Un rapport parlementaire déposé révèle jusqu'où vont les dépendances numériques de l'armée française. De Starlink à Palantir en passant par Microsoft et NVIDIA, les géants américains tiennent des leviers stratégiques décisifs, qui inquiètent les élus.

Un rapport parlementaire révèle comment Starlink, Microsoft et Palantir menacent la souveraineté militaire française. © Zafer Kurt / Shutterstock
Un rapport parlementaire révèle comment Starlink, Microsoft et Palantir menacent la souveraineté militaire française. © Zafer Kurt / Shutterstock

« Il n'y a pas de substitut à Starlink. » La formule, qui date du mois de mars, est d'Elon Musk, et elle résume à elle seule un problème de plus grande importance. Car des satellites de télécommunication aux logiciels de commandement, en passant par l'intelligence artificielle militaire, les armées françaises s'appuient sur des technologies américaines dont elles ne contrôlent ni l'accès ni les conditions d'utilisation. Un rapport parlementaire de la commission de la défense nationale le documente, en remettant au passage en cause une souveraineté qui, à la lecture, n'a jamais semblé aussi fragile.

La France et l'Europe face à leur dépendance aux géants américains

Il y a quelques semaines, Elon Musk lâchait sa pique au ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski, qui venait de rappeler que la Pologne finançait les satellites Starlink pour l'Ukraine à hauteur de 50 millions de dollars par an. « Tais-toi, petit homme. Tu ne paies qu'une petite partie du coût total », lui a écrit le milliardaire. Et l'échange est devenu une sorte de symbole d'un rapport de force qui dépasse largement les bonnes manières diplomatiques.

En 2023, lors de l'offensive ukrainienne dans la région de Kherson, Elon Musk a décidé de restreindre l'accès à Starlink au-dessus du territoire concerné. Starlink étant la principale infrastructure de communication des forces ukrainiennes sur le terrain. Les soldats se sont retrouvés instantanément coupés les uns des autres, sans coordination possible. Et l'offensive s'est arrêtée net. À ce moment-là, un homme d'affaires privé venait de stopper une opération militaire d'un simple arbitrage commercial.

Alors effectivement, la France n'utilise pas directement Starlink pour ses propres armées. Elle s'appuie sur OneWeb, la constellation européenne. Mais ses alliés, eux, en dépendent pour beaucoup. Or, dans une opération militaire menée en coalition, si un partenaire perd ses communications, c'est toute la coordination qui s'effondre. Et il y a aussi le fait que OneWeb aligne 650 satellites, quand Starlink en compte 10 000. Le souci, c'est que le droit international, conçu dans les années 1960 pour encadrer des États, n'a tout simplement aucun outil pour réguler un acteur privé comme Elon Musk.

Elon Musk. © bella1105 / Shutterstock
Elon Musk. © bella1105 / Shutterstock

Microsoft et NVIDIA, fournisseurs encore incontournables du ministère des Armées

Remontons le temps jusqu'en 2008. Dans son rapport, la commission de la défense nationale et des forces armées nous rappelle que le ministère des Armées a signé un accord avec Microsoft pour unifier l'ensemble de ses systèmes informatiques internes. Concrètement, cela voulait dire faire tourner les réseaux et les outils de travail de 220 000 agents militaires, dont INTRADEF (l'intranet commun des armées) sur une infrastructure américaine. Choix pragmatique à l'époque, il est devenu aujourd'hui une dépendance difficile à démêler, dans un contexte où les États-Unis n'hésitent plus à utiliser leurs entreprises technologiques comme levier de pression politique. Mais une porte de sortie a été trouvée au sein des armées françaises, notamment pour les outils collaboratifs.

Le rapport est assez clair, « une sortie totale et instantanée de Microsoft n'est pas crédible sans engager l'aptitude opérationnelle des armées et le fonctionnement du ministère. » En gros, il serait impossible de tout débrancher du jour au lendemain sans paralyser une partie du fonctionnement militaire. Si 48 % des dépenses logicielles du ministère vont vers des éditeurs américains (un chiffre pourtant bien inférieur à la moyenne européenne de 83 %), le vrai problème, c'est peut-être les briques fondamentales des systèmes, celles sur lesquelles tout le reste repose, qui sont les plus longues et les plus coûteuses à remplacer.

Sur le matériel, le constat est encore plus dur. 85 % des achats informatiques du ministère sont concentrés chez dix fournisseurs, et tous sont étrangers. Parmi les composants les plus critiques figurent évidemment les puces GPU, donc les processeurs spécialisés qui font tourner les systèmes d'intelligence artificielle militaire, comme le programme français Artemis IA. Or, ces puces sont quasi exclusivement produites par l'américain NVIDIA, qui domine le marché mondial sans véritable concurrent. Elles sont conçues aux États-Unis, fabriquées en Asie de l'Est, et la France n'a aucune prise sur cette chaîne d'approvisionnement.

Pourquoi le contrat Palantir-OTAN est une menace directe pour la souveraineté française

Le 25 mars 2025, l'entreprise américaine Palantir a remporté un contrat majeur avec l'OTAN, pour équiper son commandement militaire d'un système d'intelligence artificielle baptisé Maven Smart System NATO. Dans le détail, cet outil centralise toutes les données de renseignement, analyse la situation sur le terrain et aide à planifier les opérations militaires. Autrement dit, il est au cœur des prises de décision de l'Alliance. Un rôle hautement sensible confié à une société privée californienne que les rapporteurs français soupçonnent de pratiquer une collecte de données bien au-delà de ce qui est strictement nécessaire.

Pour les députés, confier ce rôle à Palantir représente « un risque grave d'atteinte à la souveraineté de décision de la France ». Ils estiment qu'une fois le système déployé et adopté par tous les membres de l'OTAN, il devient quasiment impossible d'en changer, car chaque pays ayant adapté ses procédures à cet outil, l'argument de l'interopérabilité suffit à bloquer toute alternative européenne. Et si Palantir décidait demain de couper l'accès à ses services, l'ensemble du commandement de l'OTAN se retrouverait paralysé, sans solution de remplacement immédiate.

La France essaie de répondre. Elle développe Artemis IA, son propre programme d'intelligence artificielle militaire, pour tenter de réduire sa dépendance à des outils américains. Sur le front des logiciels bureautiques, l'État pousse LaSuite, une alternative souveraine à la suite Microsoft, pendant que le consortium Hexagone, regroupement d'entreprises françaises, a lancé sa propre solution en 2025. Des initiatives réelles, que le rapport juge néanmoins « bien trop faibles » face aux moyens colossaux déployés par les géants américains.

Le rapport ne demande pas à la France de tout réinventer du jour au lendemain. Il lui demande d'arrêter de faire semblant que la dépendance est sous contrôle. C'est peut-être le signal le plus préoccupant de ces 150 pages.