Le service de renseignement du ministre des Armées a publié son panorama annuel des ingérences contre la défense française. Il fait état des menaces inquiétantes que sont l'espionnage, les cyberattaques et même la manipulation juridique, jusque sur les réseaux sociaux.

LinkedIn, rançongiciels et lawfare chinois sont les nouvelles armes de l'espionnage contre la défense française. © lucky_pics / Shutterstock
LinkedIn, rançongiciels et lawfare chinois sont les nouvelles armes de l'espionnage contre la défense française. © lucky_pics / Shutterstock

Chaque année, la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), le service de renseignement du ministère des Armées, recense toutes les tentatives d'espionnage, de sabotage ou de déstabilisation qui visent les entreprises et laboratoires qui travaillent pour l'armée française. Pour l'an dernier, le constat est préoccupant, car les approches ciblant directement des personnes, parfois sur les réseaux sociaux, restent la méthode la plus utilisée, et en parallèle, les intrusions sur les sites industriels progressent nettement, et le lawfare, c'est-à-die l'utilisation du droit comme une arme pour fragiliser un adversaire, devient une menace sérieuse. À tout cela s'ajoutent des cyberattaques maintenues à un niveau élevé et des campagnes de désinformation de plus en plus sophistiquées.

De LinkedIn aux survols de drones, les ingérences humaines et physiques explosent en France

Le premier vecteur d'espionnage industriel recensé par la DRSD, c'est la menace humaine, qui concentre 28 % des incidents détectés en 2025. Derrière cette pratique, on retrouve des entités étrangères qui approchent directement des ingénieurs, des chercheurs ou d'anciens salariés d'entreprises de défense, souvent via LinkedIn d'ailleurs, en leur proposant des entretiens rémunérés plusieurs centaines d'euros de l'heure. Des conversations présentées comme anodines, mais derrière lesquelles se cachent des questions très précises sur des programmes militaires sensibles, que les personnes ciblées ne réalisent pas toujours livrer.

La DRSD prend l'exemple d'un événement survenu début 2025. Un ancien directeur technique d'une entreprise aéronautique annonce sur LinkedIn qu'il quitte son poste et se dit ouvert à de nouvelles opportunités. Un cabinet étranger de renseignement d'affaires le contacte rapidement et lui propose un entretien rémunéré. L'échange tourne court puisque les questions, de plus en plus précises sur les programmes militaires qu'il a dirigés, finissent par lui mettre la puce à l'oreille. L'ancien directeur coupe court à la conversation et signale immédiatement la sollicitation à la DRSD.

À côté de ça, il y a les atteintes physiques qui sont, elles aussi, en nette progression. Elles représentent 24 % des incidents recensés en 2025, contre 18 % l'année précédente. Concrètement, cela se traduit par des tentatives d'intrusion dans des usines ou des laboratoires, des vols d'ordinateurs et de matières premières, voire des individus qui se font passer pour des livreurs pour accéder à des sites sensibles. Et depuis la fin de l'année dernière, un phénomène nouveau inquiète particulièrement la DRSD. Il s'agit de la multiplication des survols de drones au-dessus des installations liées à la défense, utilisés pour repérer les lieux à distance.

Cyberattaques, lawfare et désinformation, les nouvelles armes contre la défense française

Sur le plan 100% numérique, les cyberattaques qui visent les entreprises de défense françaises se maintiennent à un niveau élevé en 2025, dans la continuité d'une forte hausse amorcée l'année précédente. Les techniques utilisées, vous les connaissez déjà bien si vous nous lisez régulièrement. On parle de rançongiciels (ransomwares), ces logiciels malveillants qui bloquent les systèmes jusqu'au paiement d'une rançon, on parle de tentatives de phishing par e-mail ou encore d'attaques visant à saturer les serveurs, citons les attaques DDoS au hasard. Mais la DRSD s'inquiète également de l'intégration croissante de l'intelligence artificielle dans ces outils offensifs, qui pourrait démultiplier le nombre et la sophistication des attaques dans un avenir proche.

C'est sans doute moins spectaculaire, mais le « lawfare » n'en est pas moins redoutable. Le terme, contraction de « law » (droit) et « warfare » (guerre) en anglais, désigne le fait d'utiliser les règles juridiques et les normes internationales comme une arme pour affaiblir un adversaire économique ou stratégique. En 2025, des puissances étrangères ont tenté d'orienter à leur avantage les standards techniques applicables aux équipements de défense, pendant que la Chine resserrait ses restrictions à l'exportation sur certaines terres rares, les matériaux indispensables à la fabrication de composants militaires. La manœuvre a entraîné des retards de livraison chez plusieurs sous-traitants français.

Enfin, la DRSD évoque les atteintes à la réputation. En 2025, une entreprise française de défense a subi une campagne de dénigrement massive après une fuite de données. Des médias connus pour relayer les positions russes, dont le journal d'État PRAVDA, se sont emparés de l'affaire en affirmant, faussement au passage, que les fichiers divulgués contenaient des informations hautement sensibles sur des programmes militaires français. Ces narratifs ont ensuite été repris et amplifiés dans une dizaine de pays d'Europe de l'Est et d'Asie, transformant une fuite de données en véritable opération de déstabilisation. Un constat qui rappelle, s'il le fallait encore, que la guerre économique ne se déclare pas mais se mène, discrètement, tous les jours, y compris en temps de paix.