Le Web est-il devenu une zone de non-droit pour les femmes ? Face aux conséquences dévastatrices du cyberharcèlement, une riposte s'organise. Elle est portée par des plateformes sous pression et surtout, des militantes qui ont décidé de briser l'impunité régnante.

Insultes, menaces, images intimes diffusées sans consentement, usurpations d'identité… Le cyberharcèlement est un véritable fléau qui touche, dans 82 % des cas, des femmes ou des filles, selon une enquête menée en 2025 par les associations Féministes contre le cyberharcèlement, Point de Contact et StopFisha. Un chiffre qui résume à lui seul l'ampleur d'un phénomène devenu, selon l'Ipsos, un vrai problème de santé publique.
Si les victimes se retrouvent souvent seules face à leurs agresseurs, armées de peu et dans le flou complet, de plus en plus d'outils émergent pour les aiguiller ou les accompagner dans leurs démarches. Tour d'horizon des initiatives qui tentent de faire du Web un espace moins hostile aux femmes. Une tâche ô combien colossale.
Quand les géants de la tech (sous la pression) passent à l’action
Les grandes plateformes ont longtemps laissé prospérer le cyberharcèlement sans vraiment bouger. Mais en Europe, le Digital Services Act (DSA) les oblige depuis 2024 à intégrer des outils de signalement sous peine d'amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial. Elles doivent, en outre, tout mettre en œuvre pour protéger les utilisateurs et utilisatrices face aux contenus haineux.
Si des réseaux sociaux comme X.com font l'objet de plusieurs enquêtes formelles menées par la Commission européenne pour manquements au DSA, d’autres s'y plient par crainte de conséquences financières. Et c'est, malgré tout, une bonne chose, car c'est souvent à travers le prisme de ces plateformes que la lutte se mène au quotidien. Elles doivent aussi en assumer la responsabilité.

Bloquer, restreindre, notifier : les basiques
À commencer par Twitch. La plateforme de streaming est un terrain de jeu idéal pour les harceleurs qui y mènent des raids haineux. Cette pratique, qui consiste à déverser en quelques secondes des flots d'insultes racistes, misogynes ou homophobes, vise souvent des streameuses.
En 2022, Twitch a ainsi lancé le mode Bouclier. En un seul clic, la victime d'un raid peut instantanément restreindre son chat et ses spectateurs selon des paramètres prédéfinis ; par exemple, seuls les abonnés de longue date sont en mesure d’écrire dans le chat. Une fois la vague passée, le mode se désactive aussi simplement. Autre avancée : quand un compte est bloqué, Twitch étend désormais ce blocage aux comptes créés ultérieurement sur le même appareil, coupant court à la stratégie classique des harceleurs qui se recréent des comptes en boucle.
Une approche également adoptée par Snapchat, qui notifie l'utilisatrice quand sa discussion a fait l'objet d'une capture d'écran. Sur ce modèle, WhatsApp empêche de faire une capture d'écran de la photo de profil d'un contact. Une protection qui peut, toutefois, être contournée assez simplement en capturant la liste de conversation où la photo est disponible… Et qui n'est pas disponible sur la version desktop de l'application.
Protection contre la nudité
Instagram va plus loin. La plateforme de Meta a introduit une fonction de protection de la nudité dans les messages directs : toute image à caractère nu reçue dans les DMs est automatiquement floutée avant même que l'utilisatrice ne la voie. Une mesure pensée pour protéger contre le cyberharcèlement sexuel et la sextorsion - une pratique qui consiste à menacer de diffuser des images intimes pour extorquer de l'argent ou obtenir d'autres contenus.
Comment l'activer ? Rendez-vous dans les Paramètres de l'application > Messages et Réponses aux stories > activez l’option Protection contre la nudité. À noter que la fonctionnalité est disponible pour tous les utilisateurs et utilisatrices, mais activée par défaut pour les comptes mineurs.
Contacter un professionnel depuis les plateformes Meta
En novembre 2023, Meta et l'association e-Enfance ont déployé en avant-première mondiale sur le marché français un bouton d'appel directement accessible depuis Instagram et Messenger. En cas de cyberharcèlement, les jeunes victimes peuvent contacter en quelques secondes un professionnel du 3018, le numéro national dédié aux violences numériques, sans quitter l'application.
Pour y accéder sur Instagram ou Messenger, signalez un message ou un contenu problématique, un lien vers le 3018 apparaît directement dans le fil de signalement. Le service est disponible 7 jours sur 7, de 9 heures à 23 heures.
Apple : se déconnecter d'un conjoint violent en un geste
Moins connue, cette fonctionnalité native d'Apple est pourtant l'une des plus puissantes pour les victimes de violences conjugales. Car il arrive fréquemment que les agresseurs utilisent les appareils partagés pour surveiller, contrôler ou harceler leurs victimes même après une séparation. Apple permet désormais de déconnecter d'un seul coup tous ses comptes de l'ensemble des appareils secondaires, sans avoir à les identifier un par un.
Comment faire ? Rendez-vous sur appleid.apple.com ou dans les réglages de l'iPhone > dans la section Appareils, vous pouvez visualiser tous les appareils connectés à votre identifiant Apple et les déconnecter individuellement ou tous en même temps.
Et ce n'est pas tout. En cas d'urgence, l'option Réinitialisation d’urgence dans les réglages d'un iPhone (Réglages > Confidentialité et sécurité > Contrôle de sécurité) permet en un seul geste de révoquer tous les accès accordés à d'autres personnes, de changer le mot de passe de l'identifiant Apple et de mettre à jour les contacts d'urgence.
Applis et associations : quand la société civile prend les devants
Si les grandes plateformes agissent souvent sous la contrainte, d'autres acteurs se sont emparés du problème par conviction. Des applications mobiles, des outils en ligne et des associations ont fleuri ces dernières années pour combler les vides laissés par les géants du numérique, et par la législation.
Echap, des expertes du numérique contre les traqueurs
À commencer par Echap (Échanges et Conseils contre le Harcèlement Appareillé). Depuis 2020, cette association se bat contre l'utilisation du smartphone comme outil de contrôle au sein des couples violents. Un phénomène très répandu.
Portée par des expertes en technologie, cette structure militante documente le cybersexisme et les tactiques de surveillance intime. Son objectif : redonner de l'autonomie numérique aux victimes en les aidant à identifier et à neutraliser les dispositifs techniques détournés pour les traquer, les isoler ou les harceler au quotidien. Cela concerne notamment les stalkerwares - des logiciels espions installés furtivement sur le téléphone d'une victime pour la surveiller à distance - mais aussi les traqueurs GPS.
Pour s'en prémunir, l'organisme propose une véritable méthodologie de défense grâce à des guides d'auto-diagnostic accessibles à toutes, y compris aux professionnels qui accompagnent les victimes.
Bodyguard, garantir la bienveillance numérique
Fondée à Nice par Charles Cohen, Bodyguard a initialement été conçue pour protéger les particuliers et les créateurs de contenu. Mais l’application a pris un tournant stratégique en 2020 avec sa solution. Objectif : assainir les espaces de discussion numérique en éradiquant la toxicité avant même qu’elle n’atteigne sa cible, dans l’idée de garantir un environnement Web plus bienveillant.
L'outil s’appuie sur une intelligence artificielle propriétaire capable d’analyser le contexte et l'intention derrière chaque message en moins de 100 millisecondes. Contrairement aux filtres classiques, Bodyguard détecte les nuances telles que l'ironie, l'argot ou les fautes d'orthographe volontaires pour bloquer les insultes, le racisme, l'homophobie et les menaces ; le dispositif s'applique sur les principaux réseaux sociaux.
Il supprime automatiquement les contenus haineux et les spams, en plus de fournir un tableau de bord personnalisé permettant de moduler le niveau de protection, et de consulter les statistiques d'attaques neutralisées en temps réel.
Féministes contre le cyberharcèlement : briser le silence numérique
Fondée en 2016 par la vidéaste Marion Séclin, elle-même victime de cyberharcèlement, et la chercheuse Laure Salmona, Féministes contre le cyberharcèlement est l'une des pionnières de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles en ligne au sein de l'Hexagone. Face à l'impunité des raids numériques et du harcèlement de meute, la structure se bat pour que l'espace virtuel ne soit plus une zone de non-droit pour les femmes et les minorités de genre.
Son ambition : porter la voix des victimes dans le débat public pour faire évoluer la législation, et transformer la culture numérique vers plus de sororité et de sécurité. Elle propose ainsi de nombreuses ressources pour les victimes, et met à disposition des protocoles d'urgence pour réagir face à un déferlement de haine. Cela comprend l'archivage des preuves, les signalements massifs et la sécurisation des comptes.
L’association offre également un accompagnement juridique et psychologique spécialisé - un élément crucial face à l'impuissance des victimes. Très active sur le terrain de la sensibilisation, elle a lancé plusieurs campagnes marquantes sur les réseaux sociaux.
StopFisha, la riposte face à la divulgation d'images intimes
Le partage non consenti d'images intimes a explosé ces dernières années. Et selon l'organisme spécialisé StopNCII, les femmes sont cinq fois plus susceptibles d'en être victimes que les hommes.
Initialement apparu sur les réseaux sociaux, le collectif StopFisha s'est structuré en association pour combattre le harcèlement de meute particulièrement virulent chez les adolescents. Aux manettes, des jeunes femmes ayant elles-mêmes subi ou observé ce type d'agressions en ligne.
Elles espèrent, à travers leur initiative, briser le cycle de l'humiliation publique. L'action de StopFisha repose sur une veille citoyenne permanente, ainsi que sur le signalement massif des comptes malveillants pour obtenir leur suppression immédiate. Au-delà de cette patrouille, l'association accompagne juridiquement et psychologiquement des victimes, souvent mineures, qui n'osent pas se confier à leurs proches.
Le tableau d'ensemble reste malheureusement trop fragmenté. Toutes les plateformes n'appliquent pas les mêmes standards : quand certaines agissent vite, d'autres traînent ou ignorent les signalements. Les associations, elles, militent avec des moyens limités, souvent portées à bout de bras par des bénévoles. Puis les victimes doivent naviguer seules dans ce vaste labyrinthe.
Le constat est d’autant plus mitigé que le cyberharcèlement évolue plus vite que les réponses qu'on lui oppose. Car chaque innovation technologique ouvre de nouvelles brèches, et ce sont souvent les femmes qui en pâtissent : preuve en est avec le phénomène des deepfakes sexuels. Dans ce contexte, ces initiatives sont précieuses, mais elles ne sauraient remplacer une action publique à la hauteur.
En cas de besoin ou d'urgence
En cas de danger immédiat
📞 17 (Police / gendarmerie)
📞 112 (urgence européenne)
📞 114 (SMS d’urgence pour personnes ne pouvant pas appeler)
Violences sexistes et sexuelles
📞 3919 – Violences Femmes Info
Écoute, information et orientation. Gratuit, anonyme, 24h/24, 7j/7.
Portail officiel : solidaritefemmes.org
Cyberharcèlement et violences numériques chez les jeunes
📞 3018 – Numéro national
Gratuit et anonyme. Tous les jours 9h–23h (téléphone + tchat + appli)
Portail officiel : e-enfance.org
Enfance en danger
📞 119 – Allô Enfance en Danger
Écoute et orientation pour les enfants en danger ou en risque de l’être, et pour toute personne inquiète. Gratuit, 24h/24, 7j/7.
Portail officiel : allo119.gouv.fr
Signaler un contenu illégal en ligne
PHAROS (plateforme du ministère de l’Intérieur)
Déposer plainte
Pré-plainte en ligne : https://www.pre-plainte-en-ligne.gouv.fr
Ou dans n’importe quel commissariat ou brigade de gendarmerie.
Accès au droit et accompagnement des victimes
📞 116 006 – France Victimes
Écoute et orientation, tous les jours (9h–20h)
Portail officiel : france-victime.fr