Au Centre spatial guyanais, le bâtiment de stockage des boosters est aussi secret que dangereux. Il abrite, loin de tout appareil électronique, les propulseurs des fusées Ariane 6 et Vega-C. Nous avons pu le voir de nos yeux.

Aucune photo, aucune vidéo, pas même un téléphone en poche : entrer dans le BSB du Centre spatial guyanais, le bâtiment de stockage des boosters, c'est accepter de laisser ses appareils électroniques et connectés dans le bus. Ce hangar impressionnant, surnommé à juste titre « la Cathédrâle », héberge une douzaine de boosters et jusqu'à 2 000 tonnes de propergol solide, le carburant brut qui propulse Ariane 6. Une visite rare, effectuée en marge du lancement de la première fusée Ariane en version 64, que Clubic tenait à vous partager.

La Cathédrale, le sanctuaire discret des boosters d'Ariane 6

Le règlement est simple, non négociable, il n'y a pas de place au débat. À l'intérieur, les visiteurs n'ont pas le droit de garder avec eux leurs appareils électroniques. Seule une radio, accrochée à la ceinture de l'opérateur d'Arianespace, est tolérée. Certes, il y a le secret nécessaire qui entoure le lieu, mais ces consignes ne sont pas pour le folklore, car le propergol stocké ici est pyrotechnique, il est d'ailleurs le plus grand bâtiment européen du genre. Une étincelle non maîtrisée, et les conséquences seraient catastrophiques. C'est pourquoi, dans un rayon de 200 mètres autour du bâtiment, il n'y a pas âme qui vive.

Une fois dans le BSB, dont la construction a été développée par le CNES (Centre national d'études spatiales) sous maîtrise de l'ESA (Agence spatiale européenne), on peut vite être impressionné. Comme je vous le montre juste en-dessous, le plan est assez sommaire. Vous avez une allée centrale, dégagée et silencieuse, qui s'étire entre deux rangées de douze emplacements : six de chaque côté, organisés en six lignes de deux. Les dix premiers accueillent les boosters d'Ariane 6, P120C ou P160C. Les deux du fond sont réservés à Vega-C, la fusée plus compacte d'ArianeGroup. Le bâtiment mesure 60 m de long, 32 m de hauteur et 28 m de large.

Voici un dessin, très sommaire, du bâtiment de stockage des boosters, au Centre spatial guyanais. © Alexandre Boero / Clubic
Voici un dessin, très sommaire, du bâtiment de stockage des boosters, au Centre spatial guyanais. © Alexandre Boero / Clubic

Ce n'est pas un simple entrepôt, que nous découvrons, mais un lieu au sein d'un environnement sous contrôle permanent. À l'intérieur, la température est maintenue entre 23 et 27°C, et l'humidité stabilisée à 70%. En Guyane, l'air ambiant est bien trop saturé en eau pour laisser des structures en acier livrées à elles-mêmes. À terme, cette humidité les rongerait. Ici, rien n'est laissé au hasard.

Comment le propergol des boosters d'Ariane 6 arrive jusqu'en Guyane

Le propergol qui remplit ces boosters est le fruit d'une coopération à l'échelle européenne, jusqu'en Guyane. La société franco-italienne Regulus gère sur place une partie de sa production, la poudre d'aluminium notamment, composant-clé du mélange. Une fois malaxé et coulé dans les structures, ce carburant solide prend une consistance surprenante, puisqu'il évoque un peu le bleu de la gomme bicolore, celle qu'on trimballait à l'école. Difficile d'imaginer qu'il brûle à 3 000°C à l'allumage. Et pourtant…

Ce propergol arrive en partie par la mer, à bord du Canopée, ce navire pas tout à fait comme les autres, qui avance grâce à ses quatre grandes voiles et des moteurs diesel hybrides. Une traversée depuis l'Europe qui dit beaucoup de la dimension logistique du programme Ariane 6. La route vers l'espace commence bien avant Kourou.

Voici le Canopée, bateau central dans le processus d'acheminent de la fusée Ariane 6 et de ses composants.  © Alexandre Boero / Clubic
Voici le Canopée, bateau central dans le processus d'acheminent de la fusée Ariane 6 et de ses composants. © Alexandre Boero / Clubic

Une fois les matériaux réceptionnés, Europropulsion fait partie des acteurs qui entrent en jeu. Cette filiale commune d'ArianeGroup et de l'italien Avio, qui possède ses propres installations au Centre spatial, assure l'assemblage et la motorisation des boosters dans un bâtiment dédié. Airbus participe également au processus. Plusieurs semaines, voire mois de production sont nécessaires avant qu'un booster ne rejoigne son emplacement numéroté à la Cathédrale.

Le P160C, le booster encore plus puissant qui va changer la donne pour Ariane 6

Dans le détail, chaque booster mesure 22 mètres de hauteur. Le P120C embarque, par exemple, 142 tonnes de propergol solide et pèse, et palette comprise, on grimpe à 200 tonnes. Son successeur, le P160C, conserve la même hauteur totale (des ajustements structurels compensent ailleurs), mais son compartiment carburant est allongé d'un mètre. Un mètre de plus, pour une puissance supérieure et, au final, une plus grande charge utile pour Ariane 6, qui a mis en orbite 32 satellites Amazon Leo le 12 février. Au prochain lancement, Ariane 64 sera sans doute équipée de boosters P160. Il y aura donc plus de satellites dans la coiffe du lanceur.

Voici un booster P160C d'Ariane 6, dans un bâtiment situé à proximité du BSB, que nous avons pu prendre en photo lors de notre déplacement au Centre spatial guyanais. © Alexandre Boero / Clubic

Lors de notre visite, deux P160C trônaient dès la première ligne du hangar, déjà chargés en propergol. Vous noterez ainsi que depuis les débuts d'Ariane 6, le nombre de capteurs par booster a également évolué à la baisse. Il était de 60 à l'origine, ils sont désormais moins nombreux, dans une logique d'optimisation des coûts assumée par ArianeGroup.

Vous l'aurez compris, en configuration Ariane 64, quatre de ces mastodontes sont fixés à la fusée. Au décollage, ils génèrent ensemble 15 000 kN de poussée, soit 1 500 tonnes de force brute. Deux minutes de combustion à pleine puissance, puis une séparation synchronisée au millième de seconde grâce à un système pyrotechnique. Avant de plonger dans l'Atlantique, ils ont accompli l'essentiel.