Les cyberviolences ne sont plus un épiphénomène lié à quelques « débordements » sur les réseaux sociaux. Elles s’inscrivent dans un continuum de violences profondément genré et encore largement sous-traité par les institutions, avec des conséquences très concrètes sur la santé mentale, la scolarité, le travail, la vie sociale, et parfois la sécurité physique.

Les messages qui dérapent, les insultes « pour rire », les menaces à peine voilées, les photos intimes qui circulent sans consentement. Longtemps, ces violences numériques ont été reléguées au rang de problèmes individuels ou de clashs sur les réseaux.
Mais les chiffres issus des statistiques publiques, des observatoires des violences faites aux femmes et des associations spécialisées racontent aujourd’hui tout autre chose. Les cyberviolences ne sont pas de banales incivilités numériques. Elles relèvent d’un phénomène massif qui traverse l’ensemble des espaces sociaux en ligne, des groupes d’adolescents aux communautés d’adultes sur les réseaux, où les logiques de mise à l’écart, de réputation et de domination circulent aussi entre pairs, touchant des millions de personnes et frappant plus durement les femmes, les filles et les minorités de genre, parce qu’elles prennent des formes plus sexualisées, plus intrusives, davantage tournées vers la réputation, le corps, la vie privée. Des attaques qui s’appuient sur les ressorts sexistes déjà présents hors ligne, que l’environnement web prolonge et amplifie, et qui ont pour effet, et souvent pour objectif, de faire taire leurs cibles en les évinçant de l’espace public numérique.
Cyberviolences, de quoi parle-t-on au juste
Les cyberviolences ne renvoient pas à un acte isolé, mais à un ensemble d’atteintes qui prennent des formes multiples. Selon l’Insee et le service statistique ministériel de la Sécurité intérieure (SSMSI), elles désignent des violences commises via des outils numériques ou visant ces outils, qu’elles soient physiques, sexuelles, psychologiques ou verbales, dès lors qu’elles s’exercent en lien avec internet, les réseaux sociaux, les services de messagerie ou le téléphone.
Plus qu’une simple somme d’incidents, elles s’inscrivent dans ce que les travaux en sciences sociales décrivent comme un continuum de violences de genre et de violences discriminatoires. Comme toutes les violences qui ciblent en priorité les femmes, les personnes racisées, les personnes LGBTQI+ ou en situation de handicap, les violences en ligne reconduisent des rapports de domination déjà à l’œuvre hors ligne. Elles recyclent les mêmes stéréotypes, les mêmes logiques de punition et de contrôle que les violences de rue, au travail ou au domicile, mais avec une capacité de diffusion, d’archivage et de répétition qui les rend particulièrement corrosives.
Dans cette catégorie entrent le harcèlement répété, les insultes et les menaces, les attaques coordonnées que l’on appelle aussi raids, la diffusion non consentie d’images ou de vidéos intimes, l’usurpation d’identité, le doxxing, les campagnes de dénigrement, les injonctions sexualisées, ainsi que les violences de contrôle numérique au sein du couple ou de la famille. S’y ajoutent les campagnes de haine destinées à faire taire une voix dans l’espace public, en saturant ses espaces d’expression ou en retournant ses prises de parole contre elle.
Certaines atteintes sont explicitement qualifiées par le droit pénal. D’autres restent dans des zones intermédiaires, difficiles à saisir en procédure, soit faute de preuves, soit parce que l’identification de l’auteur se heurte à des obstacles techniques, soit parce que la qualification juridique ne reflète pas la complexité de la violence.

Ce que les données françaises donnent à voir des cyberviolences
Les chiffres publiés en France sur les cyberviolences s’appuient sur deux grandes familles de données.
Ce que déclarent les victimes
La première repose sur les enquêtes de victimation, qui visent à mesurer ce que les personnes déclarent avoir subi. C’est le cas de l’enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » (VRS) menée par le SSMSI, dont les résultats sont exploités dans le dossier Insee Références « Cyberviolences dans les établissements scolaires et dans la société », co-signé par l’Insee et le SSMSI, qui permet d’approcher l’ampleur réelle des cyberviolences, y compris pour tous les faits qui ne feront jamais l’objet d’un signalement ou d’une plainte.
En 2022, 3,2 % des personnes majeures ont ainsi déclaré avoir subi au moins une forme de cyberviolence. Derrière ce chiffre moyen, les écarts de genre sont nets puisque l’on compte 3,8 % de femmes victimes, contre 2,6 % d’hommes. Pour les violences à caractère sexuel commises en ligne, l’asymétrie est plus marquée encore, avec 1,3 % de femmes concernées, contre 0,2 % d’hommes.
Des différences que l’âge creuse davantage. Les 18-24 ans subissent 2,6 fois plus souvent des cyberviolences que l’ensemble de la population majeure, et 27,7 % des jeunes femmes de cette tranche d’âge déclarent avoir été victimes de violences non physiques, soit 3,1 fois plus que la moyenne des personnes majeures interrogées.
En milieu scolaire, l’Insee confirme cette dimension genrée dès les premières années d’usage intensif du numérique. Entre 2021 et 2023, 28 % des collégiens et 23 % des lycéens ont rapporté au moins un fait de cyberviolence dans le cadre scolaire, avec là encore une prédominance des filles (31 % des collégiennes, 25 % des lycéennes) sur les garçons (26 % des collégiens, 20 % des lycéens), plus exposées aux insultes, aux humiliations en ligne et à la diffusion de rumeurs, de commentaires ou de contenus dégradants qui jouent directement sur leur image au sein du groupe.
Ce qui parvient jusqu’aux institutions
La seconde famille de données regroupe les faits enregistrés par la police et la gendarmerie, autrement dit les affaires qui remontent jusqu’aux institutions. Elles décrivent les infractions telles qu’elles sont qualifiées au pénal et permettent de suivre les catégories retenues, les dépôts de plainte et l’évolution des procédures. Elles disent moins ce qui est subi que ce qui parvient effectivement à l’État, mais elles donnent un bon aperçu de la manière dont les cyberviolences sont prises en charge, ou pas.
En 2024, les forces de sécurité intérieure ont ainsi comptabilisé environ 125 000 victimes de crimes et délits portant atteinte à la personne en lien avec le numérique, soit 12 % de l’ensemble des atteintes à la personne enregistrées. Une victime sur deux relève d’un harcèlement moral commis par ou via un outil numérique, ce qui représente un peu plus de 62 000 personnes. Viennent ensuite les menaces en ligne, qui concernent plus de 22 000 victimes, les atteintes à l’intimité de la personne, un peu plus de 17 000 victimes, puis le chantage, la diffamation et les injures.
Sur la répartition genrée, même logique que celle observée dans les données déclaratives. Pour le seul harcèlement en lien avec le numérique, près de 40 000 victimes sont des femmes, contre un peu plus de 18 000 hommes. Les atteintes à l’intimité de la personne commises en ligne touchent environ 11 800 femmes, contre 5 200 hommes. Les violences sexuelles non physiques en lien avec le numérique concernent plus de 1 300 femmes pour seulement 145 hommes.
Ces chiffres ne disent évidemment pas tout, une partie des victimes, femmes comme hommes, ne déposant jamais plainte. Mais mis en regard des enquêtes de victimation et des données en milieu scolaire, ils convergent vers une même réalité. À partir du moment où la violence passe par le corps, la sexualité ou la réputation, les cyberviolences frappent d’abord les femmes.
Quand le genre façonne la nature même de la (cyber)violence
À l’Observatoire national des violences faites aux femmes, piloté par la Miprof (mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains), le constat est documenté depuis des années. Les violences sexistes et sexuelles relèvent d’un phénomène systémique, ancré dans des rapports de domination, qui 1) augmente la probabilité d’être visée lorsqu’on est une fille, une femme ou une personne minorisée du point de vue du genre, et qui 2) façonne aussi la forme des attaques et la profondeur des conséquences, le sexisme servant de carburant et la sexualisation d’arme.
La Grande Enquête nationale sur les cyberviolences sexistes et sexuelles, menée en 2025 auprès de 2 136 personnes par Féministes contre le cyberharcèlement, Point de Contact et #StopFisha, donne une traduction très concrète de ce diagnostic. Parmi les personnes victimes qui ont répondu, 82 % sont des femmes ou des filles, et lorsque l’agresseur est identifié, il s’agit d’un homme ou d’un garçon dans 85 % des cas. Plus d’une victime sur quatre rapporte une diffusion non consentie d’images sexuelles ou intimes, avec une proportion encore plus élevée chez les mineures. Dans 52 % des situations, les cyberviolences se déploient dans le cadre d’une relation amoureuse ou de couple, ce qui montre comment l’intimité partagée, la confiance et la dépendance affective sont retournées contre les victimes pour menacer, faire pression ou exercer un chantage à l’image.
Les résultats de cette enquête font état d’attaques profondément sexualisées, de menaces explicites visant le corps, de campagnes de dénigrement et de stratégies d’éviction destinées à faire renoncer à la prise de parole dans l’espace public numérique. Ces violences gagnent encore en intensité lorsque les agresseurs activent plusieurs registres de haine à la fois. Les personnes racisées, musulmanes, juives, perçues comme lesbiennes, bisexuelles ou trans, ou en situation de handicap décrivent ainsi des campagnes où insultes racistes, propos islamophobes ou antisémites, lesbophobes ou transphobes s’ajoutent aux injures sexistes, nourrissant un harcèlement plus violent, plus long et plus difficile à faire reconnaître dans des cadres juridiques qui saisissent encore mal ces violences imbriquées.
Un choc psychique et social durable
Là encore, les chiffres ne résument pas toute l’expérience vécue, mais ils donnent un ordre de grandeur des effets. Une enquête menée par Ipsos en 2022 pour Féministes contre le cyberharcèlement auprès de 216 victimes de cyberviolences fait état de symptômes proches du stress post-traumatique. Hypervigilance (91 %), troubles anxieux et dépressifs (88 %), insomnies (78 %) et pensées suicidaires (49 %) reviennent massivement. 14 % déclarent avoir tenté de se suicider à la suite des violences subies. 45 % développent des troubles alimentaires, près d’une victime sur cinq s’est déjà automutilée et 31 % disent avoir augmenté leur consommation d’alcool ou de substances.
Bref, les cyberviolences ne se contentent pas d’atteindre. Elles désorganisent la scolarité, les parcours professionnels, la vie sociale et la confiance dans les institutions, jusqu’à peser sur la participation aux échanges en ligne et aux espaces collectifs. Elles s’installent tôt, se nourrissent des dynamiques scolaires, des groupes de classe, des réseaux sociaux et de la circulation accélérée des contenus, à un âge où les victimes manquent de ressources pour comprendre, qualifier et signaler ce qu’elles subissent.
Des voies de recours souvent difficiles à emprunter
Sur le papier, les victimes de cyberviolences ne sont pourtant pas complètement démunies. PHAROS permet de signaler des contenus et comportements illicites, le 3018 accompagne les mineurs face aux violences numériques, et le 3919 reste la porte d’entrée nationale pour les violences sexistes et sexuelles. Sauf que dans les faits, ce n’est pas si simple.
D’abord parce qu’il y a un problème de connaissance. La Grande Enquête sur les cyberviolences sexistes et sexuelles montre qu’à peine une victime sur deux se considère suffisamment informée sur ces violences. Un tiers seulement dit avoir une idée des peines encourues par les auteurs. Beaucoup hésitent, tâtonnent, ne savent pas s’il faut appeler un numéro, porter plainte, signaler à une plateforme ou tout faire en même temps. Avant même de franchir la porte d’un commissariat ou de remplir un formulaire, une partie des victimes est déjà découragée.
Ensuite parce qu'une fois la démarche engagée, le parcours est fastidieux et opaque. Traiter un signalement, ce n’est pas appuyer sur un bouton. Il faut vérifier les faits, demander des réquisitions, parfois dialoguer avec des plateformes réticentes ou des autorités étrangères. Identifier un auteur prend du temps, lever l’anonymat encore plus, et la qualification juridique des faits laisse souvent les victimes dans le flou. Au premier semestre 2025, PHAROS a reçu plus de 109 000 signalements. Une minorité concerne des situations critiques, mais la masse de cas quotidiens suffit à saturer les chaînes de traitement. Au bout du compte, de (trop) nombreuses victimes finissent par décrocher en cours de route, usées par la longueur des démarches ou convaincues qu’elles n’aboutiront pas.
Enfin parce que la charge de coordination repose largement sur les victimes elles-mêmes. Lignes d’écoute, plateformes de signalement, numéros d’urgence, associations, professionnels et professionnelles de santé composent un paysage dense mais morcelé. C’est aux personnes ciblées de trouver la bonne porte, de répéter leur récit, de relancer, de faire le lien entre ce que disent la police, la plateforme, la psy ou l’avocat. Pendant ce temps, les services de santé rappellent que le cyberharcèlement peut entraîner décrochage scolaire, troubles anxieux et dépressifs, idées suicidaires, et que l’accès à un soutien psychologique devrait faire partie de la réponse de base, pas d’un éventuel bonus.
L’appel relayé par l’Observatoire national des violences faites aux femmes plaide pour une stratégie nationale cohérente contre les cyberviolences sexistes et sexuelles, qui relie prévention, accompagnement, formation des professionnels et régulation des plateformes. De leur côté, les associations défendent l’idée d’un vrai guichet unique pour les victimes de cyberviolences sexistes et sexuelles, quel que soit leur âge, capable de proposer dans le même mouvement une aide juridique, un appui technique et un soutien psychologique. En attendant, une grande partie de la lutte contre les cyberviolences repose sur la capacité des victimes à se débrouiller seules.
Quand la technologie change l’échelle de la violence
Derrière cet état des lieux, il y a aussi, surtout, les outils qui rendent ces cyberviolences si faciles à déployer et à amplifier. Les grandes plateformes et leurs systèmes de recommandation, les dispositifs de partage de masse, les outils de surveillance et de contrôle numérique, et désormais l’intelligence artificielle capable de générer des deepfakes sexuels, de « nudifier » des photos ou de fabriquer des montages truqués, accélèrent, démultiplient et prolongent des violences déjà existantes hors ligne, en particulier contre les filles, les femmes et les minorités de genre.
La technologie peut, bien sûr, servir l’émancipation. Mais elle n’est ni neutre ni secondaire dans cette histoire. Les choix de conception, les modèles économiques et le niveau de contraintes imposées aux plateformes et aux acteurs de l’IA déterminent très concrètement ce que les agresseurs peuvent faire, à quel coût et avec quel sentiment d’impunité. Il ne s’agit donc pas seulement de mieux « réagir » à ce que produisent ces outils, mais de reconnaître que ce qui se passe en ligne est une violence à part entière, qui appelle une réponse politique et technique au même niveau que les autres formes de violences.
En cas de besoin ou d'urgence
En cas de danger immédiat
📞 17 (Police / gendarmerie)
📞 112 (urgence européenne)
📞 114 (SMS d’urgence pour personnes ne pouvant pas appeler)
Violences sexistes et sexuelles
📞 3919 – Violences Femmes Info
Écoute, information et orientation. Gratuit, anonyme, 24h/24, 7j/7.
Portail officiel : solidaritefemmes.org
Cyberharcèlement et violences numériques chez les jeunes
📞 3018 – Numéro national
Gratuit et anonyme. Tous les jours 9h–23h (téléphone + tchat + appli)
Portail officiel : e-enfance.org
Enfance en danger
📞 119 – Allô Enfance en Danger
Écoute et orientation pour les enfants en danger ou en risque de l’être, et pour toute personne inquiète. Gratuit, 24h/24, 7j/7.
Portail officiel : allo119.gouv.fr
Signaler un contenu illégal en ligne
PHAROS (plateforme du ministère de l’Intérieur)
Déposer plainte
Pré-plainte en ligne : https://www.pre-plainte-en-ligne.gouv.fr
Ou dans n’importe quel commissariat ou brigade de gendarmerie.
Accès au droit et accompagnement des victimes
📞 116 006 – France Victimes
Écoute et orientation, tous les jours (9h–20h)
Portail officiel : france-victime.fr