Avec un nombre dérisoire de lancements orbitaux, l'Europe accuse un retard colossal sur les États-Unis, dont la France dépend entièrement pour détecter les missiles balistiques entrants. Un rapport parlementaire brûlant documente ces carences.

193 contre 8, c'est le gouffre qui sépare les États-Unis de l'Europe en matière de lancements spatiaux pour la seule année 2025, avec la Chine en spectatrice, forte de 92 lancements. Un rapport parlementaire de la commission de la défense nationale pointe du doigt ce décrochage et ses conséquences très concrètes sur les armées françaises, que ce soit en termes d'alerte avancée, de surveillance des débris ou de télécommunications, sans parler de la saturation d'Ariane 6. Et pendant ce temps, le projet de constellation européenne souveraine, IRIS², est fragilisée par le retrait allemand.
La France est une puissance spatiale qui dépend des États-Unis pour l'essentiel
La France aime à se présenter comme une puissance spatiale. Et ce n'est pas totalement faux, puisque depuis les années 1960, elle a développé des capacités réelles en matière de renseignement d'origine image, de télécommunications militaires et de surveillance de l'espace. On parle ici de satellites pour photographier les zones de conflit (CSO), d'autres pour intercepter les communications ennemies (CERES), d'autres encore pour assurer les télécommunications militaires sécurisées (Syracuse IV). Un effort réel, cohérent, et rare en Europe. Mais pour les élus derrière la mission d’information sur les dépendances militaires de la France vis-à-vis de l’étranger (François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul), l'image flatteuse s'arrête là.
Selon l'Institut Montaigne, cité dans le rapport, les États-Unis absorbent à eux seuls près de 78 % des dépenses mondiales consacrées au spatial militaire. La Chine, souvent présentée comme le grand concurrent à surveiller, pèse 8 %. L'Union européenne, elle, atteint péniblement 4 %, soit deux fois moins que Pékin. Avec moins d'investissement, moins de satellites, moins de capacités opérationnelles pour les armées françaises, le rapport de force est largement défavorable au Vieux continent.
L'exemple le plus inquiétant est sans doute celui de l'alerte avancée. Concrètement, il s'agit de la capacité à détecter un missile balistique ennemi en vol, le type de menace qui laisse quelques minutes pour réagir avant l'impact. Sur ce segment, la France ne dispose d'aucun satellite souverain. En réalité, elle dépend entièrement des systèmes américains pour obtenir cette information vitale. Si Washington décidait de couper l'accès, les armées françaises ne sauraient tout simplement pas qu'un missile arrive. Le rapport qualifie cette dépendance d'« hypothèse très préoccupante ».
Ariane 6 est saturée et la France paie SpaceX pour lancer ses propres satellites militaires
Pour envoyer un satellite dans l'espace, la France ne dispose que d'un seul lanceur opérationnel : Ariane 6. Le problème, c'est que la fusée européenne, convoitée jusqu'au géant américain Amazon Leo pour sa constellation de satellites en orbite basse (LEO), croule sous les commandes et ne peut pas tout lancer. Et ce qui est paradoxal, c'est que pour mettre en orbite certains de ses propres satellites militaires, Paris doit faire la queue chez SpaceX, l'entreprise d'Elon Musk. La même entreprise dont la France cherche précisément à se rendre moins dépendante. Et le même entrepreneur qu'elle essaie d'entendre en justice. Des alternatives souveraines existent à l'état de projet, notamment les micro-lanceurs développés par MaïaSpace, une filiale d'ArianeGroup, mais aucun n'est encore opérationnel.
Le lanceur unique pose un autre problème, plus inattendu, à savoir le changement climatique. La base de lancement d'Ariane 6 est située en Guyane, en pleine zone tropicale. Or, le réchauffement climatique augmente l'humidité atmosphérique dans cette région, et une atmosphère trop humide peut empêcher le décollage d'une fusée. Mais surtout, elle dégrade plus vite le matériel, comme certains techniciens ont pu nous le confirmer sur place, lors de notre visite de février dernier. Ce qui surprend les auteurs du rapport, c'est qu'aucune étude sérieuse n'a encore été menée pour évaluer ce risque précisément. Les auditions parlementaires disent que le problème est identifié, mais que personne n'a encore cherché à mesurer son ampleur réelle.
Revenons aux dépendances ciblées par la note des élus. Pour surveiller les milliers de débris qui circulent en orbite, et éviter qu'ils n'endommagent les satellites militaires français, la France utilise à 90 % le système américain Spacetrack. Autrement dit, c'est Washington qui lui dit ce qui se passe autour de ses propres satellites. Sur la localisation, la situation est un peu la même. Si les armées françaises utilisent bien Galileo, le système européen, beaucoup de pays partenaires restent accrochés au GPS américain. La souveraineté spatiale française serait-elle surfaite ?
IRIS² vacille, YODA prend trois ans de retard et le Commandement de l'Espace est privé d'un outil majeur
Pour endiguer la domination de Starlink, l'Europe a un projet de réponse nommé IRIS², une constellation de satellites de télécommunication censée offrir une alternative souveraine au réseau d'Elon Musk. Mais le projet vacille avant même d'avoir décollé. L'Allemagne a annoncé qu'elle préfère construire sa propre constellation nationale de 100 satellites militaires, avec Rheinmetall, OHB et Airbus, plutôt que de mettre ses efforts dans le projet commun. Un coup dur, car sans l'Allemagne, IRIS² perd un partenaire majeur. Le rapport appelle d'ailleurs la France, de façon assez explicite, à « protéger ses intérêts » en soutenant activement ce programme, avant qu'il ne soit trop tard.
Même les programmes purement français accumulent les retards. Prenez YODA, par exemple, un projet de petits satellites capables de patrouiller en orbite pour surveiller ce qui s'y passe. Il serait une capacité essentielle pour défendre les actifs spatiaux français. Sauf que la Cour des comptes a publié en décembre 2025 un avis plutôt sévère, regrettant que le programme accuse plus de trois ans de retard à cause de difficultés techniques. Même constat pour CELESTE, le futur satellite chargé d'intercepter les communications et signaux électroniques ennemis depuis l'espace, qui devait succéder à CERES, lui aussi à la traîne.
Remarque forte également du rapport, le Commandement de l'Espace, l'entité militaire française chargée de piloter les opérations en orbite, a été créée il y a six ans. Et pourtant, ce dernier ne dispose toujours pas d'un système informatique lui permettant de diriger ces opérations. La Cour des comptes estime que cette absence « limite la préparation des forces » et empêche de « diriger des opérations dans l'espace ». À l'heure où les grandes puissances transforment l'orbite en nouveau théâtre de guerre, la France n'a pas encore les commandes en main.