec un acteur que vous connaissez, Simplon.Prod, grâce auquel nous avons permis à trois structures de l'ESS de bénéficier de sites Web gratuits.

Souhaitez-vous retenter l'expérience du concours avec Simplon.Prod et Numerik-ea ?

C'est une très bonne question, pourquoi pas retenter en effet.

Qu'est-ce qui est prévu pour la suite ? On sait que le plan de relance du gouvernement à 100 milliards d'euros n'a pas oublié l'ESS...

1,3 milliard d'euros du plan de relance est directement dédié à l'économie sociale et solidaire et 2,9 milliards d'euros sont indirectement, mais réellement, au service de l'ESS.

Je pense par exemple aux 350 millions d'euros portés par la ministre Barbara Pompili au service de l'économie circulaire (recyclage, réparation, récupération), qui devient de plus en plus importante. Il y a aussi beaucoup d'autres lignes au service de l'agroécologie pour faire en sorte que les chaînes de production, dans les coopératives agricoles, deviennent plus responsables.

Partie 2 - Réseaux sociaux, écologique/reconditionnement : les questions qui font l'actu

Concernant le projet de loi climat, on peut notamment parler du reconditionnement des appareils... et des smartphones. Un détail m'a interpellé, c'est celui de la redevance copie privée, qui existe depuis des années. Cette dernière pourrait être, par l'intermédiaire de la loi climat, étendue aux produits reconditionnés. N'est-ce pas un pied-de-nez fait à l'écologie ?

Je ne crois pas. C'est toute une filière économique qui est en train de se développer dans notre pays, et qui n'est pas antinomique de l'écologie. Je crois que nous arriverons à un résultat si l'économie marche avec l'écologie, et inversement. C'est ce que je vais essayer d'exprimer ces prochains jours, puisque j'ai le plaisir d'être en commission sur le projet de loi Climat et Résilience, où je porterai le deuxième titre, « produire et travailler ».

Votre question est intéressante, car ce type de filière, comme celle du reconditionnement, est l'exemple même de ce que nous voulons faire en matière de croissance verte, une croissance fondée sur la diminution de l'empreinte carbone, tout en permettant une croissance économique et la création d'emplois de proximité.

« Cette violence croissante (des réseaux sociaux) est inhérente à notre société »

Le marché de l'électronique reconditionné pourrait créer jusqu'à 20 000 emplois dans les prochaines années. Imaginez que pour chaque téléphone reconditionné, on réalise une économie moyenne de 30 kilos d'équivalent CO2. À l'heure actuelle, le débat est juridique. Il s'agit de savoir si un portable reconditionné est mis sur le marché ou remis sur le marché, ce qui est le premier élément déterminant de la RCP, la redevance copie privée.

Il va falloir que nous nous décidions. Nous pourrons en reparler avec plaisir lorsque nous aurons une position finale…

…mais si vous aviez un premier avis un peu personnel à donner, est-ce qu'imposer la redevance copie privée sur le reconditionné, que l'on est censé favoriser, ne pourrait pas entraîner une augmentation des prix, et avoir l'effet inverse de celui souhaité au départ ?

J'assume ma franchise et mon authenticité. J'ai été députée pendant trois ans et demi : si j'avais été en face de vous en tant que telle, j'aurais pris le risque de vous donner mon avis sans engager une responsabilité politique et gouvernementale. Mais j'ai une éthique à suivre en tant que membre du gouvernement, alors si vous m'autorisez une pirouette : je suis solidaire avec la décision du gouvernement.

© blickpixel / Pixabay

Une question plus personnelle encore... On sait qu'aujourd'hui, en France, l'ambiance est assez délétère, entre la crise de la COVID-19 et la montée des violences, notamment sur les réseaux sociaux. On a conscience par exemple qu'en mettant cette interview en ligne, nous aurons des avis négatifs pour la plupart, car la politique génère ce genre de réactions. Comment les réseaux sociaux impactent-ils au quotidien votre manière de faire de la politique, en tant que ministre ?

La défiance politique n'a pas commencé en 2017, ni avec Emmanuel Macron. C'est un état de fait depuis bientôt 20 ans. Je crois qu'il n'y a pas de monopole. Je connais des gens issus d'associations, du secteur privé ou des médias qui en prennent autant que moi sur les réseaux sociaux, même si j'en prends un peu plus en tant que politique.

Cette violence croissante est inhérente à notre société. Nous la subissons car nous sommes exposés, mais cette violence est partout. Ce qui m'inquiète, c'est de réduire le champ du débat à « Oui » ou « Non », tout est binaire aujourd'hui. On vit avec.

J'ai été élue en 2017, nommée ministre en 2020. Si vous n'avez pas le cuir solide, j'ai un conseil : ne faites pas de politique. C'est dur, et de plus en plus violent. Je reçois tous les jours des insultes, et sans rentrer dans les détails, être femme ne rajoute pas de la facilité. Ce que je veux, c'est regarder ce que j'ai fait. J'ai fait des choses au Parlement, j'ai porté une loi économique importante, je suis ici devant vous et me bats pour les acteurs de l'ESS.

Une dernière question : je ne vous demande pas de vous prononcer « Pour » ou « Contre », mais pensez-vous que le débat sur la levée de l'anonymisation sur les réseaux sociaux doit être clairement ouvert ?

Il serait bien que l'on soutienne Laetitia Avia, ce qui n'a pas toujours été le cas sur les réseaux sociaux. C'est une parlementaire courageuse. Les insultes, les menaces de mort, le racisme, ou l'antisémitisme envers ma collègue Yaël Braun-Pivet (présidente de la commission des Lois de l'Assemblée nationale et députée LREM des Yvelines, ndlr.), me font penser que le chantier est immense.

On porte des choses, que les oppositions ont beaucoup critiqué. Je les soutiens de toute mon âme, parce qu'il est compliqué de recevoir de telles lettres. Le débat, c'est surtout comment appliquer la loi qui a été votée. Mais je vais m'en tenir à mon périmètre et éviter de marcher sur les plates-bandes de mes collègues.

Ce sera le mot de la fin, merci madame la Ministre pour vos réponses et pour cet éclairage sur l'économie sociale et solidaire.

Merci de m'avoir permis de m'exprimer sur Clubic, c'était important.

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