Gaia-X, le meta-cloud Européen ? L'interview de Servane Augier (3DS Outscale)

15 juin 2020 à 11h50
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INTERVIEW - La directrice générale déléguée de l’une des 22 entreprises fondatrices du moteur de recherche de catalogue Cloud, Servane Augier, nous explique comment s’organise la plateforme et son futur fonctionnement.

Il y a quelques jours, nous vous présentions en détails la plateforme Gaia-X, considérée comme le Cloud européen et souverain qui viendra concurrencer les géants américains ou chinois. Le projet est évidemment bien plus compliqué (ou bien plus simple selon l'angle) que cela, puisque l’idée générale de Gaia-X n’est pas de devenir un Microsoft Azure ou un AWS bis, mais bien de créer une sorte de moteur de recherche efficace, visant à mettre à l’honneur les fournisseurs Cloud européens et leurs offres.

Pour en parler plus largement, et revenir sur le fonctionnement recherché, le financement, le calendrier de l’outil et les changements à venir pour les utilisateurs, nous avons longuement interrogé Servane Augier, la directrice générale déléguée de la société 3DS Outscale, entreprise de Cloud française qui fait partie des 22 membres fondateurs de Gaia-X.

Servane Augier, directrice générale déléguée de 3DS Outscale

Gaia-X : un nouvel Andromède ? 3DS Outscale = Dassault Systèmes ? Éclairage…

Clubic : Avant d'en venir au présent, nous avons tous en mémoire l'échec passé d'Andromède (2011), idée du Cloud souverain à la française, doté à l’époque de 150 millions d’euros de subventions. Orange, Dassault Systèmes (à l'initiative du projet) et Thalès devaient alors créer une société commune, et le désaccord entre Orange et Dassault avait abouti à la création de deux autres projets : Cloudwatt (Orange et Thalès puis Orange seule jusqu'en 2020 et la cessation de l'activité) et Numergy (SFR et Bull), le tout sans succès véritable. En quoi le projet Gaia-X est-il différent ?

Servane Augier : Quand il y a eu le projet Andromède, le groupe Dassault Systèmes était déjà très intéressé et avait failli faire partie des deux consortiums, mais il s'était retiré du projet, en estimant à l'époque que celui-ci n'était pas viable dans son état. Les deux providers (fournisseurs, ndlr.) n'avaient pas encore les capacités technologiques. Ce projet avait capoté, à mon sens et très schématiquement, parce que les commandes n'arrivaient tout simplement pas. On a voulu créer, par de la subvention, des offres technologiques. C'est dommage, car les sommes investies par l'État français à travers la Caisse des dépôts étaient conséquentes.

« Contrairement à Andromède, Gaia-X arrive aujourd’hui dans un contexte où les industriels sont déjà existants et proposent déjà des offres »

En parallèle, Dassault Systèmes a poursuivi ses travaux vers le Cloud. La création de 3DS Outscale est intervenue, avec un objectif d'être le Cloud souverain, qui a perduré malgré Andromède. Ce qui manquait, il y a presque dix ans, c'était la volumétrie business, que nous avons aujourd'hui à l'échelle européenne. Et Gaia-X arrive aujourd’hui dans un contexte où les industriels sont déjà existants, et ont déjà des offres. La solution, Gaia-X donc, est prête, elle existe et est opérationnelle.

Dans le cadre de Gaia-X, on a beaucoup parlé de Dassault Systèmes et moins de 3DS Outscale, qui a véritablement travaillé sur le projet. Cela semble être l'occasion d'expliquer que les deux sont bien des sociétés distinctes, bien que très proches.

Effectivement, nous sommes indépendants et ne sommes même pas sur le campus de Vélizy mais à Saint-Cloud. Dassault Systèmes est un éditeur qui a des logiciels autour de la 3D et a organisé son activité autour de trois grands pôles : la renaissance industrielle (3D, réalité virtuelle pour aider le développement des entreprises) ; la smart city (créer un jumeau numérique des villes avec des outils puissants) ; et la santé, dans laquelle le groupe investit de plus en plus, avec le rachat en 2019 notamment du groupe Medidata (pour près de 6 milliards de dollars, ndlr.) dans l'optique de créer le jumeau numérique du corps humain cette fois, pour améliorer le soin et la capacité à traiter l'ensemble des pathologies existantes.

« Gaia-X, un moteur de recherche qui permettra de trouver l'ensemble des fournisseurs de Cloud qui répondent à vos critères »

Dès 2010, Bernard Charlès, alors président-directeur général de Dassault Systèmes, voulait que les solutions soient accessibles au sein de l'entreprise pour tous les collaborateurs, où qu'ils se trouvent. Très vite, la logique d'avoir les solutions logicielles en mode Cloud, ce que l'on appelle le Software as a Service (SaaS), accessible partout par Internet, s’est imposée. Il a ainsi fait créer par Laurent Seror, notre P.-D.G., Outscale, devenue 3DS Outscale, qui apporte l'infrastructure « as a Service », c'est-à-dire l'infrastructure Cloud que l'on peut solliciter à la demande, pour les salariés en mode SaaS et pour les clients de la sphère publique, d'autres éditeurs, etc.

Présentation du projet européen et changements à venir pour les utilisateurs

Pour éclaircir ce point tout de suite, quelle sera la structure juridique de Gai-X ?

Nous sommes en train de créer la Fondation Gaia-X, qui est ce que l'on appelle une AISBL, une association internationale à but non lucratif de droit belge, qui sera basée à Bruxelles. Les membres fondateurs, dont nous faisons partie, travaillons à la rédaction des statuts.

Nous avons pu voir une vidéo de démonstration de Gaia-X, nous permettant de nous faire une première idée de ce que sera la plateforme. Est-on dans le vrai si l'on compare Gaia-X à un moteur de recherche de catalogue Cloud ?

Oui, c'est vraiment pertinent comme analyse. D'ailleurs, le démonstrateur sur lequel nous avons participé et travaillé avec OVH, Scaleway ou Deutsche Telekom est une première brique pour montrer qu'il y a une réalité derrière Gaia-X, avec des industriels qui travaillent ensemble pour que quelque chose émerge. Ce moteur de recherche permettra de trouver l'ensemble des fournisseurs de Cloud qui répondent à vos critères : capacité de calcul précise ; une offre par exemple qualifiée SecNumCloud (le référentiel de l'ANSSI, ndlr.) ; ou un Cloud qui ne dépende pas du droit étranger. C'est possible depuis le démonstrateur.

Capture d'écran du démonstrateur de Gaia-X (© Clubic)

La plateforme vous donne dans les résultats la liste des fournisseurs qui vous permettent d'obtenir le service que vous attendez, avec les critères souhaités.

Mais la différence par rapport à un moteur de recherche, c'est que le moteur de recherche vous donne toutes les offres du marché ; Gaia-X, de son côté, vous livre les offres des opérateurs qui ont décidé de jouer avec les règles de Gaia-X et ses quatre grands piliers : la transparence, la réversibilité, la portabilité et la confiance.

« Avant de lancer de nouvelles offres, il faudra d’abord mettre en lumière celles déjà existantes, qui ne sont pas assez connues des entreprises européennes »

Un Cloud provider qui veut être membre de Gaia-X et qui souhaite que son offre ressorte dans le fameux moteur de recherche doit s'être engagé à garantir le respect des grands principes de la plateforme.

Qu'est-ce que Gaia-X va changer pour le public, notamment au niveau des offres ? Par exemple : une entreprise veut créer son site internet et l'héberger dans le Cloud. Qu'est-ce que la plateforme va changer pour elle ? Et par ailleurs, accueillera-t-elle bien des offres IaaS (infrastructure en tant que service), PaaS (plateforme en tant que service) et SaaS (logiciel en tant que service) ?

Cela ne changera pas la vie pour l'hébergement des photos... En revanche, sur l'émergence d'une offre forte, cela va tout changer.

Les trois volets seront concernés. Quant aux nouvelles offres, dans un premier temps, l'idée est de mettre en lumière les offres européennes déjà existantes et qui ne sont pas assez connues, puisque 65 % des entreprises européennes utilisent les services américains, je pense par méconnaissance. C'est l'un des grands objectifs de Gaia-X. Et puisque nous travaillons en concertation avec les industriels, la plateforme permettra de répondre de mieux en mieux à leurs besoins. On ne couvre pas tous les besoins des entreprises dans nos offres, et c'est un point sur lequel nous allons devoir travailler pour étoffer nos portefeuilles. Il y a effectivement de nouvelles offres et services créés.

Dans le cadre de Gaia, il y aura toute une panoplie de services mis en place, qui tourneront autour de la donnée. Le X de Gaia représente, pour la partie basse, l'infrastructure (notre offre en tant que Cloud provider), et le monde de demain sur la partie haute.

Une explication claire des trois couches du Cloud computing (© democritique.org / Henry Boccon-Gibod)

L'une des idées génériques est de permettre à l'utilisateur de basculer plus facilement d'un Cloud à un autre. Comment cet élément va-t-il se matérialiser concrètement ?

Nous allons utiliser des standards et garantirons que nos offres seront compatibles avec les standards définis. Aujourd'hui par exemple, au niveau d'Outscale, nos services Cloud sont accessibles par API (interface de programmation). Nous avons notre propre interface Outscale, mais elle est compatible avec les API d'AWS, ce qui fut un choix historique, d'une part parce que Dassault Systèmes utilisait ses API, et d'autre part parce que pour l'ensemble des clients, c'est facilitant. Aujourd'hui, un utilisateur d'AWS qui se connecte au Cloud AWS en faisant des appels API, utilisera finalement la même ligne de code et pourra arriver chez nous (un appel API, de façon schématique, peut-être comparé au moment où vous appuyez sur le bouton Connexion après avoir entré votre identifiant et mot de passe sur une application, vous passez un "call API", ndlr.). C'est vrai pour nous, Outscale, avec AWS.

« Les mécaniques qui permettent de migrer facilement d’un Cloud à un autre vont être généralisées »

Au niveau de Gaia, ces mécaniques qui permettent de migrer d'un Cloud à un autre (appel API) vont être généralisées. C'est comme cela que nous voulons renforcer la confiance.

Je voulais évoquer avec vous le financement de Gaia-X. Un investissement de 75 000 euros par chacun des membres du consortium a été évoqué. Mais il faut bien préciser que cette somme ne servira qu'au financement de la fondation. Les investissements dans Gaia-X sont, eux, plus importants, on imagine ?

Nous sommes dans des niveaux de financement importants. L'idée est de doter la Fondation Gaia-X d'un budget de fonctionnement d'1,5 million d'euros, qui permettra notamment de se doter de bureaux, de recruter une équipe, etc.

Pendant ce temps, les 22 membres fondateurs continuent à investir lourdement, en ressources, en temps, et en recherche et développement, pour développer les offres et utiliser des standards. Il y a aujourd'hui 300 entreprises impliquées dans des groupes de travail.

Quelques mots du calendrier : les premiers services Cloud Gaia-X devraient être activés au premier semestre 2021. Est-on toujours sur cet objectif ?

Oui, nous sommes aujourd'hui sur un calendrier plutôt bien respecté. La logique du démonstrateur présenté le 4 juin était de montrer que des choses se mettent déjà en place. Certes, un tel démonstrateur n'est pas impressionnant, mais derrière, il faut imaginer qu'il y a une mise en relation de l'ensemble des fournisseurs, qui sont nativement concurrents. Nous sommes des concurrents et avons décidé d'unir nos forces parce que le marché reste à prendre et à convaincre. Le but n'est pas, en tant que fournisseurs, d'être en concurrence les uns contre les autres, mais plutôt de former une union pour faire venir les entreprises et leur apporter cette confiance.

« La force de Gaia-X, c’est sa capacité à avoir mis en relation des fournisseurs à la base concurrents, qui ont uni leurs forces sur un marché qui reste à prendre et à convaincre »

Le fait que l'on se soit assez rapidement mis d'accord sur un standard pour pouvoir faire ce call API et ces remontées d'informations, est un signe très fort qui permettra d'imaginer un accès, début 2021, à ce moteur de recherche et au service Gaia.

Quelles vont être les prochaines étapes de travail à présent ?

Le groupe de travail sur le démonstrateur est en train de s'attaquer à la couche authentification, un sujet évidemment très important dans le domaine de la confiance et du Cloud. Il y a également des groupes de travail sur la mise en place de la Fondation, sur les statuts et les sujets juridiques, et bien entendu il y a un volet commercial qu'il va falloir traiter et qui va être la capacité de répondre aux appels d'offres européens.

Stand AWS, lors de l'édition 2019 de VivaTech (© Alexandre Boero pour Clubic)

Gaia-X : avec ou sans les GAFAM ?

On sait que d'autres entreprises européennes sont invitées à prendre part au projet. Mais il y a aussi un appel lancé via Gaia-X pour inclure des providers américains, comme Microsoft Azure, Amazon Web Services ou Google Cloud Platform. Beaucoup se disent qu'au final, le projet européen et souverain tel qu'il est vanté, pourrait être biaisé.

Reprenons l'idée du moteur de recherche que nous évoquions. Imaginez que les trois leaders d'un marché, quel qu'il soit, n'apparaissent pas dans votre recherche. Je pense que cela le décrédibiliserait. Il est important que ceux qui représentent le marché aujourd'hui et qui apportent, il faut le reconnaître, des services qui ne sont pas disponibles chez d'autres fournisseurs, puissent en être. Le catalogue des services au-dessus du IaaS des GAFAM est plus étoffé que celui des Européens. Il ne s'agit pas de priver les entreprises européennes des innovations que peuvent apporter les GAFAM.

« S’ils veulent rejoindre Gaia-X, les providers américains devront dire à leurs clients les risques encourus avec le Cloud Act, en toute transparence »

En revanche, nous sommes dans une logique où il va falloir que les géants américains du Cloud acceptent les règles de la plateforme : transparence, interopérabilité, réversibilité et confiance. Cela les pousserait à dire à leurs clients, en toute transparence, qu'ils sont sous le Cloud Act et qu'ils courent ainsi un risque supplémentaire : celui qu'une administration américaine demande la réquisition de leurs données.

Cela veut aussi dire que les Américains devront accepter les critères imposés, comme celui de la réversibilité, qui tend à faire perdre son autonomie à une société qui serait un peu piégée dans des services entremêlés dont elle n'arriverait pas à se dépêtrer. Autre reproche que l'on fait aux grands fournisseurs américains : c'est que la facture évolue de façon pas complètement transparente et souvent violente. Avec Gaia, ces politiques-là devront être arrêtées.

Le RGPD est un bon exemple pour montrer que les choses peuvent changer. La Californie adopte des règles pour aller dans le sens du règlement européen. Peut-être qu'avec les policy rules (les règles de la politique) de Gaia-X, nous créerons un équivalent du RGPD au niveau du Cloud.

« Une volonté de ne pas rejeter les GAFAM, mais plutôt d’offrir un vrai choix en toute conscience »

Pensez-vous que les entreprises, les administrations, institutions et établissements sont véritablement prêts à accueillir Gaia-X ?

C'est vraiment un mouvement de fond que l'on observe. Nous avions déjà commencé à le sentir lorsque nous avions passé la certification SecNumCloud et que nous avons dit que la stratégie d'Outscale serait le plus haut niveau de confiance et de certification pour un Cloud souverain. On a bien senti que cette logique de souveraineté et de confiance était quelque chose de primordial. Ce besoin que l'on ressent au niveau national est exprimé dans tous les pays d'Europe, avec une volonté non pas de rejeter les GAFAM mais d'avoir un vrai choix en toute conscience. Donc oui, Gaia-X va fonctionner.

L'avis de Servane Augier sur le Health Data Hub

Vous avez évidemment et sans aucun doute entendu parler du recours déposé devant le Conseil d'État par le Conseil national du logiciel libre (CNLL) et plusieurs personnalités et entités contre la plateforme Health Data Hub, dont les données de santé des Français sont hébergées sur le Cloud Microsoft Azure. Aujourd'hui, on sait que le contrat n'est pas définitif, n'est pas arrêté, ce qui ouvre la possibilité à des fournisseurs Cloud français, comme 3DS Outscale, de potentiellement attirer l'attention de l'État, et de contribuer à redonner un peu de souveraineté de la donnée à la France...

Évidemment, j'applaudis complètement, et mes collègues de chez Outscale aussi je pense, le fait qu'il y ait une volonté de privilégier la souveraineté sur des données de santé, qui sont un patrimoine national. La santé est l'un des domaines qu'il faut le plus préserver.

Concernant le Health Data Hub, nous avons eu des discussions avec eux. Ils sont dans une logique qui revient à dire qu'ils n'avaient pas le choix puisque leurs spécifications techniques n'étaient couvertes que par Microsoft. Nous aimerions avoir plus de détails. Le problème est qu'en l'état, on garantit encore plus d'avance à Microsoft par rapport à leur portefeuille de services. Nous voudrions avoir la possibilité, même si nous n'avons pas tout, tout de suite, au catalogue, de travailler en concertation et d'aller chercher dans l'écosystème qui existe les partenaires qui permettent de construire une réponse globale. Je ne sais pas vous dire si nous répondons aujourd'hui aux spécifications techniques et aux besoins du Health Data Hub. Avec des partenaires, très vraisemblablement, de même avec Dassault Systèmes. De ce que j'en ai vu, ça ressemble à un catalogue de Microsoft en 2018.

Si l'administration décide de devenir exemplaire sur la gestion de ses données, sur la préservation des données les plus sensibles, comme celles de la santé, en faisant travailler l'écosystème industriel français, c'est très bien.

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