Qu'il s'agisse des missiles, radars ou torpilles, les armées françaises ont besoin de composants critiques qu'elles ne produisent pas. Outre la dépendance envers la Chine, un rapporte parlementaire déplore une production tricolore qui n'a été relancée qu'à la marge.

Un missile français peut embarquer des aimants chinois, des puces taïwanaises et de la poudre propulsive produite en quantité insuffisante sur le territoire national. Le rapport parlementaire de la commission de la défense nationale, déposé récemment, dresse une cartographie de ces dépendances industrielles une par une. Des semi-conducteurs militaires en situation d'hyper-dépendance aux stocks de poudre jugés insuffisants, les armées françaises sont exposées à des risques de rupture d'approvisionnement que la géopolitique actuelle rend de moins en moins théoriques.
98 % des aimants militaires européens viennent d'un seul pays, la Chine, ce qui embarrasse la France
Commençons par un composant que personne ne voit mais dont tout le monde dépend, l'aimant permanent. Ces petites pièces magnétiques sont présentes dans quasiment tous les équipements militaires modernes (radars, missiles, torpilles, gyroscopes). Or, selon le rapport d'information parlementaire, 98 % de ceux utilisés par l'industrie européenne de défense sont fabriqués en Chine. Pékin a déjà utilisé ce type de levier avec d'autres matières critiques pour faire pression sur ses partenaires commerciaux. Appliqué aux aimants militaires, le même scénario paralyserait une grande partie de la production de défense européenne du jour au lendemain.
Les semi-conducteurs militaires constituent un autre angle mort. Attention, il ne s'agit pas des puces que l'on trouve dans nos téléphones ou nos ordinateurs, mais bien des composants ultra-spécialisés, conçus pour fonctionner dans des conditions extrêmes à bord de radars militaires, de satellites, de caméras infrarouges ou de systèmes de brouillage électronique. Le rapport emploie ici le terme d'« hyper-dépendance », car seule une poignée de fabricants au monde sait produire certains de ces composants, et ils sont presque tous installés à Taïwan ou aux États-Unis. L'Europe, elle, est tout simplement absente de ce marché.
La crise du Covid a d'ailleurs fourni un avant-goût de ce que cela peut donner. Entre 2020 et 2022, la pénurie mondiale de semi-conducteurs a touché l'industrie automobile, l'électronique grand public, mais aussi la défense française. Des programmes militaires ont pris du retard, des coûts ont explosé, des livraisons ont été repoussées. Et tout cela dans un contexte de paix relative à l'époque. La note parlementaire prédit que si le même scénario se produisait en plein conflit armé, les conséquences opérationnelles seraient d'une toute autre nature.
Eurenco fournit aussi les alliés européens et la France pourrait en faire les frais en cas de conflit
En 2007, la France a fermé ses dernières installations de production de poudre propulsive, la matière qui propulse les obus, les roquettes et les missiles. À l'époque, la logique était d'externaliser ce qui coûte cher à produire, et d'acheter ailleurs ce qu'on n'utilise qu'en faible quantité en temps de paix. La guerre en Ukraine a fracassé ce raisonnement. Les conflits de haute intensité consomment des munitions à une vitesse que personne n'avait vraiment anticipée, et plusieurs pays européens se sont retrouvés à court de stocks en quelques mois. Dépendre d'un fournisseur étranger dans ce contexte, c'est lui donner un levier de pression considérable.
La France a depuis rouvert deux usines de production de poudre, l'une à Bergerac, l'autre à Sorgues. Un signal positif, mais que le rapport juge encore insuffisant. Produire de la poudre ne suffit pas, encore faut-il en produire assez, et assez vite pour tenir le rythme d'un conflit de haute intensité. Malheureusement, les deux sites rouverts ne permettent pas, en l'état, d'assurer une véritable autonomie aux armées françaises en cas de guerre prolongée en Europe.
Il y a un dernier problème. Eurenco, l'entreprise qui fournit la poudre et les explosifs aux armées françaises, ne travaille pas uniquement pour la France. Elle approvisionne aussi plusieurs pays alliés en Europe. En cas de crise militaire généralisée sur le continent, chaque gouvernement voudra naturellement sécuriser sa propre part de production en priorité. Le rapport voit cela comme un risque. Les parlementaires craignent que les alliés soient tentés de « capter la totalité des capacités » d'Eurenco, laissant la France en pénurie, alors même qu'elle dispose techniquement d'un fournisseur national.
Le Project Vault américain à 12 milliards illustre l'écart abyssal avec la France
En février 2026, les États-Unis ont lancé le Project Vault, un programme dédié à la constitution de réserves stratégiques de composants militaires critiques, avec une dotation de 12 milliards de dollars. L'idée est de tirer les leçons du Covid, pendant lequel même l'armée américaine s'est retrouvée à court de semi-conducteurs pour ses équipements. Douze milliards de dollars pour ne plus jamais dépendre des aléas d'une chaîne d'approvisionnement mondiale. L'écart avec les moyens engagés par la France sur ce sujet est sans surprise colossal.
Du côté français, justement, il n'y pas vraiment d'équivalent. Le rapport déplore il n'y ait pas de stratégie nationale cohérente pour constituer des réserves de composants critiques, qu'il s'agisse de semi-conducteurs militaires, de matières premières ou de composants électroniques de défense. Certains dispositifs existent à la marge, mais ils restent fragmentés et sous-dimensionnés face à l'ampleur des risques identifiés. En clair, la France sait qu'elle est vulnérable sur ce point, mais n'a pas encore décidé comment y remédier sérieusement.
Les élus font certaines recommandations précises. Ils préconisent par exemple de créer une filière européenne de semi-conducteurs militaires, de relancer la production d'aimants permanents sur le continent, d'augmenter les stocks de poudre et de réduire la dépendance à Eurenco comme fournisseur unique. Des chantiers longs et coûteux, dans un contexte géopolitique ô combien mouvementé. Car c'est peut-être la leçon la plus importante de ce rapport : ce ne sont pas toujours les chars ou les avions qui manquent en premier de nos jours. Mais une puce, un aimant, ou un gramme de poudre.