V2, la mère (nazie) des fusées modernes

Eric Bottlaender
Spécialiste espace
06 septembre 2020 à 15h00
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Un lanceur V2 lors de tests en Angleterre juste après la seconde guerre mondiale. Crédits NA.

Développée dans le plus grand secret en tant que missile balistique, la fusée V2 n'inversera pas, malgré des efforts colossaux, le cours de la seconde guerre mondiale. Par contre, elle servira d'inspiration et de base pour plusieurs générations de lanceurs des deux côtés du mur… jusqu'à Tintin.

Une aventure fondatrice, et dramatique.

Une fusée pensée avant la guerre

La très célèbre fusée V2 fut en réalité le fruit d'une longue réflexion et d'un développement chaotique qui prend sa source dans les années 30, dans une Allemagne qui devient rapidement nazie. Car les bases des moteurs fusées et de leurs applications sont déjà posées alors, avec les travaux de ceux que l'on considère aujourd'hui comme les « pères fondateurs » : le Russe Constantin Tsiolkovsky, le Français Robert Esnault-Pelterie, l'Américain Robert Goddard et l'Allemand Hermann Oberth. Le domaine intéresse beaucoup, et le militaire allemand Walter Dornberger est chargé en 1930 de diriger une branche de recherche sur des fusées « capables de dépasser la portée de l'artillerie ».

W. Dornberger commence par des travaux avec des fusées à propulsion solide, mais son jeune assistant Wernher Von Braun, qui deviendra bientôt l'étoile montante du programme, montre de bons résultats avec des moteurs fusée à propulsion liquide. Le programme « Aggregat » voit ses premiers succès en 1933, et va progresser en dent de scie avec de nombreux échecs avec différents lanceurs nommés successivement A1, A2, A3… Mais cette dernière fusée, trop ambitieuse, échoue à la fois avec son moteur à base de propulsion alcool / oxygène liquide ainsi qu'avec son système de contrôle. Les équipes passent donc en 1938 à la version prototype A5 qui testera les éléments manquants pour la « vraie fusée » opérationnelle, A4. A partir d'octobre 1939, les résultats sont intéressants, mais il faut faire vite : l'Allemagne nazie est entrée en guerre. Les missiles n'ont pas la priorité, pourtant les équipes de Dornberger et Von Braun vont envoyer près de 80 fusées A5 jusqu'à la conclusion du programme de développement en 1943.

Entre temps, la fusée, le premier missile balistique sol-sol, A4 est prêt. Il changera de nom opérationnel, pour s'appeler V2 ou Vergeltungswaffe 2, une « arme de vengeance ».

Un lanceur V2 dans sa livrée de développement au musée de Peenemünde en Allemagne. Crédits Wikipedia/AElfwine

Atteindre Londres… ou l'espace

14 mètres de long, 1,6 mètres de diamètre et un moteur fusée unique, le missile V2 (aussi orthographié V-2) est une arme nouvelle, aux capacités sans égal pour l'époque. Capable d'atteindre une cible, ou plutôt une zone d'environ 5 km de diamètre à 320 km de distance, une vitesse de 5 700 km/h et une altitude de croisière de 88 km, cette fusée, fut-elle entrée en service plus tôt, aurait pu changer le cours de la guerre. Hitler en personne aurait déclaré à Walter Dornberger, après avoir lu le rapport de l'essai réussi du 3 octobre 1942 : « J'ai du m'excuser à deux hommes de toute ma vie. Le premier est le Maréchal Von Brauchitsch. Je ne l'ai pas écouté quand il m'a dit et répété la valeur de votre recherche. Le second, c'est vous. Je n'ai jamais cru que votre travail pourrait réussir ». En 1943, Hitler donne le feu vert à la production de masse ainsi qu'à deux installations de lancement vers l'Angleterre.

Heureusement pour les alliés, les débuts sont difficiles. Pour commencer, les toutes dernières étapes de développement (amener une tonne d'explosifs au bon endroit au sol) sont de véritables challenges. Ensuite, il y a les soucis liés à la production de masse, avec des problèmes de fiabilité, mais aussi de disponibilité de carburants : la fusée étant propulsée avec de l'éthanol, il faut une bonne récolte de pommes de terre pour remplir les missiles. Enfin, la progression et les efforts des alliés sapent ceux des allemands, entre bombardements et progression au sol avec le débarquement en Normandie. Les premiers V2, tirés en septembre 1944 et conçus pour porter la terreur sur Londres et venger les raids sur les villes allemandes, sont aussi envoyés sur Paris, libérée en août.

Il se dit que l'équipe de développement du V2, et particulièrement Wernher Von Braun, est plus intéressée par les performances spatiales de ses fusées. Car V2 est devenue entre temps le premier lanceur à dépasser celle qui ne s'appelle pas encore la « ligne de Karman » : tiré à la verticale, un exemplaire du missile atteint les 176 km d'altitude lors du tir MW-18014.

Démesure et barbarie : la V2 sape les ressources allemandes

Le développement et la production de V2 coûte cher, très cher, à un pays en guerre sur plusieurs fronts. Les missiles se révèlent effrayants et mettent les alliés devant un véritable fossé technologique, mais leur cadence de tir, leur imprécision et les objectifs qui lui sont donnés n'inverseront pas le cours du conflit. Avec le recul, il faut d'ailleurs se poser la question de savoir ce qui serait advenu si l'équivalent des milliards investis dans ce projet étaient par exemple allés sur le développement et la production de plus d'avions à réaction…

Pire, le site de Peenemunde où travaille l'équipe de développement et où se situe une part importante de la production, fait intervenir des milliers de travailleurs forcés depuis un camp de concentration attenant au site. Cela restera une marque indélébile longtemps après la guerre : la première fusée à se rendre dans l'espace fut directement issue des efforts nazis dans toute l'horreur que représentent leurs objectifs et leurs moyens. Et malgré leurs dénégations à la fin du conflit, les responsables du développement ne pourront nier leurs agissements sur place. Encartés au parti nazi (obligatoire pour des postes de ce genre), une majorité d'entre eux argumentèrent qu'ils étaient contre la militarisation du projet. Vérité ou non, ça n'empêchera pas la suite de l'histoire…

Une batterie de missiles V2, à la fin de la seconde guerre mondiale. Crédits NA.

Chasse aux cerveaux et aux matériels

Car la guerre sur le point d'être terminée, une traque commence en Allemagne : blocs de l'Est et de l'Ouest recherchent les cerveaux responsables du développement de ces armes révolutionnaires. Pas pour les mettre en prison, mais bien pour les replacer devant les planches à dessin. Une course contre la montre qui prendra pour les Américains le nom d'Opération Paperclip. Globalement, les USA récupèrent un nombre important de scientifiques, les cerveaux de la mise au point et du déploiement de V2, tandis que l'URSS capture une part significative des matériels dont plusieurs dizaines de V2 ainsi que des équipes de production. Les Allemands vont donc travailler sur leur lanceur… dans le monde entier. Eh oui, il n'y a pas que les deux grandes puissances. La France par exemple, a fait son possible pour récupérer plans, matériels et scientifiques. Il y a encore la trace de plusieurs personnels allemands « récupérés » et installés au Mureaux, la ville historique où Arianegroup assemble encore aujourd'hui le grand lanceur européen.

Les héritiers du V2 sont partout !

La V2 vous dit quelque chose, avec sa peinture en damier ? Hergé, qui a fait une étude iconographique solide en préparation de sa double aventure de Tintin « Objectif Lune » et « On a marché sur la Lune » s'en est servi comme source d'inspiration. Mais il est loin d'être le seul, puisque les équipes des deux blocs utilisent directement ou indirectement des V2 comme base pour leurs travaux sur les missiles balistiques, puis sur les missiles intercontinentaux, et enfin pour des missions spatiales. La carrière du missile V2 s'est peut-être terminée en bancs de tests, en tirs d'essais et en vols paraboliques (une utilisation déjà plus pacifique que son objectif premier), mais ses héritières directes furent les pionnières de l'ère spatiale. Avec son équipe, Wernher Von Braun, « blanchi » par les américains, développe le « fils » du V2, le missile Redstone. Une version modifiée emmènera le premier satellite américain en orbite. Tandis qu'en URSS, Sergeï Korolev fait travailler une équipe allemande sur ses missiles R-1, une copie du V2. Les travaux de la famille évolueront jusqu'à R-7, le premier missile intercontinental. Il survit encore aujourd'hui, ultra-modernisé et allongé, sous le nom de Soyouz.

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